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Full text of "Œuvres: lettres et poésies"

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OEOVRES 



DE VOITURE 






Paris. ~ Imprimerie de G. Ghatiut, rue MBcarioe, 30< 



ŒUVRES 



DE VOITURE 



LETTRES ET POÉSIES 



NOUVELLE ÉDITION 

REVUE EN PARTIE SUR LE MANUSCRIT DE CONRART 

CORHIOBB BT iUOHBIfTBB DB LBTTRBS BT PIBCBS HfBOTTfe»^. 
Avce le CoMOMateire de Talleauuit éém-Mimu^ ' •'^ ''\ 



DBS BCLAlRCISSBMBIfTS BT DBS If^OTBS .,./~ ' =• \', \ 



il 



■ ■^, 



PAR M. A. URICINI .<. 



TOME PREMIER 



PARIS 

CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

39y RUB DB l'dxivrrsitb 

1855 



^/r. ô^. rf^ 



t'. >• • ^ 7^ 



* rw 



DE LA VIE ET DES OUVRAGES DE VOITURE 



Il y a des gens qui ont reçu par dessus tout le don de l'a- 
propos. Voiture fut de ces heureux ou de ces habiles. 
Sll s'était moins pressé de venir, dit quelque part La 
Bruyère, il arrivait trop tard. Il fit mieux : il se retira à 
temps. Sa mort précéda d*une quinzaine d'années les débuts 
de notre grande époque littéraire. En effet les Provinciales 
sont de 1636; Andromaque parut dix ans plus tard, en même 
temps que les premières comédies de Molière et les pre- 
mières satires de Despréaux. Corneille seul avait pris les 
devants. Or, Voiture était mort dès 1648. Cet homme qui 
représente si exactement l'époque, ou, si l'on veut, le 
milieu littéraire où il vécut, s'en alla avec lui. Ce fut son 
dernier trait d'esprit. Si Boileau l'eût rencontré sur son 
chemin, croit-on qu'il lui eût fait grâce plus qu'à Cha- 
pelain, à Scudéri, à l'abbé de Pure, ses éternelles victimes? 
L'abbé de Pure, Voiture, ces deux noms étaient faits l'un 
pour l'autre. Le critique n'y prit pas garde, lui qui était tou- 
jours à l'affût d'une rime. Une fois seulement il y songea; 
mais la rime, au lieu d'un rapprochement, amenait une 
antithèse : 

Et ne saves-vouB pas que, sur ce mont sacré, 
Qui ne vole an soounet tombe au plus bas degré ; 
Et qu*à moins d'être au rang d'Horace ou de Toiture, 
On rampe dans la fange avec l*abbé de Pure ? 

L'éloge est excessif sans doute, quoiqu'il y eût plus d'un 
rapprochement à faire entre le courtisan de Mécène et le 
favori de l'hôtel de Haml)ouillet. Voiture n'écrit pas pour 
I. a 



II DE LA VIE £T DES OUVRAGES 

écrire. Son neveu et son premier éditeur, Pinchêne, dans 
la préface qu'il fit imprimer en tête des œuvres de son 
oncle, a bien soin de nous avertir « qu'il n'a jamais fait 
profession de poésie que pour son divertissement et sans 
regarder sa gloire. » Pour mot, je le ci*oirais assez. Il ne 
se pique point d'autre chose , sinon d'être un causeur ai- 
mable, un galant de profession , comme on disait alors. 
S'il courtise les Muses , c'est qu'elles sont femmes, et qu'il 
a accoutumé d'en conter à toutes, « depuis le sceptre 
jusqu'à la houlette, depuis la couronne jusqu'à la cale K » 
Un jour cependant, CQmme il eut attrapé la cinquantaine^ 
il s'avisa d'y songer. Ses maîtresses étaient toutes ou vieilles 
ou mariées; les fleurs de son esprit se fanaient comme les 
roses de leur teint; il lui avait fait faire tant de tours de 
gibecière qu'on commençait à voir le fond du sac. « Vous 
verrez, disait-il à M"* de Rambouillet, qn'il y aura quel- 
que jour d^assez sottes gens pour chercher çà et là ce que 
j'ai fait, et après, le faire imprimer; cela me fait venir 

Juelque envie de le corriger, » Mais il était trop tard, 
avait escompté là renommée, comme font ces fils de 
famille» pressés de jouir, et qui placent leur bien à fonds 
perdu. En ce temps, où l'esprit représentait un patrimoine^ 
il eut des rentes et n'eut point de capital. De là vient, que 

Il 8*en alla comme il était venu. 

On y fut pris néanmoins de son vivant; et c'est tout 
simple. A voir ces prodigues, si sûrs d'eux-mêmes, si con- 
fiants danâ le lendemain, on i^eçoit comme argent comptant 
ce qu'ils veulent bien vous donner et on leur fait crédit du 
reste. Ce n'est que plus tard qu'on s'aperçoit qu'ils ne possé- 
daient rien en propre. Ils se sont hâtés de vivre, et, arrivés 
au terme, ils dispat-aissent sans presque laisser de traces. 

Devons-nous les plaindre? non. Il y a là un grand exemple 
et une haute moraiilé. C'est grand dommage toutefois, quand 

* Surrazin, Pïmpe fimèbre de Foiw^e. 



DB VOITURK. |li 

cet oubli pofithumeviiiiloip qu'on ne g'enqui^rt plu^ ni d^ 
ce qu'ils ont été, qi de ce qu'ils ont liuâsé après eux. Il y a 
toujours dî^ita leurs œuvres une portioa intéressante, c'est 
eui-n^êntea, Gomme en eux tout est personne), leurs écrits, 
vers ou prose, sont de véritables mémoires, d*autant plus 
sincères qu'ils y parlent d'eux-mêmes, pour aipsidire,àleur 
insu; et comme en même temps ils n'ont rien d'origina^l, 
comme leur personnalité n^ leur appartient pas, \\ se trouve 
qu'en ^ peigns^qt ^^ vif, comme eut dU Mo^t^^igRe , c*est 
leur époque^ ou tout s^u mum uii^ pprtio^ de. leur époque^ 
qu'ils ont repré^ntée. 



1. 



Nous savons fort peu de choses des premières années de 
Voiture. Il était né à Anûens, en i598. ^n père était un 
riche marchand de vins suivant la cour, « homme qui 
aimait la bonne chère et fort connu des grands, v dit Pel- 
Usson* Alors, comme on sait, le cabaret était le rendez- 
vous de la belle compagnie. G'étt^it le temps des conspi- 
rations, des billets doux et des duels. On s*y réunissait pour 
cal)aler contre le Cardinal; on y donnait rendez-vous à ses 
maîtresses, et quand il prenait fantaisie de dégainer, on se 
battait ^ la porte de la rue, sous le réverbère. Le jeune 
Vincent lia de bqnne heure connaissance avec cette jeunesse 
tant soit peu débraillée, dont Cinq-Mars fut l'un des derniers 
représentants; et comme il avait pris ses façons sans peine, 
qu'il portait galamment la toque et la plunie, elle n^ésita 
pas 4 le reconnaître plus tard, et le poussa dans le monde. 

Son éducation, d'aillanrs, avait été soignét. Comme il 
était de complexion délicate et ne buvait que de l'eau, son 
père, ne le jugeant propre à rien ', l'envoya très-jeune au 
collège de Boncour, et donna sa. plfice dans }a n^aiaon pater- 

* Il fivait coutume de dire qu'on l'avait changé en nourrice. Yo^ ex 
Pellis;f>on, Huioire ijk, f Académie française* 



IV DE LA VIE ET DES OUVRAGES 

nelle à son frère cadet, bon compagnon comme lui, qui 
entra plus tard au service du roi de Suède, et fut emporté 
par un boulet de canon à je ne sais quelle bataille ^ 

Au sortir de Boncour, il alla étudier en droit à l'univer- 
sité d'Orléans. Mais le droit ne lui prenait pas tout son 
temps; le jeu et le duel en avaient une bonne part. C'est du 
moins ce que Sarrazin donne à entendre dans un passage 
de sa Pçmpe funèhre : « Gomme Vetturius cribloit de nuit 
dans l'université d'Orléans, et comme un matois Normand 
lui coupa les doigts *. m Ce matois Normand était M. le pré- 
sident Des Hameaux, qui devint conseiller d'Etat et pre- 
mier président à la Cour des aides de Rouen. 

11 revint à Paris. Des staoces assez médiocres^ mais re- 
marquables pourtant pour l'âge du jeune poète, compo- 
sées, en 1614, en l'honneur de Gaston, frère du Roi*, lui 
avaient valu la périlleuse faveur de ce prince, qui l'agréa en 
qualité de contrAIeur général de sa maison *; charge qu'il 
échangea par la suite contre celle d'introducteur des am- 
bassadeurs. Il renoua connaissance vers la même époque 
avec un de ses anciens condisciples de Boncour, Claude 
de Mesme d'Avaux, le futur n^ociateur de la paix de 
Munster, qui devint avec le cardinal de La Valette le prin- 
cipal artisan de sa fortune. Une certaine conformité de 



' Voiture avait eu un frère aîné, qui mourut jeune. Pinchêne, et 
un autre neveu, de la fortune duquel il prit également soin, étaient 
les enfants d*une sœur dont je n*ai pu découvrir le nom. 

' Voiture dit lui-même dan« une de ses lettres ; « Tout grand Ju- 
risconsulte que je suis » ( 1. 1, p. 279), et Tallemant ^oute dans son 
Commentaire : « Il avoit étudié pour être avocat. » 

^ Ces stances furent imprimées, en 1614, ctiez Julliot, ainsi qu'une 
pièce latine ett Thonneur du premier président de Verdun, qu'il avait 
composée deux ans auparavant. Ces deux pièces, que nous avons jugé 
inutile de reproduire, ont été insérées à la suite des Œuvres dans 
Tédition de 1734 et les éditions subséquentes. 

* Voyez les Mémoires de Gaston, où il est dit, à la date de Tannée 
1615, que « le sieur de Voiture fut fkit contrôleur général de Mon- 
sieur, moyennant vingt mille écus de récompense au commandeur 
de SiUery, à qui la charge avoit été donnée. » 11 doit y avoir une 
erreur de date : ou peut-être s*agit-il de Voiture le père. 



DE VOITURE. V 

goûts et d'études avait lié les deux jeunes gens dès le 
collège : ils se retrouvèrent avec plaisir. Esprit cultivé^ 
causeur agréable, ami du plaisir^ mais dans une sage me- 
sure^ d'Avaux était très-répandu dans les cercles des beaux 
esprits et des écrivains en renom. Il y poussa son ancien 
camarade^ et^ pour achever de le mettre en réputation, il 
lui donna sa msitresse. 

C'était la jolie M«e de Saintot^ Par malheur^ le mari 
jaloux mourut : la veuve se mit en tête de se faire épouser. 
Voiture (it tout ce qu'il put pour la guérir de cette fan- 
taisie; il la rebuta; il refusa de recevoir de ses lettres; il 
fut des années sans la voir : rien n'y faisait. Lors du départ 
de la nouvelle reine de Pologne (1645), elle le suivit jusqu'à 
Péronne, craignant qu'il n'allât jusqu'à Hambourg, seule, à 
pieds, logeant dans de méchantes hôtelleries, sans autre lit 
parfois qu'un carrosse de louage, « elle qui avoit été la femme 
la plus propre de Paris. » On rit beaucoup de cette incar- 
tade. Dès qu'elle voyait deux personnes ensemble ^ die 
s'approchait d'elles et leur disait : « N'est-ce pas que c'est 
un ingrat? » Cependant lorsque. Voiture fut atteint de la 
maladie qui l'emporta, la fidèle M°>e de Saintot accourut et 
ne quitta plus son chevet. Il y avait vingt-quatre ans que 
leur liaison avait commencé. C'était une affection véri- 
table et comme il s'en voyait peu en ce temps-là '. 



' EUe B*appeloit Vion ; son mari étoit trésorier de France {Noie de 
TalUmam) . — Le môme, dans ses Historiettes (t. IX, p. 27 et sniv.}, 
raconte au long cette aventure. 

' Ce fut le seul malheur dont elle ne put jamais se consoler. 
Dans son portrait, tracé par elle-même en 1658, et qui nous a été 
conservé par Conrart (Mm. in-folio, t. IX, p. 775), elle fait allusion 
au coup cruel qui l'avait frappée dix ans auparavant : « La perte 
que j'ai faite depuis est le seul malheur qui ne parUra jamais 
de ma mémoire. C'est une personne si parfaite et si accomplie, 
que les mérites en sont connus et estimés de tout le monde. 
Depuis cette infortune-là, ma vie est toujours languissante, et js 
trouve partout à dire [sic) cette chère personne. Ses conseils me 
manquent dans mes desseins, la force de son esprit dans mes réso- 
luUons et sa consolation dans mes déplaisirs. Je tais trop bien que 

a. 



YI DE LA VIE ET DKS OUVKAGES 

Ce fut dHn? leç commenceiTients de cette liaison, vers 
16^ ûu 16^5, que Ghaudeboque rencontra Voiture dans le 
mopde : « Monsieur^ lui dit-il, vous êtes trop galant homme 
pour demeurer dans la bourgeoisie : il faut que je vous 
en tire. » 11 le conduisit à l'hôtçl de H^mibouillet, et le 
signala aiqsi à la renommée : ^de monstra^us fytt^ Vet- 
turius. 

Cette célèbrQ compagnie brillait alors de tout son éclat. 11 
n'y avait pas encore bien longtemps que 1q vieux Malherbe, 
malgré les glaces de l'âge, avait composé pour Tillustre mar- 
quise cet anagramme d'Arthénice (Catherine], sous lequel e)le 
(ut célébrée par tous les beaux esprits du temps, à commen-* 
cer par lui, et qu'elle-niême rappelle dan^ son épitaphe : 

Ici gît Arthénice, exempte des rigueurs 
Dont la rigueur du sort Pa toujours poursuivie. 
Et si tu veux, passant, compter tous ses malbeura. 
Tu ii*aura» qv*à «ompter les instaats de sa viei. 

Ce quatrain, qu'on aurait t«rt de prendre trop à la 
lettre, n'est pas pire que beaucoup d'autres de la même 
espèce. Elle n'était pas, d'ailleurs, coutumière du fait. 
Elle courtisait peu les Muses, <c elle qui toute sa vie sacrifia 
aux Grâces, y» Elle avait retenu des Espagnols, ses auteurs 
favoris, cette sentence qu'elle traduisit dans la suite à Saint* 
Évremond : « 11 faut être sot pour ne pas faire quatre vers 
dans sa vie; il faut être fou pour en faire six. » 

Lorsque M™e de Rambouillet composa cette épitaphe pour 
elle-même, quelques amiées seulement avant sa mort, 
rage et les infirmités , joints aux malheurs des temps, 
avaient créé le vide autour d'elle. Mais à l'époque où Voi- 
ture lui fut présenté, rayonnant du triple éclat de la 
beauté, de l'esprit et de la vertu, elle voyait affluer autour 
d'elle tout ce qu'il y avait de considérable à la cour et 
dans les lettres. Jl'ai nommé Chaudebonne, « le plus intime 



ma vie sera trop courte pour réparer une semblable perte, et qu'elle 
me semblera trop longue après Ta voir soufferte. » 



DE VOITURE. VU 

des amis de Mp»« de Rambouillet, i» dit Tallenaaqt, et Mal- 
herbe , son plus ancien adorateur, non moins raisonnable 
çn an[iour qu'en poésie*. C'étaient, çn outre, en fait de 
grands seigneurs, le cardinal de La Valette, de l'illustre 
liaison d'Épernon , et avec lequel Voiture contracta tout 
d'abord certaines habitudes de familiarité; le comte de 
Guiche, devenu plus tard le duc de Gramont; le mar- 
quis de Montausier, et son frère pumé, le mourant de 
la belle Julie, dont il devint Tépouî^ Arnauld de CQrbe- 
ville, que la marquise appelait $on^ poële<arubin , parce 
qu'il était mestre-de-camp général des carabins de France; 
enfin, plus tard, le jeune duc d'Epgbien, avec la Moussaye, 
Coiigny et tout |e reste de la cabale : et parmi les beaux 
esprits, séparés les uns des autres par une dizaine d'années 
au plus, Racan, Chapelain , Balzac, Godeau, le rMin de Ifi 
princesse Julie, Vaugelas, tous, à l'exception du dernier, 
depuis longtemps sur le retour, dans la fleur de l'âge et de 
la renommée, et continuateurs de cette école française 
qui, reconnaissant Malherbe pour sop maître,, s'éloignait 
de plus en plus de la tradition de Ronsard et de ses dis- 
ciples. 

La société Q'était guère moins bien choisie en femmes. 
Les plus distinguées par le rang et la naiss^ce briguaient la 
faveur d'en faire partie. La chambre blei^e^ nous ne devons 
pas Foublier^ n'était pas seulement le temple de la politesse 
et du bon goût, c'était un sanctuaire d'honneur. Y être 

1 ^itôt quB j^ la vis, je )ai fqihIU Ifia urines, 

Kl de tout mon pouvoir essayai de lui plaire» 
Tant que ma servitude espéra du salaire ; 
Mais comme j*aperçus rinfoilfibie danger . 
Où, 8} je poqrsuivois, i« m'allpis engager, 
Le soin de mon salut m'ôta cette pensée ; 
J'eus honte de brûler pour une âme glacée, 
Et, sans me travailler à me faire pitié, 
Restreignis mon amour aux termes d'amitié. 

(Malherbe, Fragment pour M^' la marquise 
de Ramàouiflct, 1624 ou 1625.) 



vin DE LA VIE ET DES OUVRAGES 

admis, constituait un brevet d'honnêteté^ dans la double 
acception du mot : d'où vient que Voilure compare quelque 
part M<"<' de Rambouillet à la rose « qui met en bonne odeur 
tout ce qu'elle accompagne. » 

C'étaient, en première ligne, pour le rang, l'esprit et la 
beauté, et sans parler de M^^"'de Rambouillet, la reine du 
logis. M"** la Princesse et sa tille M"* de Bourbon (depuis la 
duchesse de Longueville) , Marie de Gonzague, la future 
reine de Pologne^ et sa sœur, célèbre sous le nom de 
princesse Palatine, M">* de Gombalet (duchesse d'Aiguillon)^ 
nièce du cardinal-duc , puis M"*^ de Clermont et de Vigean 
et leurs filles, enfin M"«Paulet, inférieure pour le rang à 
celles que je viens de citer; mais non pour le cœur, et que 
la fierté de ses sentiments, autant que la couleur de ses 
cheveux, avait fait surnommer la lionne. 

Voiture, quoiqu'il ne fût pas encore en réputation — pour- 
tant, une lettre qu'il avait fait imprimer en une nuit au devant 
d'un exemplaire de YArioste, adressé à M"*^ de Saintot , 
avait occasionné naguère un grand bruit -^ et malgré son 
origine plus que bourgeoise, ne fut nullement embarrassé 
parmi cette société de marquis et de beaux esprits. Il n'y 
avait rien en lui qui sentît le cabaret de son père. Outre 
qu'il s'abstint toute sa vie de boire de vin, j'ai dit qu'il était 
né pour la cour. Il ne fallait pas trop se fier à cette mine 
« entre douce et niaise n qui lui donnait à ses heures de 
digestion y comme disait le marquis de Rambouillet, l'air 
d'un mouton qui rêve. C'était bien le plus coquet des hu- 
mains, prenant son avantage en toute chose, avec une 
façon de dire que vous eussiez juré qu'il se moquait 
des gens en leur parlant. Beau joueur, perdant galam- 
ment ses écus et les prêtant de même; d*ailleurs, bon 
pour un coup d'épée *. Bref, rien ne lui manquait, et, dit 
Martin Pinchêne, « il approchoit fort près, au jugement de 
toutes les danies, des perfections qu'elles se sont proposées 



* Voyez, dans Tul|en3ai)l^ 1. |Y, p. \^ et euiv., le récit de i>e8 

duels. 



DE VOITURE. IX 

pour former celui que les Italiens décrivent sous le nom de 
parfait courtisan, et que les François appellent un galant 
homme. » Dix années plus tard il eut, au lieu de Sarrazin ^ 
servi de patron à M"*' de Scudéri pour son Amilcar : 

a Aht ma chère, il a Fhumeur enjouée; on voit bien que 
c'est un Amilcar. » 

Une seule chose Tenrageait ; il était petit de taille, mais 
si petit que M"*' de Rambouillet l'appelait èl re Chiguitto. 

a C'étoit, ce me semble, assez de dire Chico; mais, du 
style de la demoiselle qui l'a écrit, je m'étonne encore 
qu'elle n'a pas mis Chiquiiico. » 

Il cherchait à s'en consoler avec Godeau, le futur évêque 
de Vence et cîe Grasse, en lui répétant sans cesse que « c'est 
dans les plus petits vases que Ton enferme les essences les 
plus exquises. » Mais quoi qu'il dît, il avait de la peine à 
prendre là-dessus son parti. 

Voici, du reste, son portrait tel qu'il l'a tracé lui-mê e 
dans une de ses lettres : 

(( Ma taille est deux ou trois doigts au-dessous de la mé- 
diocre ; j'ai la tête assez belle, avec beaucoup de cheveux 
gris (c'était en 1636, après son retour des Flandres, il avait 
alors trente-huit ans); les yeux doux, mais un peu égarés, 
et le visage assez niais. En récompense, une de vos amies 
vous dira que je suis le meilleur amant du monde, et que 
pour aimer en cinq ou six lieux à la fois, il n'y a personne 
qui le fasse si fidèlement que moi. » 

a Je ne comprends pas, dit-il ailleurs, comme il se peut 
faire qu'un homme aime ainsi sept personnes à la fois; car, 
pour moi, je n'en ai jamais aimé que six, lorsque j'en aimois 
le plus, et il faut être bien infâme pour en aimer sept. » 

11 lit pis que cela, il les aima toutes. Il n'y eut jamais 
pareil conteur de fleurettes. Après avoir entendu la messe 
chaque matm, par vraie dévotion, il fallait qu'il galanti- 
sât tout le jour, par une corruption d^esprit invétérée y 
suivant l'expression de Chapelain. C'est ainsi qu'il avait 
trouvé le secret de vivre en même temps selon le siè- 
cle et selon l'Évangile. Ce besoin de cajoler était tel. 



X DE LA VIK BT DES OUVRAGES 

qu*uii jour> e'eftt TaUenoant qui r^iconte^i éWi, venu voir 
|(u* 4e Cbalfiis qui était auprès de W\^ de Kerveuo, il en 
voulut conter à celle-ci qui n'avait que douze ans, M^^'^ de 
Chalais l'en empêcba; mais elle l'en laissa dire tout m\ soûl 
à la cadette, qui n'en avait que sept. Ensuite elle lui dit : 
« Il y a encore une fille là-bas, dites lui un mot ep pa^ 
»nt. » 

On le laissait dire, persuadé que cela n'avait rien de dan- 
gereux. Nous savons, sur la foi de Ménage, qu'à l'hôtel de 
Rambouillet il n'y avait que de la galanterie et point d'a- 
mour. Ce n'est pas qu'on n'en parlât beaucoup, mémo pn 
9e parlait guère d'autre chose; mais on se contentait d'en 
parler. On voyageait à petites journées dans ee royaun^e de 
Tendre dont M"^ de Scudéri n'avait pas encore donné la 
carte, et sans aller plus loin que Tendre-sur-Estime, Tendre- 
sur-Reconnaissance ou Tendre -sur- Inclination. Rarement 
on se hasardait sur la mer Dangereuse. Et si quelques 
couples, plus hardis, avaient pénétré jusqu'aux Terres Incon- 
nues, au contraire des autres navigateurs, ils se taisaient sur 
leurs découvertes. 

Yojture, dans une lettre à M^'' Paulet, dit, eq parlant de 
M"^ de Rambouillet, depuis W^^ de Montausier ; a 11 n'y a 
jamais eu une dame qui çiit si bien entendu la galanterie, 
ni ci mal entendu les gf^lants. n U se souvenait de ce jour 
où, lui donnant la mai^i pour monter un degré, il voulut 
s'émanciper de lui baiser le bras, et de la disgrâce où il 
Avait été pour s'être permis une telle hardiesse ; et s'il parle 
dé&ormaisde feux^de flèches et de cœurs navrés, chacun sait 
ce qu'il faut entendre là-dessous* a Vous aures de la peine à 
comprendre cette énigme, écrit-il à W^^ Paulet, si vous ne 
vous souvenez pas que j'ai accoutumé de parler un peu d'a- 
mpuf dans toutes mes lettres. » U dit ailleurs : « Après 
avqiv écrit cette lettre, il m'a semblé qu'il y avait cinq ou 
six dragmes d'amour; m^is il y a si longtemps que je n'ep 
ai parlé, que je n'ai pu n^'en retenir; et puis je suis si petit, 
que vous savez bien qu'il n'y a pas de danger en moi. » 
W^^. Ptiulet fut pendant longtemps une de ses correspon- 



DE VOITtJRE. Xf 

dânres les plus assidues ; mais il n'y arait pas d'amour tgnlre 
eUic. C'était une amitié passionnée comme Celle de Pellisson 
pour M^^"" de Seudéri^ et, bomme tout ce qui tient à la passion^ 
mêlée de troubles et d'orages. La lionne était irascible , et 
pour un rien entrait en fureur. Ces brusques allures ne 
s'accommodaient pas à l'humeur paisible de Voiture ; ils se 
brouillèrent souvent et furent des années sans se voir *. 

Quoi qu*it en soit , lé voilà iitipknté à Thôtêl de ftain- 
bouillet. H n'en est qu'à deUx pas *$ aussi y dtne-t41 tous ieS 
jours; ii est l'orajDle de la ruelle, et, futur Acaste> aussitôt 
que le cercle est formé, il fait assaut d'esprit avec Gélimène^ 
tandis qu'Alceste-Montausi^> asisis à l'écart dans un fauteuil^ 
prendrait volontiers un bâton pour le mettre dehors, et se 
tue à répéter t « Mais cela est-il plaisant? mais trouve-^t-on 
cela divertissant? » Cependant, si douce que fût cette exis- 
tence, il fallut qu'il s'y arrachât à plusieurs reprises poUf 
courir les grands chemins de Lorraine^ de Flandre, d'Es- 
pagne, à la suite, ou pour le compte de son aventureux pa- 
tron. On sait quel brouillon était Gaston. Lorsqu'après son 
mariage clandestin avec la princesse Marguerite de Lorraine 
(novembre l^i), il eut résolu cette folle équipée, qui de- 
vait avoir son dénouement dans la plaine de Gasteinaudary, 
•Voiture, qui avait passé tout l'hiver de 1631 à 1632 à Paris, 
dut suivre, bon gré mal gré, la fortune de son maître. Mêlé à 
cette petite armée d'aventuriers, qui traversaient la France 
en pillards pour se réunir dans le Languedoc aux troupes 
du duc de Montmorency, il affecte, au commencement, des 
allures étourdies ; pas plus que toute cette Fronde en germe, 
il ne paraît envisager la moralité ni les suites de son ac- 
-tion, et il plaisante avec MIï« Paulet sur son nouvel accoutre- 
ment. Mais, à mesure que Ton gagne du pays et que l'on perd 
du terrain, qu'il voit autour de lui les mines s'allonger et les 

' Il aVoit été question de oiaiiage entre ëtix, et même une parente 
de îa demoiselle, M«e Anne, ciiaignoit fort «^ue ce mariage ne se ttt. 
{Commentaire de Tallemant sur Vàrturé). Voyez 1. 1, p. 163. 

^ Voiture demeurait rue Saint-Honoré ; l'htKel de Rambouillet 
était situé, comme l'on sait, rue Saint-Thomas-du-Luuvre. 



XII DE LA VIE ET DES OUVRAGES 

fronts s'assombrir^ lorsque, au sortir de Vouroi, le bruit de 
rapproche des troupes royales commença à faire penser 
chacun à sa conscience, Voiture s'inquiéta à son tour, et 
comme on vint à lui proposer d'accompagner M. de Fargis 
en Espagne en qualité de fondé de pouvoirs de Monsieur, il 
saisit avec empressement cette occasion de se démêler de 
la bagarre (juillet 1632). 

Il arriva à Madrid, dans le moment que Gaston faisait sa 
jonction avec Montmorency. L'Espagne n'étftit point pour 
lui une terre nouvelle. Il y avait déjà fait un voyage, selon 
ce que nous apprend Pinchêne, sans dire quand ni à quelle 
occasion. Il avait la mine et le teint d'un véritable Espagnol, 
parlait le castillan comme un docteur de Salamanque, et 
composait même des vers que n'eussent point désavoué, dit- 
on, Galderon ni Lope de Yega. Lorsque le départ de son 
collègue l'eut laissé seul chargé du poids des négociations, 
il n'en parut point accablé ^ Il s'était fait bien venir, dès le 
début, du comte d'Olivarès : ce qui lui facilita le succès de 
sa mission. Vers le milieu de l'automne, il s'apprêtait à re- 
tourner en France, lorsque le bruit de la nouvelle sortie de 
Monsieur (11 novembre) le força de rebrousser chemin et vint 
tout remettre en question. Alors le découragement s'empare 
de lui. Ni les entretiens de son collègue, le comte de Maure % ni 
les lettres de W^ Paulet, ni les belles dames de Madrid 
avec lesquelles il conjugue le verbe fat me ', ne peuvent le 
distraire de sa mélancolie. 11 n'aspire qu'au retour. Il écrit 
lettres sur lettres à Bruxelles pour presser l'envoi de son 
remplaçant, M. de Lingendes. M. de Lingendes arrive 
(14 mai 1633) ; mais alors il est retenu par le manque 

' Il est dimcile de préciser l'objet do la mission que Voiture eut 
à remplir à Madrid. Cependant , on conserve dans les archives de 
Simancas une copie des instructions données à son successeur, M. de 
Lingendes ; sans doute elles devaient être conformes. 

3 Celui qui fut plus tard le mari de la belle Doni d'AUichy, Tin- 
time amie de M°>b de Sablé. Il était à Madrid pour le compte de la 
reine-mère, de même que Voiture pour celui de Gaston. 

' Vojez la lettre espagnole à une dame, en lui envoyant le verbe 
/'aitn«, t. I, p. 154. 



DE VOITURE. XtU 

d^argent. Vingt fois il se croit à la veille de son départ^ et 
toujours quelque nouvel obstacle l'arrête. Enfin ^ toutes les 
dijfficultés sont levées; il a fait ses adieux à dona Antonia^ à 
dona Inès, à Isabelica^ à la Guzmana, ed a tutte quante-, il a 
pris congé du comte d'Olivarès, qui lui a répété, à deux re- 
prises, en lui disant adieu : « Ne manquez pas, au moins, de 
m'écrire; si ce n'est d'affaires, ce sera de belles choses. » Le 
voilà en route pour Seville, où on lui a assuré qu'il se trouvait 
un navire en partance pour TAngleterre ; car de traverser la 
France, à cette heure que tous les amis ou les partisans d e Mon- 
sieur ont été condanmés à mort, et que les tableaux de leurs 
armes, rompus par la main du bourreau, sont appendus à la 
frontière, il n'y a pas à y songer, et risque pour risque, mieux 
vaut celui d'être noyé que d'être pendu. Il s'arrête quelques 
jours à Grenade , passe de là à Geuta, selon la promesse qu'il 
a faite à M"* Paulet, d'aller voir «le lieu de sa naissance 
et ses parents qui régnent dans les déserts de ce pays-là, yt 
gagne Sévillepar Gadix et San-Lucar, et, voyant que le vais- 
seau dont on lui a parlé n'est pas encore prêt à partir, il se 
rend à Lisbonne, où il trouve un autre bâtiment anglais, qui 
est à la veille de compléter son chargement. G'est un joli 
petit navire de vingt-cinq pièces de canon, solidement armé 
contre les pirates, qui ne porte que lui de passager et huit 
cents caisses de sucre. Voilà qui est au mieux : il ne peut 
manquer d'arriver « confit » ; ou , s'il fait naufrage , ce lui 
sera au moins une consolation de mourir « en eau douce ». 
• Il débarqua à Londres au commencement de novembre et 
se rendit ensuite par Douvres à Bruxelles, où il arriva dans 
les premiers jours de l'année suivante. 

Il y demeura la plus grande partie de cette année, et ne 
revint à Paris que vers la fin de 1634 ou le commencement 
de 1635, après que Gaston eut fait son accommodement 
avec la cour. Il avait été absent près de trois années. 

Son retour fut un véritable triomphe; Thôtel de Ram- 
bouillet était en fête; Godeau, qui s'était glissé chez la 
marquise en son absence, et qui aurait voulu prendre sa 
place — comme s'il eût pu y avoir deux Voiture ! — avait 

I. à 






XIV DE LA VIB ET DES OUVRAGES 

perdu fies airs conquérants; on se le disputait^ on se Vwm^ 
chait comme on avait t'ait ses lettres pendant son alisencê. 
Mais ces délices durèrent peu$ il fallut suivre Gaston danft 
son exil de Blois. Lorsque œ prkice fut rentré définitivémenl 
en grâce et Ait investi Tannée suivante de la lieutenance» 
générale du royaume pendant l'absence du m et du cardinal^ 
Voiture revint en même temps que lui à Paris» G'tst alors quUI 
composa sa fameuse lettré sur la prise de Coi1)ie> modèle 
d'éloquence, de raison (et de conduite. Parmi les motifs 
qui dictèrent cette démarche à notre auteur, tous ne 
furent pas désintéressés. Il ne retrouvait plus la France 
en 1636 ce qu'il l'avait laissée quiatre ans auparavant^ au 
lendemain dé la journée des Dupes. Le coup de hadie de 
Toubuse avilit t\ié l'opposition : la puissance dé Richelieu 
ne trouvait plus de contrftdiictéur. Voyaat que soû maître 
s'était réconcilié avec lA cour, Yoitufe songea à pousser sa 
fortune de ee e5té. il avait connu à Th^tei de Rambouillet 
une nièce du cardinal^ M°^ de Gombalet, la même qui 
fut faite depuis duchesse d'Aiguillon de son chef, après 
avoir fêvé une destinée plus brillante * ; et depuis ils avaient 
été en commerce de lettres et de galanterie.* A Madrid 
même» d'où il n'ose lui écrire directement, les lettres qu'il 
envoie à iMi^^'de Rambouillet, à M'^Paulet, sont remplies 
des plus douces flatteries à son endroit. C'était un char- 
mant ennemi que Voiture : et avec quel art, tout en servant 
les intérêts de Gaston, son maître, il ne perd pas le sien de 
vue, et saisit l'occasion de faire sa cour à la nièce du cardi- 
nal, toute puissante sur son esprit, et, dit-on^ aussi sur son 
cœur. Au retour de Flandres, elle lui avait fait obtenir par 
. l'entremise de Puy-Laurens, le brevet de gmtilhomme ordi- 
naire et de maître d'hôtel de Madame-, et Voiture l'en avait 
remerciée par une des plus charmantes lettres qui soient 
sorties de sa plume '. Il en était là, lorsque la prise de 

' Le cardinal uviail voulu la marier avec Gaston, aprèà avoir fait 
rompre le mariage de ce prince avec la princesse de Lorraine. 

' Lellre 82, p. 246. — « M. de Puylaurens ayant épousé MW« de 
Pontchàteau ; élevée par M»® d'Aiguillon, dans le temps qu'il fut 



t.. 



P9 VOlTUBi^ XV 

Corhie l^i offrit une ooeft^ion 4e lui prouver plus effieaee- 
ment sa recom^aissanq^, en acquérant de» titres directs à la 
faveur du eardinal. Je »e sais si 1^ première idée vint de h\, 
ou si elle lui fut suggérée par d/^utres, p^iit-être^ pftr M"'' de 
Coml}alet elle-même ; car pour ce qui est du peraonuage 
auquel il est censé répondre, je le soupçonne grandement de 
n*avoir jamaia existé ». Toujours est-il qu'elle nous a valu 
un des plus beaux panégyriques que nous possédions-. L'au- 
teur, par IfijuatessQ et Vimpstrtialité de son jugement, se 
place à deux aiècles de son temps et de son modèle; il se 
fait postérité, chose rf^re et difficile, surtout d^s le$ temps 
de ûtiubles et d'agitations politiques. Il n'y aurait pres- 
que rien à retrai^ber de cette lettre pour en faire un 
modèle elaasiqMe du genre le plus pur. Plus rien d'affectéi, 
de maniéré; un ^tyle ferm«^ et îatge aous une forint, incisive. 
La pr()se française du dix-septième aiècle est créée par Y<h>- 
ture vingt ans avant Pascal* 

Sur la fin de 1638 nous le retrouvons en Italie, à Florence 
d'abord, où il remplit un personnage officiel, ayant été dé- 
signé par le cardinal pour porter au grand^duc la nouvelle 
de la naissance du Dauphin^ qui Ait Louis XtV ; ensuite à 
Rome, où il est allé solliciter un procès pour M^'^ de Bam* 
bouillet '. C'est là qu'il fut présenté à l'Académie des Hu-r 
moristes, dont, à quelque tenips de là, il fut élu membre, 
bien à son insu. « Il y a, écrit-il à Costar, parmi eux (les 
Romains) une académie de certaines gens qui s'appellent les 
Humoristes y qui est à peu près comme qui diroit bizarres ; 
et, en effet, ils le sont tant qu'il leur a pris fantaisie de me 

çn liberté ne {ieml)lQit être qu'un corps et qu'une âma avec elle, 
Voiture la pria dt» faire que puylaurens Jui fît dopner le brevet de 
piaftre d*bôlel 4e A|açlame, Or, M, le cardinal voulant faire rompre 
le Diarlage de Monsieur avee la princessQ de LiOrraii^e, Voiture prit 
rocsca9i9n de dire (|e«i cajoleries à Mme ^q Comt>alftt» et de la {tattçr 
de Tespérançe que ce aéra elle qui époua^era Monsieur » ( Comf^en^ 
taire de Tallpnant ), 

' Yo^fç? la note de ta page 267, 

' Il p^raUraitt d'après Prlliiison» qu'il aurait fait un Becon4 voyage 
à Rome, mais on ne dit pas à quelle époque. 



XVI DE LA VIE ET DES OUVRAGES 

recevoir dans leur corps^ et de m'en faire donner avis par 
une lettre que m'a écrite un de leur compagnie. » Cinq à 
six ans auparavant, il avait été compris, en même temps 
que Vaugelas, dans la première liste des académiciens fran- 
çais (1634). Mais l'Académie le vit rarement ; il en usait avec 
elle comme avec ces maîtresses dont on fait montre en 
public, mais qu'on visite le moins possible dans le particu*- 
lier. Il préférait la chambre bleue d'Ârthénice. Gela n'em- 
pêcha que TAcadémie tout entière ne prît le deuil à sa mort. 
Peu après son retour en France (i639), il eut la charge 
de maître d'hôtel du roi S et accompagna en cette qua- 
lité la cour durant les séjours qu'elle fit, cette année et 
Tannée suivante, à Grenoble et à Amiens. A Amiens, bien 
que Tallemant et d'autres l'aient accusé d'avoir cherché à 
cacher sa naissance, il fut loger chez son père. C'était le 
temps de sa plus haute faveur; il était couru de tout le 
monde, des femmes surtout. « Les femmes « dit Ménage, 
firent sa fortune et ruinèrent sa santé. «> Alors elles en 
étaient à la seconde partie de leur tâche, et Dieu sait 
comme elles s'en acquittaient! La maison ne désemplissait 
pas; il y pleuvait des billets doux et des messagers galants ; 
le malheureux ne savait à laquelle entendre : 

Pendant ces jours, dorant cet tristes scènes, 
Qoe faisies-TOUs dans ^os cloStres déserts, 
Chastes Iris....? 

Ce n'était plus là comme à l'hôtel de Rambouillet ; tel- 
lement que son père eut peur qu'il n'y laissât ses os. 11 y 

« 

* Ni Tallemant, ni les autres biographes ne désignent l'époque à 
laquelle Voiture fut pourvu de cette charge : néanmoins l'on peut 
eonjecturer d'un passage d'une de ses lettres à M^^ de Rambouillet, 
datée du 10 septembre 1640(Voyei p. 343), qu*il Texerçait d^à k 
cette époque. 11 est désigné en celte même qualité dans la Gazette 
de France du 22 décembre 1645, à l'occasion de l'arrivée à Péronne 
de la nouvelle reine de Pologne, que Voiture avait eu charge de 
servir jusqu'à son entrée dans les Pays-Bas ( Voyez t. Il, p. 32 ). — 
Les maîtres d'hôtel du roi étaient au nombre de douie, servant par 
quartier , et comptaient parmi les officiers supérieurs de la bouche 
de Sa Majesté. 



DE VOITURE. XVII 

avait déjà été attrapé deux fois : il pouvait n'en réchapper 
pas une troisième. Le bonhomme prit ses mesures avec lui, 
qui ne demandait pas mieux que d'être tiré de peine, et dès 
qu'il voyait un carrosse s'arrêter à la porte : a II n^y est pas, v> 
criait-il, et le carrosse s'en revenait tristement, croisant un 
carrosse rival qui allait et retournait de même. 

 deux ans de là, en 164S, Voiture suivit de nouveau la 
cour dans ce voyage de Roussillon, que termina brus- 
quement la catastrophe de Cinq-Mars et de de Thou. Il se 
trouvait à Narbonne lors de l'arrestation du premier, et il 
nous a transmis, dans une lettre inédite conservée dans 
les papiers de Gonrart , certaines particularités sur ce fait 
étrange qui se trouvent confirmées par le témoignage de 
M"* de Motteville et de Tallemant. Une autre lettre, que 
les éditeurs crurent également à propos de supprimer, et 
adressée à W^^ de Rambouillet après la découverte du com- 
plot, offre un certain intérêt historique, et fait d'autant 
plus regretter que toute la partie de la correspondance de 
Voiture, relative aux affaires du temps, ait été perdue. 

C'est ainsi que [Voiture passa plusieurs années loin de 
Paris. De là cette multitude de lettres qu'il adressait de tous 
les coins de l'Europe et de la France à ses amis et amies, 
et dont nous ne possédons vraisemblablement que la moin- 
dre partie. C'était bien le moins qu'il Ht pour ces infor- 
tunés dont il avait comme emporté l'âme en partant. On 
soupirait, on s'inquiétait; il courait des bruits alarmants 
sur son compte comme sur celiii du soleil : 

Nous Pavons en passant, madame » échappé belle. 

Montausier était le seul qui attendît patiemment. « Ses 
chiens et ceux de Voiture ne chassaient pas ensemble, » 
précisément parce qu'ils poursuivaient le même gibier. Lui, 
cependant, ne pouvait s'empêcher de regretter les doctes 
entretiens de l'hôtel de Rambouillet, le pavillon de gaze 
de la chambre bleue et les yeux bruns de M""» de Sablé, 
sans oublier les confitures de MHe de Bourbon, dont il raffo- 
lait. Aussi bien était-il un peu embarrassé de son rôle 



XVUI DE LA VIE ET DES OUVRAGES 

parmi les belles d'Ëspugoe au de Languedoc, et, à vrai dire, 
ces dames avaÎÊOt des procédés tout à fait incongrus ea 
galanterie. Il fallait courir la poste avec ellea ; lui,, délicat^ 
aimait à voyage en litière i çlle^ brûlaient les retais; lui> 
badinait volonti^r^ par les bOtelleries. U souffrait là une 
indigence de conversation qui le rendait le fdus malbeu- 
reux du mondes et;^ m sachant que faire de tant de belles 
fleurs qui édosent chaque mutin dans son esprit, il en 
compose des bouquets pour W^ de Hamhouillet, ou 
M"« Paulet, ou W^^ d'Aiguillon : 

« Le printemps est ici arrivé quand et quand nous. Nous 
y trouvons partout des puces et des violettes. Je vous les 
souhaite toutes de bon cœur; car je serai bien aise, made-^ 
moiselle» que vous ne dormiez pas trop en mon absence^, 
et je vous désire tout ce que je vois de beau. » 

Ce fut le dernier de ses grands voyages. A partir de cette 
époque (164S), il ne s'absente guère de Paris que pour aller 
passer une couple de semaines, soit à Chantilly auprès de 
Mme la Princesse^ soit à Liancourt chez la duchesse de Lian- 
court , Jeanne de Schomberg , soit à Ruel chez M«*^ d'Ai- 
guillon. C'est à Huel qu'il improvisa pour la reine Anna 
d'Autriche ces stances que Mme c|e Motteville trouve « plai- 
santes et hardies 4 y> et où il ne craignit pas da rappeler te 
souvenir de Buckingbam ^ 

Voiture avait su se faire bien venir de cette princesse. 
En 1643, elle lui fit donner une pension de 1,000 écus 
sur l'abbaye de Conches. L'année précédente, son ancien 
condisciple d'Avaux , devenu surintendant des finances , le 
nomma son premier commis, aux appointements de 4,000 li- 
vres, sans qu'il fût tenu, il le dit lui-même, à écrire une 
panse d'à. Ces pensions et les émoluments qu'il tirait 
de ses autres charges à la cour, lui composaient, année 
moyenne, un revenu de dix-huit mille livres environ. «11 seroit 
mort riche, dit Pellisson, sans la passion qu'il avoit pour le 

* Naturellement ces stances, un peu vives, Tarent omises dans le 
recueil Ues œuvres de Yûiture; mais elles nous ont été conservées 
heureusement par Huel. Yo^ez t. II| p. 307. 



PE VOILURE, XIX 

jeu, » Il était joueur, mais joueur incorrigible ; c'était l'unique 
chose qu'il tînt de son père. «Vous youlez que je youçi dise 
de mes pouvelles. Eh bien ! je perdis à trois dés, il y ^ troigi 
ipois^ quinze cents écu9| je dis bien payés. Voilà une dan- 
gereuse mousquetade ! » Une autre fois, au rapport de Pel-? 
lisson^ il perdit quinze cents pistoles en une seule nuit. 
Là dessus il feit vçbu de ue plus toucher de dés. Mais au 
bout d'un mois, ij n'y tieot pçis, ^t il va trouver le coad- 
juteur pour être relevé de ^on serment. On lui dit que S|i 
Grandeur était sortie; m^is il trouve dans le cabinet Laigues^ 
capitaine des gardes de Monsieur, qui lui dit : a Moquez- 
vous de cela^ jouons. » Il s'çtttablQ^ et perd trois cents pis- 
toles, 

11 ne guérit pas davantage de sa passion pour les femmes. 
En 1646, comme il avait déjà passé §on neuvième lustre ^ 
étant à la veille de partir pour rejoindre son ami d'Avaux 
à Munster, il lui écrit pour s'excuser^ alléguant une affaire 
qui lui e^t survenue : « non pa§ précisément une affaire, 
maiç 

Una motorum quw amor euro» htiAeL » 

J'aime à lire la réponse de d^Avaux, empreinte d'une 
gravité que tempère une pointe de raillerie amicale : « Oh ! 
le piteux spectacle qu'un amoureux de cinquante ans, qui 
noircit ses cheveux et ça barbe, afln qu'une rieuse lui ré- 
ponde : Filio negavi jam tuo! J'ai peine que je ne vous die 
en cet endroit toutes les injures que nos comiques mettent 
à la bouche d'une femme qui surprend son mari en dé- 
bauche. Tout de bon, cela m'étonne et me choque pour 
l'amour de vous. Dix lustres que vous confessez, et quel- 
que olympiade qui court, devroient vous avoir racheté il y 
a longtemps ^ » D'Avaux voyait avec peine son ami gas- 
piller son temps et son esprit» Il le sentait, et avec raison, 
capable de meilleures choses que celles qu'il a faites. 
Philosophe et chrétien, il eût voulu préserver en même 

' Lettre manuscrite de d'Avaux, du 6 décembre 1046, dans l$i co- 
pie de Gonrard, in-4, t. X, p. G61. 



XXU DE LA VIE BT Q£S OUVRAGES 

rois OU fils de rois ; ou ai I'uq d'eux se cache, en commeii'' 
çanty 80US quelque nom bourgeois, loyea sûr qu'avant \à fia 
du douzième vcjume, m évéoeineot uiattendu viendra \m 
développer une naissance plus illustre. Mais la meilleure 
preuve, c^'est ia réponse même que fit M^^ de Ra^mhouiUQt 
^ M. de Blir^meourt, un jour que eelui-qi lui disMt d'un ton 
de découverte ; « Savej-vous que ce M. de Voiture ne manque 
pas d'esprit?^ Mais, monsieur, ré.pliqui^-t-eUe, pensies-voMs 
que ee tût pour sa noblesse ou pour sa belle Mtille qu'on le* 
recevait partout comme vous avez vu? a 

C'était dcme sim esprit plutôt que sa personne que l'on 
recevait à l'bôtel de Rambouillet. Il ue l'ign(^e pas ; aussi 
se tirat-il sur ses gardes. Si la marquise fronce le sourcil à 
une plaisanterie un peu hasardée, si une expression trop 
familière a mal sonné aux oreilles du comte de Guicbe, il 
se sauve par un tour d'adresse. Si l'on en croit Tallemant, 
il s'en fallut d'une scapinade qu'il ne fût traité un jour comme 
le chevalier de Rohan-Chabot traita Voltaire; le bâton était 
déjà levé : a Monseigneur^ dit le poëte au gentilhomme qu'il 
avait offensé, la partie n'est pas égale ; vous êtes grand et je 
suis petit) vous êtes brave et je suis poltron 3 vous voulez 
me tuer; eh bien, je me tiens pour n^ort. » J'ai peine, je 
l'avoue, à croire l'anecdote vraie. Voiture n'était pas à cela 
près d'un coup d'épée. S'il n'était pas noble par sa naissance, 
il rétait par sa ehatge, et je ne pense pas qu'aucun gen- 
tilhomme, à l'bdtel de Rambouillet et ailleurs, Teùt dénié 
pour adversaire. D'ailleurs, une telle arlequinade répugnait 
à la iieirté de son caractère, attestée par ses écrits et par 
Tallemant |ui«même. f aime mieux supposer que la toléra 
rance dont on usait à son égard était un privilège de son 
esprit, ou, si Ton veut, de sa position, différente de celle des 
autres beaux -esprits ses confrères* Voiture n'était point 
un auteur à gages, comme Sarrazin, qui était à M*^^ la prin« 
cesse de Conti; Eispriti l'académicien, à M^^ de Longueville, 
et plus tard au chancelier Séguier; Bois^Rohert àM. le car-' 
dinal ; la Menardière, à M'»^ de Sablé ; Costar, à l'atoé die 
Uvardip i Vaugelas lui-même ^ le sévère et généreux Vau^ 



DE ¥0lî1î!l6» XXllf 

gelas, à M**» de Carignan ; il ne recevait de pmteioti qiie de 
la cour ; par là, il se tirait de pair d'avec les autres écri- 
vains à la suite, et marchait de niveau avec le« graàdâ sei- 
gneurs, sans qu'il se crût pour cela leur égal. Cette situa- 
tion comportait une foule de nuances délicates, dont il 
se démêla toujours avec un tact et une adresse infinie. 
Dans toutes; les occasions où il croit sa dignité blessée. Il ise 
tient mt la réserve. Mais, partout ailleurs, quelle souplesse 
merveilleux^ quelle grâce coquette, quelle courtisanerie il 
déploie dâm ses lettres au due d'Eughien^ au cardinal de 
I^ Valette > au comte de Guiche, à Chavigny^ à Ghaude- 
boune, au marquis éè Pfsani lui^mémé, don plus intime 
ami. On ne prend pas tant de précaution avee ses ^lut. 
C'est pour eut qu'il ftùt briller les mille facettas de 96U es- 
prit, pour eux qu'il mèteii réserve ses coquetteries les plus 
féminines, sies tours l«s plus inattei^uS) toute la quintes^ 
sence de son génie^ Jamais il n'a fait aute^t pour la femme 
qu'il a le plus tajolée» Yoiiatre cite t^omme un modèle de 
goût et de délicatesse tett^ lettré au président de Maisons, 
dont le début semble mnprunté à Horace : 

S^imiut^ CtaHài^ ftAfiirffm intelligit ttniM, etc. 

N'est-cè pas bien joii aussi ce commencement de lettre à 
M^* de Rambouillet : 

« Mademoiselle, il fkut avouer que je suis de bonne amitié; 
j'ai regret de ne vous point voir, comme si j'y perdois quelque 
cbose, et je m*imagitte que je ne passe pas si bien le temps 
ici que lorsque j'avois l'honneur d'être auprès de vous. » 

Il est vrai qu'une fois ^habitude prise, il semble ne plus 
pouvoir s'en départir^ iï écrit à tous du même style, voire à 
Esprit, à Costar, à Godeau, mais pourtant avec une légère 
pointe tle raillerie. Toute sa correspondance fourmille de 
traits fins et délicats; il est vrai qu'on y compterait en 
nombï^e presque égal les phrases alâmbiquèes, les pointes 
frivoles, les équivoques grossières. Est-ce bien la même 
plume , qui a tracé la lettre au président de Maisons, qui 
écrit à Chapelain : 



XXIV DE LA VIE ET DES OUVRAGES 

a Je suis fâché de votre clou et je vous en plains. Mais, à 
ce que je puis juger, ce n'est rien au prix de celui que j'ai. 
Le mien est latus clavus, 

Cum lato purpura elaco ; 

• 

et si vous en aviez un pareil sur le nez, vous l'auriez surtout 
le visage. Il me fait encore grand mal, cela me dispense de vous 
aller voir; car, afin que vous le sachiez, il y a jus lati ctovt.» 

Passe encore dans un billet adressé à Chapelain ; mais 
comprend-on qu'il écrive du même ton, et sur le même sujets 
à M!^^ la Princesse, mère du grand Gondé? Et ce rondeau 
pour M"« de Bourbon « qui avoit pris médecine, » n'est-il pas 
aussi bien étrange ? 

On a objecté à Voiture, et comme un manque de goût, et 
comme un oubli de sa dignité, la fameuse lettre de la 
berne ^ D'abord rien ne prouve que l'aventure qui y adonné 
lieu fût vraie. Peut-être n'était-ce qu'une invention, un conte 
en Voir, pour amuser mademoiselle de Bourbon, âgée alors 
de dix à douze ans. Mais le fait, fût-il véritable, perd toute sa 
gravité, si Ton songe que ces sortes de plaisanteries étaient 
tout à fait dans les habitudes de la haute société d'alors, 
principalement à l'hôtel de Rambouillet. Nous savons par 
Tallemant qu'un des plus grands plaisirs de la marquise 
était de surprendre les gens; c'était chaque jour de nou- 
velles malices pour attraper les habitués de la maison, 
comme de leur servir un repas où il ne se trouvait rien 
sur la table que des choses qulls n'aimaient pas, ou de 
rétrécir leurs habits pendant leur sommeil afin de leur 
persuader, quand ils les reprenaient le matin, qu'ils 
avaient enflé pendant la nuit. Voiture excellait dans ces 
sortes de tours, auxquels se prêtaient volontiers les plus 
illustres parmi les assistants. Ne s'avisa-t-il pas un beau 
jour de faire grimper des ours, de véritables ours, jus- 
que sur le paravent de la marquise? Une autre fois qu'on 
le croyait parti, on le vit sortir tout à coup du fond de 

» Voyez lettre 9, à M»« de BourbOD, p. 40. 



DE VOITURE. XXV 

Talcôve avec une robe de femme^ tout farci de serviettes 
des pieds à la tête, pâle comme un spectre, et suivi de 
toutes les femelles de la maison, le'visage enfariné comme lui. 

Cet attrait de mauvaise plaisanterie, comme l'appelle 
Chateaubriand , dont le goût se conserva longtemps dans 
les provinces, en passant des habitudes de la vie dans Je lan- 
gage, et en se combinant avec Tamour du genre burlesque 
que la France avait emprunté à Tltalie et à l'Espagne, en- 
gendra le badinage , que Voiture mit à la mode et dont la 
trace demeure visible encore dans notre littérature quinze 
ou vingt ans après lui. Rappelons-nous la fameuse lettre 
de M"® de Sévigné : « Je m'en vais vous mander la chose 
la plus étonnante, etc.» Voiture n'écrit pas d'un autre 
style lorsqu'il s'adresse à Chapelain: «Certes, quand il 
me vient en la pensée que c'est au plus judicieux homme 
de notre siècle, à l'ouvrier de la Couronne impériale, au mé- 
tamorphoseur de la Lionne, au père de la Pucelle, que 
j'écris, etc. » Notez que ce qui assura la vogue momentanée 
de ce style, c'est qu'il souffre un gaspillage considérable 
d'esprit. La lettre de la Carpe au Brochet et la lettre 123^ 
à W^^ de Rambouillet peuvent être regardées comme des 
modèles du genre. 

J'avoue que j'ai peine, après cela, à m'expliquer cette 
phrase de M. Rœderer sur Voiture : a Voiture, dans sa pre- 
mière jeunesse, écrivit à la manière du temps, avec recherche 
et affectation. Mais il eut le bon esprit, dès son entrée dans le 
monde, d'être simple et naturel avec les personnes qu'il 
savait être ennemies du bel esprit et des pointes, sauf à se 
dédommager avec les autres. 11 est toiyoui's naturel quand 
il écrit au marquis de Salles, à M"« de Rambouillet, à la mar- 
quise sa mère, au marquis de Pisani, son frère; ses lettres 
sont l'opposé quand elles s'adressent à des précieuses. » 
Pour moi je n'y fais pas de différence, outre que Voiture 
fut admis à l'hôtel de Rambouillet presqu'à son début dans 
le monde. 11 est vrai qu'il dit lui-même, dans une lettre à 
M"* Paulet : « Depuis que M. de Chaudebonne m'a réen- 
gendré avec M. et avec M"»® de Rambouillet, j'ai pris d'eux 

I. c 



t\V\ DE LA VIE ET DES OtVRAGES 

un autre esprit, et j*étois un Bot garçon en ce temps où 
^Ue du piessis dit que j'êtols si joli. » Mais cela ne veut 
pas dire autre chose, sinon que Voiture compléta son édu- 
cation à l'hôtel de Rambouillet; nous le savions déjà. Quant 
à la demoiselle de la maison^ comme il l'appelle souvent, 
je ne sais pas si elle était ennemie du bel esprit et des 
pointes; mais nulle part il ne s'en montre plus prodigue 
que dans les lettres qu'il lui adresse K 

Le même ton de badinage se retrouve dans ses lettres 
amoureuses, que Pinchéne distingue soigneusement, dans sa 
seconde édition, de celles qu1l appelle de pure galanterie. 
Pour moi je serais assez porté à les confondre, à l'exception 
d^un petit nombre qui trahissent une plus grande intimité, et 
qui par là même offriraient un certain piquant de curiosité^ 
si Ton pouvait arriver à percer le mystère des initiales et 
des pseudonymes. Quoiqu'il vécût de régime, il fallait bien 
qu'il soutint le fardeau de sa renommée, et après être mort 
quatre fois le jour en vers et en prose dans le salon de 
M** la marquise telle ou telle, il ressuscitait le soir dans 
Talcôve de quelque bourgeoise sentimentale, ou de quelque 
provinciale chercheuse d'esprit. On savait qu'il en avait les 
mains pleines, et ne demandait pas mieux que de les ouvrir. 
La vogue de M"« de Saintot avait tourné toutes les têtes*. 

M» Rœderér va trop loin dans l'admiration qu'il professé 
pour l'hôtel de Rambouillet, et la distinction radicale qu*ii 
prétend établir entre les véritables et les fausses précieuses 
est plus apparente que réelle. Je ne prétends pas les assi- 
miler complètement. Je reconnais sans peine deut généra- 
tions de précieuses dont la dernière a nécessairement outré 
les tendances de la première ; mais ne me niez point non 



^ M. Cousin prouve, en citant un billet de M^e de Rambouillet 
à Godeau, qu'elle n'écrivait pas si simplement. Voyez la Jeunesse de 
jtffM de Longuevitle, Sn-8, p. 13T. 

' Dans If. commencement de sa liaison ftvec Voiture, M"^* de 
Saintot s'exprimait mal en fk-an^ais ; bientôt on vint à ne plus parier 
que de son esprit, et on faisait voir des eopies de ses lettres jusqu'à 
Bruxelles. Voyez lettre 74, p. 229, et Tatlemant, t. IV, p. 28. 



DE VOITURE, X3LYU 

plus que les unes ne fussent contenues dans les autres^ que 
la chambre bleue d'Arthênice ne se trouvât de plain-pied 
avec le salon de Sapho. Cela n^empêcbe pas que l'hôtel de 
Rambouillet ne tienne une placç honorable dans Thistoire lit- 
téraire du dix-septième siècle. Une grande jpartie du mou- 
vement intellectuel de l'époque y était concentré; il rivalisait 
de zèle avec l'Académie, nouvellement instituée, et lui fut 
un utile auxiliaire dans ses travaux sur la langue. Bossuet y 
« préchottait» à Tâgç de seize ans; Corneille, à trente-quatre, 
y lisait Polyeucte, 

Mais ceux-ci ne faisaient que passer. Parmi les écrivains à 
demeure,Voiture mérite une place à part. Il créa la finesse et la 
délicatesse de la langue, en même temps que Balzac en créait 
la pompe et l'éclat. Il affina le style, assouplit la phrase, in- 
venta des tours, des combinaisons nouvelles, et posséda à un 
certain degré l'art d'écrire. La lettre sur Cprbie, le fragment 
de reloge du comte d'Olivarès, sont des modèles de style so- 
bre et contenu, comme la lettre 113* à l'évêque de Lisieux, et 
les lettres i53« et 154* au duc d'Enghien et au marquis de 
Pisani, sont des modèles de délicatesse et de bienséance 
épistolaire. Cependant il n'a rien laissé de complet et de 
durable. Il était de ces architectes dont parle M"« de Scu- 
déri; qui bâtissent à grands ft'ais des palais d'argile : 

Et, comme ils ont Tédat dw verrf , 
}l8 en ont la fragilité. 

11 a beaucoup lu, mais pas assez réfléchi, pas assez com- 
paré. Sa vue est courte, et semble faite pour les horizons 
étroits^ parce qu'il ne le porte guère en dehors de lui- 
même et de son entourage. Les plaisirs et la politique ne 
lui ont point laissé de temps pour l'étude. Ne lui parlez 
pas des Grecs; il vous répondrait que, tout Français, de par 
Francus descendant d'Hector, il ne veut rien avoir à dé- 
mêler avec les ennemis de ses pères. Les Latins^ à la bonne 
heure; on voit qu'il les a pratiqués de longue main : Ho- 
race surtout, Virgile, Catulle et Térenee. En même temps 
il a retenu quelque chose de la manière de Sénèque : 



XXVIII UE LA VIE ET DES OUVRAGES 

il aiguise sa phrase^ taille son style à facettes comme 
lui^ et se donne une peine infinie pour ressembler tou- 
jours à lui-même : Nunguam ipsa, semper alla, etsi semper 
ipsa, quando alia, comme dit TertuUien de la queue du 
paon. De plus^ il s'était nourri des Italiens et des Espagnols^ 
nos maîtres à cette époque : il avait connu Lope de Véga» 
dans sa vieillesse^ à Madrid ^ et le Marin! lorsqu'il vint en 
France avec la reine Marie de Médicis. Ainsi l'Espagne^ 
ritalie, un peu l'antiquité^ un peu le moyen âge^ voilà 
les sources littéraires où il a puisé '. 

C'en est assez pour qu'il se pique d'érudition; mais c'est 
seulement quand il écrit à Gostar : à pédant^ pédant et demi. 
Cette partie de sa correspondance, que j'ai cru devoir dé- 
tacher du reste, parce qu*elle forme comme une œuvre à 
part, est curieuse à étudier comme indice des préoccupa- 
tions littéraires de l'époque. On ne se rend pas suffisam- 
ment compte, de notre temps, de ce qu'ont été, dans le 
développement de notre littérature, les Balzac, les Chape- 
lain, les Conrart, les Ménage, et toute cette société qui 
donna naissance à l'Académie. On a trop vu leurs ridicules, 
et pas assez leurs travaux et les services qu'ils rendirent à 
la langue. Voiture, quoique jeté dans un monde à part, 
ne les perdit pas de vue entièrement. Il était le trait d'union 
entre l'érudition et le bel esprit. 

La fin de cette correspondance présente un intérêt d'un 
genre tout différent : c'est une série de billets adressés à 
Costar, qui n'ont point été imprimés dans les œuvres de 
Voiture, et qui nous le montrent dans le cercle de la vie 
bourgeoise et familière. C'est là véritablement qu'il faut 

' C'est ce qu'exprime parraitement Tépitaphe latine que Ménage 
composa pour notre auteur : 

Elruteœ Charités^ Camœnœ Iberœ, 
Bermet Gallicus et Latina 5tren, 
Atfuf , Deliciœ, DicacUate$^ 
Lututf Ingenium^ Joei^ Leporet<, 
Et quidquid fuit Eleganiiarum, 
Quo VETTvnius, hoc jacent tepukro* 



DE VOITURE. XXIX 

chercher l'homme^ Thomme droit et honnête^ fier, délicat, 
obligeant et dévoué à ses amis. Son crédit, comme sa 
bourse, est à tous ceux qui en ont besoin. Il partage le sen- 
timent de son amie M'^* de Sablé, « que tous les plaisirs 
sont insipides au prix de celui que l'on trouve à faire du. 
bien. » Et quelle noble manière d'obliger ! Balzac lui écrit 
pour lui emprunter quatre cents écus en lui envoyant son 
billet. Voiture renvoie le billet avec un autre du double de 
la somme, ainsi conçu : a Je confesse devoir à M. de Balzac 
huit cents écus pour Thonneur qu'il m'a fait d'avoir pour 
agréable que je lui en prêtasse quatre cents. « Il n'y a 
presque pas un de ces petits écrits (on sait que c'était alors 
une mode toute nouvelle que M<»" de Sablé et du Maure 
contribuèrent également à répandre) * qui ne renferme un 
trait à l'honneur de son caractère. 

Voiture mérite mqins comme poète que comme prosa- 
teur. Quand ses lettres et celles de Balzac parurent, per- 
sonne ne s'était encore avisé d'écrire en prose comme eux, 
et il courait par les ruelles des milliers de pièces qui va- 
laient le sonnet à Uranie et le fameux rondeau 

Ma foi, c*eftt fait de moi, car Isabeau, etc. 

Cependant quelques fragments de ses élégies, les stances 
à la reine Anne d'Autriche, une grande partie de l'épîti^e 
au prince de Condé, que Voltaire n'a pas dédaigné d'em- 
prunter, sont de la meilleure facture poétique. Mais sa 
versification est en général incorrecte; il se moque des 
règles*, ou bien il sauve la prosodie aux dépens de la 
grammaire ', accouple des vers d'inégale mesure dans des 
stances inégales, n'évite pas toujours l'hiatus^, prend la 

* L'habitude de s'écrire par billets, dit Ménage dans ses Obset^ 
valions, fut introduite par M^^ de Sablé et M^^^^du Maure, il y a 
trente ou quararite ans; c'est-à-dtre vers 1630. 

' La centurie que voici (t. Il, p. 352). 

Les tuileries sont fort belles (t. H, p. 368). 
' S*il vous avait vu coiffée (t. 11, p. 424). 

* Elle est bonne ei habile (t. Il, p. 357). 



\XX DE LA VIE ET DES OUVRAGES 

rime oonune elle vient, sans trop y reprder, comme quand 
il accouple epsomble Muck^ngàam et le père vincfnf, t^- 
curies et Mmtmtkrtn. C'e^ dans ce seoa qu'il faut entendre 
le reproche que lui fait Tallevant, d'avoir introduit le Ub$r^ 
tiM^ dans la poésie : non pas cependant qu'il fût irrépro- 
chable dans l'autre acception du mot. Mais Û ne donnait paa 
Texemple^ il le suivait. 

En i^umé^ Voiture n'est nulleosent l'homme de (ous lea 
tempti, comme le sont les écrivains de génie ; il n*est paa 
même Tbomme de son siècle : souvent le génie se contente 
de cela; il est l'homme dé la société dans laquelle il vit 
Quelquefois l'œil de l'observateur découvre dans l'espace^ 
à des distances infinies , un de ces météores qui brillent 
pour disparaître^ satellite fortuit de quelque monde éphé- 
mère. Tel fut Voiture. Il n'a pas de lumière propre; il re« 
flète. Ce fut son grand mérite aux yeux de ses contempo- 
rains; ce sera son tort devant la postérité. 



m. 



Quelques mots maintenant sur cette édition comparée 
aux éditions précédentes. 

Après que Voiture se fut décidé â faire le triage et la révi- 
sion de ses écrits afin de les donner au public^ la mort qui 
vint le surprendre (26 mai 1648) ne lui en laissa pas le 
temps. Un de ses neveux^ celui qui paraît avoir été le plus 
dans son intimité^ Martin Pinchêne^ se chargea de ce soin 
conjointement avec Chapelain et Conrart^ qui le secon- 
dèrent de leur mieux dans cette tâche difficile. Voiture n'a- 
vait pas gardé une copie exacte de tous ses écrits^ il fallut 
tirer du cabinet de ses amis et de ses correspondants ce qui 
manquait dans le sien. Ensuite l'on dut choisir^ retrancher 
ce qui paraissait ou trop négligé^ ou trop compromettant. 
De là de nombreuses lacunes qu'il parait impossible au- 
jourd'hui de combler. Ce n'est pas tout : même parmi les 
pièces conservées^ il y avait plus d'un passage scabreux. Pour 



DE VOITUKE. XXXI 

dérouter^ les éditeurs ôtèrent les noms propres et les rempla- 
cèrent, soit par des initiales, soit par des étoiles; ailleurs, ils les 
travestirent, comme dans Tendroit où Lima est mis pour Paris, 
à propoà de Tenlèvement de M"*<^ d'Aiguillon; d'autres foi9,ils 
altérèrent sans uécessité l'originaL Ces mutilations répandi-» 
rent dès lors sur le texte une obscurité que Iç temps a aug- 
mentée jusqu'à le rendre insaisissable. M. Cousiq^qui cons- 
tate aussi le fait et qui l'explique avec une grande justesse 
d'aperçus, ajoute :«M™«deSévigné,daqs sa passion pour celui 
qui avait été un des maîtres de sa jeunesse, s'écrie: «Tant pis 
pour ceux qui ne l'entendent pas! » Mais l'aimable marquise 
en parle bien à son aise; elle avait une connaissance in- 
time des mœurs, des choses, des hommes, des femnies, des 
aventures, des petits accidents auxquels se rapportent les 
vers et la prose de Voiture. » Est-elle bien sûre d'ailleurs 
de Tentendre? Pinchêne, et Tallemant lui-même, « quoi- 
qu'il y travaillât depuis la mort de Fauteur, » avouent 
leur impuissance à tout expliquer. « Quelque jour, dit-il, 
si cela se peut sans offenser trop de gens, je les ferai im- 
primer avec des notes, et je mettrai au bout les autres 
pièces que j'ai pu trouver de la société de l'hôtel de Ram- 
bouillett » 

Cette recherche occupa les éditeurs un assez long temps; 
car la première édition de Voiture ne parut qu'au commen- 
cement de 1630, bien que le privilège du roi porte la date 
du 16 juillet 1648, six semaines environ après la mort de 
Voiture, l^e succès fut tel , rapporte Pellisson, qu'il fallut 
en faire une seconde au bout de quelques mois. Cette nou- 
velle édition, qui porte également la date de 1650, con- 
tenait, de plus que la précédente, huit lettres adressées 
à Mlle de Rambouillet (8% 70% 72% 73% 104% 105% Hl« 
etll7«); les sept à M^e de Sablé* (17% 18% 19% 20% 
21% 406« et 120«); quatre à M. de Chantelou (173% 
180% 184« et 185«); une à M«»e *»* (204«), et une à Cos- 

* Vp^€S, MU sujet de )«^ suppression de ces let^rea, Couein , M^ de 
Sablé, j^, 311. 



XXXII DE LA VIË ET DES OUVRAGES 

tar (8«) : en tout vingt et une. En revanche, trois qui étaient 
dans la première édition , sans parler d*un grand nom- 
bre de post'scriptum et de fins de lettres y avaient disparu 
de la seconde. Sur ces trois, il y en avait une « à M^ne de 
Rambouillet, en lui envoyant le roman de Polexandre, » qui 
avait été attribuée faussement à Voiture; elle était d'Ar- 
nauld*le carabin. 

Trois autres éditions, conformes en tout à la seconde, se 
succédèrent de 1650 à 1656. C'est sur un exemplaire de l'é- 
dition de 1656 (la 5*), conservé à la bibliothèque de l'Ar- 
senal, que se trouve porté à la marge le précieux commen- 
taire, découvert par M. Soulié, qui l'attribuait à Huet, et 
que M. de Monmerqué a démontré être une copie (incom- 
plète encore) du travail de Tallemant sur Voiture. 

Le privilège accordé à Courbé ayant passé successivement 
aux libraires Thomas Jolly et Louis Billaine (1657), et de ceux- 
ci à Guillaume de Luyne, puis à la veuve Mauger (1678) et à 
Claude Robustel, les œuvres de Voiture furent réimprimées 
en huit ou dix éditions in-12, de 1657 à 1745, avec quelques 
additions de pièces et de fragments, tels que le fragment 
de TÉloge du comte d'Olivarès, et l'Histoire d*Alcidalis et de 
Zélide, mais sans aucun changement dans l'ancien texte, et 
toujours avec l'accompagnement des malencontreuses étoiles 
dont le mystère devenait de plus en plus impénétrable. 

Ces difficultés achevèrent de dégoûter de la lecture d'un 
auteur, d'ailleurs passé de mode; et, à partir de 1745, le 
public cessa tout à fait de s'occuper de Voiture. Frappé 
de cet abandon, où il entrait pour le moins autant de la 
faute des premiers éditeurs que de la sienne propre, j'es- 
sayai, il y a une dizaine d'années, de remédier à leur 
insuffisance. La tâche était, sinon aisée, du moins pos- 
sible. La découverte du commentaire de Tallemant à l'Ar- 
senal, la publication des Historiettes par M. de Monmer- 
qué, et surtout les précieux manuscrits de Conrart, où 
il y a tant à découvrir encore , éclaircissaient beaucoup 
de passages obscurs et permettaient de combler un grand 
nombre de lacunes. Je commençai dès lors à amasser les 



DE VOITURE. XXXIll 

matériaux de mon trayail^ dont je publiai un assez long 
extrait dans le Moniteur du 9 et du il décembre 1845. 

Depuis^ des publications d'un genre tout différent m'ont 
éloigné de mon premier dessein^ et ce n'est que cette année 
que j'ai pu terminer ce travail commencé il y a dix ans. 

Il n'a pas dépendu de moi de le rendre plus complet. On 
jugera du nombre et de l'importance des additions par ceci, 
que la meilleure édition des œuvres de Voiture (1745, 2 vol. 
in^2] contient en tout (non compris le roman d'Alcidalis) 
668 pages, tandis que celle-ci en compte plus de 900. 

Voici le classement que j'ai cru devoir adopter : 

i* Les lettres, au nombre de deux cent douze, c'est-à-dire 
toutes les lettres anciennes et nouvelles des éditions, aug- 
mentées de quatre lettres inédites ' et d'un grand nombre 
de fragments et de post-scriptum, également inédits. La. 
plupart de ces lettres ne portaient point d'indication de dates 
ni de lieux ; j'ai comblé autant qu'il était en moi cette lacune, 
en rétablissant l'ordre chronologique auquel les éditeurs 
n'avaient pas toujours eu égard; 

2^ La correspondance avec Costar, composée de quinze 
lettres, coUationnées sur les Entretiens de Voiture et de Cos- 
tar (1654, in-4*^), et de dix-sept billets, dont il y en a seize 
que j'ai tirés des mêmes Entretiens et qui n'ont jamais été 
publiés dans les Œuvres; 



* J'entends dire par là qu'elles ont élé omises dans les diverses 
édIUons de Voiture. M. Cousin en a donné plusieurs dans son Hm- 
toire de M^ de Sablé ; les autres ont été insérées par M. Halphen, 
dans son Êiude sur Voiture ; mais je les avais signalées moi-même, 
bien longtemps avant cette époque, dans le recueil d'où elles ont été 
extraites. M. Halphen dit, dans une note de son article : « Cette lettre 
et la précédente sont indiquées comme inéditei dans le manuscrit de 
Gonrart. La mention est de la main de M. Soulié, aneien conservateur 
des manuscrits de la bibliothèque de 1* Arsenal, ainsi que nous l'a fait 
savoir M. Ravaisson, bibliothécaire actuel. » J'en demande bien par^ 
don au spirituel critique ; mais la mention dont il parle est de moi, 
et non de M. Soulié, et elle date de 1845. Je n'attache pas à cette 
rectification plus d'importance qu'elle ne vaut ; c'e^^t une simple er* 
rcur de nom que j'ai voulu redresser. 



XXXIV DE LA VIE %T DES OUVRAGES 

3* lêê Mtrts onwwemeM, nu nombre 4e soixanle el une, 
dont oinq inédites. Les cinq premières sont classées parmi 
les lettres ordinaires dans ks éditions; 

4** U$ lettres m vtevx lansa^p, qui sont également sépa* 
rées dans les éditions; 

5^ Lu pièces diverses^ parmi lesquelles figure le fragment 
sur le comte d'Olivarès; 

6o Enfin les Poésks^ que j'ai divisées en huit cat^oriea : 
Élégies, Stances» Sonnets, Rondeaux, Chansons, Épîtres et 
Lettres en vers. Vers en vieux langage. Poésies diverses. Elles 
forment en tout quatre-vingt-onse pièces» parmi lesquelles 
il y en a cinq inédites, outre un grand nombre de fragments 
qui ont été rétablis. 

Le commentaire de Tailemant a été joint au texte sous 
forme de note, et indiqué par la lettre (T.), afin de le distio* 
guer de mes propres annotations. Les lettres et les frag- 
ments inédits, ou qui ne se trouvent pas dans les anciennes 
éditions, ont été mis entre crochets [ ]. 

J'aurais voulu pouvoir placer dans ce recueil le fragment 
de YBistoire d^AlciUalis et de zélide, que Voiture avait com- 
mencée dès 1628, de moitié avec M"« de Rambouillet, pour 
Tamusement de M^^de Bourbon. Le roman demeura inachevé, 
je ne sais pourquoi, et fut complété dans la suite par un sieur 
Desbarre. Quoique Costar fasse grand bruit de ce fragment, 
qu'il compare à la Vénus d'Apelles, et dont il loue surtout 
a la judicieuse économie du dessin, l'agréable variété de Té- 
véncment, etc., » je n'y ai rien trouvé que de très-ordinaire. 
C'est une de ces éternelles histoires d'amour renouvelées 
de YAstrée et des romans d'alors. Un prince amoureux d'une 
princesse qui est enlevée ; l'amant et l'amante qui courent 
l'un après l'autre sans pouvoir se rejoindre; le tout avec ac- 
compagnement obligé de corsaires, de tempêtes, de fêtes, 
de carrousels, de descriptions, sur lesquelles Costar se récrie. 
Le génie de Voiture était peu propre aux ouvrages de longue 
haleine; la grâce piquante de son esprit, si voisine de TaffA- 
terie, et qui pouvait charmer dans une lettre de deux ou trois 
pages, dégénérait en fadeurs insupportables dans un livre de 



DE VOITURE. XXXV 

quelque étendue et écrit sur un ton sérieux. Le roman manque 
surtout de cette judicieuse économie dont parle Gostar^et je 
mentionne ce détail parce qu'il est commun à tous les écrits 
du même genre à la même époque. L'auteur ne laisse jamais 
rien à deviner au lecteur; toutes les fois qu'un changement 
doit survenir dans la fortune de Tun des personnages^ il en 
avertit cent pages à Favance. Le procédé est presque tou- 
jours le même. Le héros ou Théroïne se lamentent. L'auteur 
s'interrompt tout à coup : a De quoi vous plaignez-vous^ Âl- 
cidalis? Réservez ces larmes à une autre occasion; il vien- 
dra bientôt un temps où vous aurez plus de sujet de vous 
plaindre. » Puis vient le sommaire de tout ce qui va suivre. 
C'est un peu la forme du poëme épique. Cette forme régna 
longtemps dans le roman. La plupart des romans grecs que 
nous avons sont des imitations en prose de V Odyssée. 

Une perte bien plus regrettable^ c'est celle de la correspon- 
dance politique de Voiture. De tant de missions Importantes 
qu'il remplit en Espagne^ en Italie et ailleurs, il ne reste plus 
aujourd'hui aucune trace. Cependant, outre les relations qu'il 
devait envoyer à ses commettants, nous savons par Pellisson 
qu'il avait laissé plusieurs mémoires autogra{Jhes composés 
pendant son séjour en Espagne. J'ai fait tous mes efforts 
pour restituer, autant qu'il était en moi, l'écrivain bel esprit ; 
mais le négociateur poUtique est tout entier à retrouver. 

Paris, 20 octobre 1855. 

A. Ubicixi. 



ÉLOGE DE VOITURE 



PAR SON NEVEU MARTIN PINGHÉNE '• 



AU LECTEUR. 

Dans le dessein que j*ai d'honorer la mémoire d'un 
oncle que j'estimois infiniment, et dont le souvenir 
me sera toujours précieux, j'ai cru, lecteur, être 
obligé en te faisant part de ses écrits de le dire quel- 
que chose de sa personne. Que si j'en parle à son 
avantage, je te prie de ne me point tenir suspect pour 
être son parent, et de croire au contraire que cette 
qualité m'oblige d'y apporter plus de retenue que 
n'auroit pu faire en cette o<xasion le moins passionné 
de ses amis. Il n'a pas tenu à moi que je ne me sois 
dispensé de lui rendre un si juste devoir, tant pour 
mon peu de capacité, que pour la répugnance que je 
Irouvois en moi-même à publier la vertu d'un homme 
de qui j'étois si proche. Mais je me suis laissé gagner 
aux persuasions de ses amis et des miens, qui m'ont 
fait entendre qu'en me chargeant du soin de faire voir 
ses œuvres , je m'étois engagé à celui de t'entretenir 
de son mérite , et de te rendre quelque compte de sa 

* Première édition, in-4, 1G50. 

I. à 



2 ÉLOGE DE VOITURE. 

vie* . Je dirai donc de lui, avec moins d'ornements et 
d'artifices que de franchise et de vérité, tout ce qu'un 
semblable sujet me peut permettre. Et pour te faire 
une peinture de son âme qui aille au delà de ce qui 
t'en peut paroltre dans ses écrits, quelques beautés et 
quelques agréments qui s'y rencontrent, j'oserai bien 
t'assurer qu'il avoit en lui beaucoup d^autres qualités 
pour le moins ai^ssi considérables, et capables toutes 
seules de le tirer du commun et de le faire passer 
pour un des ornements de son siècle. Il avoit plusieurs 
talents avantageux dans le commerce du monde, et 
entre autres ceux de réussir admirablement en con- 
versation familière, et d'accompagner d'une grâce qui 
n'est pas ordinaire tout ce qu'il vouloit faire ou qu'il 
vouloit dire. Il avoit la parole agréable, la rencontre 
heureuse, la contenance bien composée, et quoiqu'il 
fût petit et d'une complexion délicate, il étoit fort 

bien fait et extrêmement propre sur soi. Encore qu'il 
ait passé la meilleure partie de sa vie dans les diver- 
tissements de la cour, il ne laissoit pas d'avoir beau- 
coup d^étude et de connoissance des bons auteurs. Il 
possédoit bien ce qu'on appelle les belles lettres : et 
ee qui l'a fait valoir davantage est qu'il en savoit au- 
tant que personne le droit usage, et avoit une grande 

I Ceci a été mis exprès par ces messieurs {Chapelain el Conrard), 
pour répondre à la Pompe funèbre de Voilure, où Sarrazin le fait peu 
lionnête bomme. Cependant Martin vouloit qu'on l'imprimât à la un 
de ce livre, croyant que celle pièce fût h la louange de ton oncle* 
( Notes manuwites de Tallemanu ) 



ÉLOGB DE VOITUllE. 3 

adresse à s'en servir. Quand il traitoit de quelque 
point de science, ou qu'il donnoit son jugement dô 
quelque opinion, il le faisoit avec beaucoup de plaisir 
de ceux qui Técouloient, d'autant plus qu'il s'y pre- 
noit toujours d'une façon galante, enjouée, et qui ne 
sentoit point le chagrin et la contention de l'école. Il 
entendoit la belle raillerie, et tournoit agréablement 
en jeu les entretiens les plus sérieux. Cette merveil- 
leuse adresse d'esprit l'a fait bien accueillir des pre- 
miers seigneurs de la cour et des princes mêmes. 11 
avoit une noble hardiesse à se produire, tempérée 
d'une douceur et d'une civilité polie, avetJ laquelle 
il savoit se démêler judicieusement de la coiripâ- 
gnie du grand monde : et en cela particulièrement 
il a réussi, et a été de pair avec les plus galants 
hommes de son temps. 11 s'est trouvé pourvu par la 
nature de lettres de faveur et de je ne sais quel carac- 
tère qui l'a fait chérir et honorer des plus grands au 
delà de sa condition; et Ton peut dire de lui que Ton 
n'a jamais vu de courtisati de la sorte le porter si haut 
qu'il Ta porté, puisque, étant d'une naissance mé- 
diàtte, il est mort entre les plus grandes connois- 
sances et les plus célèbres amitiés de la cour. M. le 
cardinal de la Valette a été un des premiers qui l'ait 
poussé auprès des princes et des princesses. Il étolt 
dès lôrô introducteur des ambassadeurs près son Al- 
tesse Royale, et tant pour cette qualité que pour son 
propre mérite^ il n'atiroit polht manqué d'emplois s'il 



4 ÉLOGE DE VOITURE. 

eût voulu s*appliquer aux affaires. Mais il étoit né 
pour d'autres choses, et c'eût été dommage pour la 
gloire des Muses et Tentretien des honnêtes gens de 
son siècle, qu'il s'y fût adonné tout entier. Il n^a pas 
laissé d'avoir quelques emplois assez honorables. Il a 
été longtemps à la cour d'Espagne par l'ordre et pour 
les affaires de son maître, monseigneur le duc d'Or- 
léans, où il a entretenu familièrement le comte-duc 
d'Olivarùs, et d'autres grands d'Espagne, qui faisoient 
un particulier état de son esprit. Comme il avoit tou- 
jours aimé la langue du pays, et qu'il y avoit fait un 
autre voyage, il la possédoit si bien, qu'il y fit des vers 
espagnols qui furent pris pour être de Lopez , un de 
leurs plus excellents auteurs. Il a encore été envoyé 
par le feu i^oi vers le grand-duc, pour la naissance du 
roi d'à présent, et ces deux voyages achevèrent de le 
confirmer dans la connoissance qu'il avoit déjà des 
langues espagnole et italienne, qu'il a très-bien enten- 
dues. Il auroit pu obtenir assez d'autres commissions 
honorables ; mais l'amour qu'il a toujours eu pour les 
lettres ne lui a pas permis de se charger de plus gran* 
des obligations pour les affaires, auxquelles il a pré- 
féré le repos. Il a toujours aimé naturellement les 
gens d'esprit et de savoir, de quelque qualité qu'ils 
fussent, et en a été pareillement aimé. Entre les per- 
sonnes de condition, et employées aujourd'hui dans 
le ministère de l'État, M. d'Avaux a jeté le premier 
fondement de sa réputation^ qui, appuyée sur un 



ÉLOGE DE VOITURE* 5 

homme d'un jugement si exquis et d'une vertu si 
éminente et si généralement approuvée, ne pouvoit 
manquer de se soutenir. Depuis, M. de Ghavigny n'a 
pas peu contribué à rétablir, j)ar les marques d'estime 
qu'il lui a données. MM. les maréchaux de Schomberg 
et de Gramont l'ont honoré d'une amitié très-étroite. 
Et pour monter plus haut, feu M»' le Prince et toute 
sa maison, lui a encore fait l'honneur de le voir de 
bon œil. M»*^ le Prince d'aujourd'hui l'a aimé et écouté 
souvent avec plaisir, et comme tu verras par ses let- 
tres, lui a donné la liberté de lui écrire souvent avec 
beaucoup de familiarité. M»' le prince de Gonti com- 
mençoit aussi à le goûter bien fort, sans oublier ici 
l'estime que M^" le duc d'Orléans son maître faisoit de 
lui, et l'affection qu'il lui a toujours témoignée. Il 
étoit bien aussi dans l'esprit du roi, de la reine, et de 
M8' le cardinal d'à présent, duquel il avoit l'honneur 
d'être connu de longue main, et d'avoir reçu quelque- 
fois des marques de bienveillance. Il a été singuliè- 
rement aimé de la plus célèbre maison où la vertu ait 
été de tout temps connue et honorée, j'entends l'hôtel 
de Rambouillet. Outre le maître et la maîtresse, tout 
ce qui y aborde d'honnêtes gens de l'un et de l'autre 
sexe le chérissoient et en faisoient grand cas. Entre 
les savants et les hommes de lettres d'une condition 
plus conforme à la sienne, M. de Balzac, M. Ghape- 
lain, et beaucoup d'autres encore qu'il seroit trop long 
de nommer, l'ont estimé vivant, et ont encore sa 

1, 



mémoife co iiogulière reeonmuMidalîoii ; et Ton pMI 
dire que de tous eeax qui ont «ujourd'liiii qoelqae 
réputatîoo d^esprit, il n*y en a guère qoi n'aioit 
goûté et adnaié le sien. J'ose avancer cette parole ai 
sa farear, et je m'assore que rAcadémie entière, de 
laqœUe il étoit, ne m'en désaToaera pas. Mais je me 
trompe si le suffrage d*aiicun homme, pour qaaKfié 
qa'il so9t dans Tordre de la fortune et de la sufHsanec \ 
lui est plus avantageux que l'approbation de ees 
femmes illustres, qui ont fait de son entretien et de 
ses écrits un de leurs plus agréables divertissements. 
Ce sexe a le goût trè&-exquis pour la délicatesse de 
Tesprit, et il faut prendre ses mesures bien justes 
pour être toujours lu ou écouté favorablement au 
cercle et au cabinet; c'est en quoi celui dont je i'en^ 
tretiens a été un grand maître. Il a très«bien pratiqué 
cet oracle d'un ancien, que c'est bien souvent un tour 
d'adresse que d'éviter de plaire aux docteurs : aussi 
vouloit-il plaire à d^antres, je veux dire à la cour, dont 
les dames sont la plus belle partie. Je me contenterai 
d'en nommer trois qui tireront facilement après elles 
la voix et le consentement des autres, protestant 
qu'en cet endroit je fais beaucoup moins de réflexion 

' Suffisance, capacité, tnérUe : 

On parle assez somreal de Totre soffisance. 
Mais on ne parle point de votre probité. 

(GOBBAUI.».) 



sur la conditlofli de fties iérnoifls que sur letir mérite. 
M*"* la duchesse de LonguevlIIe doit dans doute de 
grafids biens de naissance et de fortune au sadg dé 
Bourbon et de Motitmorency, mais elle n^est guère 
moins redevable à son père et à Sa mère pour les 
âTtfntages de Tesprit. En effet, il semble qu'elle ait 
hérité de l'un ces lumières et cette clairvoyance qd'il 
avoit en toutes sortes d'affaires, et qu'elle possède 
avec l'autre les rares et précieuses qualités qui font 
toujours considérer M™« la princesse comme la mer- 
veille de notre siècle. Elle y a joint tant de grâces et 
tant de belles acquisitions par le commerce des meil- 
leurs litres, que c'est à bon titre que les hâtions étran* 
gères disent d'elle, à l'envi de la France, tout ce qui 
se peut dire de plus glorieux d'tme personne bien faite 
et d'une âme bien raisonnable. Tout le monde lil re- 
garde comme on faisoit autrefois la dtatue do cet ex- 
cellent ouvrier, qui étoit si acheTée qtie les aiitred 
sculpteurs l'appelèrent la règle. Le don qtf elle a d'un 
discernement parfait, je ne dis pas entre les bonnes 
et les mauvaises choses, mais entre le bien et le 
mieux, cette justesse de sa raison, sa force et son 
étendue, qui lui font pénétrer les défauts les plus 
cachés et les traits les plus délicats des ouvrages de 
l'esprit, lui donnent droit de prononcer souveraine- 
ment en telles matières. M™Q* les marquises de Sablé 
et de M ontausiet ne sont pas sitôt nommées que notre 
âme se remplit de l'image de deux personnes aecom- 



8 ÉLOGE DE VOITURE. 

plies en elles-mêmes et dans toutes les belles con* 
noissances. Je n'entreprends pas leur éloge, mais je 
sais que des princes, des ambassadeurs et des secré- 
taires d'État gardent leurs lettres comme le vrai mo- 
dèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre 
langue. Cette princesse et ces dames veulent bien que 
je dise d'elles, pour la gloire de notre auteur, qu'elles 
ont jugé qu'il approchoit de fort près des perfections 
qu^elles se sont proposées pour former celui que les 
Italiens nous décrivent sous le nom de parfait cour- 
tisan, et que les François appellent un galant homme. 
Mais il est temps que je t'entretienne de ses mœurs, 
qui ont bien été aussi recommandables en lui comme 
les autres choses. Il était parfaitement bon ami, et 
c'est cette bonne condition de son cœur, autant que 
celle de son esprit, qui lui en a acquis un si grand 
nombre. M. le président de Maisons l'a cordialement 
chéri, et lui en a rendu à lui et aux siens des témoi- 
gnages pleins de tendresse et de générosité jusque 
après sa mort. Il n'a jamais contracté d'amitié avec 
personne qui se soit démentie, et comme elle étoit 
fondée sur la vertu de ceux qu'il aimoit, plutôt que 
sur leur fortune, elle n'a point cessé par leur disgrâce. 
Il a eu les mœurs aussi douces comme il avoit l'es- 
prit, il a été sans animosité et sans envie pour les 
ouvrages et pour la gloire d'autrui, il a jugé des 
choses sainement et sans passion, et n'a jamais médit 
ni pris plaisir à diminuer la réputation de personne» 



ÉLOGE DE VOITURE. 9 

Il a toujours eu le sentiment qu'on doit avoir de la 
religion, a été charitable envers les pauvres, et ceux 
qui Font connu dès sa jeunesse Tont toujours trouvé 
fort éloigné de toute sorte de libertinage \ Quoiqu*en 
autre chose il ait aimé la raillerie» il n*a jamais rien 
écrit de satirique, et Ton ne voit rien de lui qui ne 
soit à l'avantage de ceux dont il a parlé. Cette der- 
nière qualité, lecteur, t'invite à user de sa réputation 
comme il a fait de celle des autres, et à l'épargner 
autant qu<'il te sera possible. Je ne doute point qu'il 
ne se rencontre quelque chose dans ses écrits digne 
de ta censure, comme il s'en trouve dans tous les 
autres, puisque ceux mêmes qui font profession d'être 
des plus grands maîtres n'en sont pas exempts, et que 
personne n'a encore trouvé le secret d'écrire au gré 
de tout le monde. Mais je te prie de ne considérer 
pas tant ses écrits en détail comme en gros, de n'y 
peser pas tant les paroles que le bon sens, et d'y re- 
marquer le génie et l'esprit que tu y trouveras pos- 
sible beau partout. Je pourrois ici entreprendre de 
défendre ses œuvres : mais quel crédit leur pourroit 
donner une approbation comme la mienne? Peut-être 
que celle de quantité d'honnêtes gens de ses amis 
feroit un plus grand eifet sur ton esprit. Mais il faut 
plutôt croire qu'elles se soutiendront assez d'elles- 

* Plus tard (1654) Girac fit une dissertation contre Voiture, où 
il ]*accuBait dMrréligion et de liberlinage. Costar répondit à celte 
imputation dans la Défense des ouvrages de Voilure. 



10 ÉKNSÈ m tOittlUfi* 

mêmes sans atitre recommandation» et il est juste de 
laisser cela à la discrétion de ton jugement. Si plu- 
sieurs personnes de condition dont les noms t'ont été 
marqués ci-detant, et beaucoup d'autres encore» n'en 
avoient souhaité et même sollicité l'impression, tu ne 
serois pas aujourd'hui en la peine d'eti dire ton sen- 
timent. Ses proches, de leur mouvement propre, ne 
lès auroient jamais données au public, soit par la mo- 
destie dont ils étoient obligés de seconder la sienne, 
soit dans la connoissance qu'il n'a jamais rien écrit 
h cette fin. Et ce n'est pas titie des moins louables 
conditions de ses mœurs , de ce qu'il a fait si peu de 
vanité d'une chose , que tu pourras trouver qu'il sa- 
tdit si bien faire. Mais il est certain que ce sont ses 
amis plutôt que lui-même qui ont publié ses ouvrages, 
et qu'il n'a jamais rien écrit que pour eux ; ce qui 
n'est que trop évident par des périodes et des pages 
mêmes tout entières de diters sens, tellement nés 
dans son sujet , et étroitement attachés aux circons- 
tances des temps ^ des lieux et des personnes, que 
hors de là ils ne sauroient être trouvés bons, ni goûtés 

et estimés selon leur juste valeur. C'est ce qui rn'a 
obligé de te faire souvent de loilgs titres qu'il a fallu 
mettre par nécessité^ à moins que de te donner ses 
écrits sans leur prêter en même temps les moyens 
de se faire entendre. A cela, et à la conduite de tout 
ce recueil, m'a servi beaucoup l'assistance et le con- 
seil de quelqii«9Mun8 de se» amiSf et entre autre» de 



Mil, Cb^pelnin et Conrart, h qui j'ai eaila obligation 
(]^ s'y être offert 4@ bonne bfiore, d'y avoir mis la 
Hiaiii ^vep be^uooiip d'aOeclion pour la mémoire de 
l'autpMr* C'e^i avec ei)x particulièrement que je me 
sui^ pon$eil|é du choix que je devois faire de ses 
Ipttres ; c^r, daps l^ quantité que j'en ai recouvrée, 
nous avons trouvé à propos d'en tirer les plus pro« 
près à être vue$, et de ne les pas produire toutes in« 
di(féremm3nt< Quant k ce qui est de l'ordre que je 
leur ai donné, je me suis réglé à peu près selon lo 
tainps auquel j'ai cru qu'elles avoient été écrites. Que 
si tu n'y trouves pas toujours cet ordre bien observé 
cppime il seroit h souhaiter, tu t*en prendras à la net 
gligence de l'auteur plutôt qu'à la mienne S et à ce 

^ Dan9 la préface plaoée en tête de I4 seconde édition, et que 
reproduisent les éditions subséquentes, Pinchêne ajoute ; 

« H mettoit fort peu de dates à ses lettres, principalement celle 
de Tannée, ce qui a été cause que je n'ai pu leur donner une suite 
l^nsb^licoup ()e peine. Tu trQuyei^aa a)i reste, comme je t'avois 
promis, cette nouvelle édition beaucoup plus corfecte que la pre- 
mière, et peut-être assez pour être content. Tu la trouveras aussi 
augmentée de beaucoup de lettres, et de quantité de vers encore, 
qui m'ont é{^ donpé^ depuis. Lsi mots français que tu y ?erraa en 
lettres italiques plus fréquemment qu'en la première édition ont été 
mis ainsi pour faire connoUre que ce sont des termes qui deman- 
dent une particulière explication, laquelle je n'ai pas voulu entre- 
prendre de te faire, de peur de m'y tromper, n'en n'ayant su avoir 
tout réclaircis^ement néce^iaire, quelque enquête que j'en aie 
faite» Go sera donc au lecteur k s'en informer de ceux qui ont eu 
pln9 de part dans le secret de ses conversations. U suffît que j'aie 
marqué de la façon que j'ai dit toui ce» mots qui portent un seni 



12 ÉLOdE 0Ë VOITURE. 

qu'en m'a donné de ses lettres à divers temps depuis 
que l'on en a commencé l'impression. Tu excuseras, 
au reste, si elle n'est pas extrêmement correcte ; le 
peu d* exemplaires qu'on en a tiré n'est seulement 
qu'un essai pour voir si ses écrits agréeront au public, 
et, s'ils sont recherchés, tu les auras à la seconde édi- 
tion en meilleur ordre et plus exactement corrigés. Ce 
n'est pas avoir fait peu pour cette foik-ci que d'avoir 
débrouillé ces papiers qui étoient en un extrême dés- 
ordre, et d'avoir tiré du cabinet de ses amis ce qui 
nous manquoit dans le sien. J'en ai fait une recherche 
assez diligente, et les ai toutes rassemblées pour t'en 
faire le présent que nous te donnons aujourd'hui. De 
tout ce que j'en ai recouvré, quoiqu'il y eût encore quel- 
que autre chose, et entre autres une histoire en forme 
de nouvelle sous le nom d'Alcidalis, avec un discours 
des affaires d'Espagne du temps qu'il y étoit, et du gou- 
vernement du comte-duc d'Olivarès, mais tous deux par 
fragments et fort imparfaits, nous n'avons trouvé que 
ses lettres et ses vers qui se pussent donner au public ' . 

extraordinaire. Ses lettres purement amoureuses seront ici distin- 
guées de celles qui sont de galanterie, pour la satisfaction de ceux 
qui ne les ont pas trouvées de la beauté et de la force des autres ; 
mais comme elles n'ont pas IsAné de plaire à plusieurs, et que cha- 
cun a son goût, nous avons trouvé à propos en cette nouvelle édition 
de les mettre à part, afin qu'elles n'y soient que pour ceux qui les 
voudront voir, sans interrompre la suite de la lecture des autres, m 
* Ces pièces furent ajoutées plus tard sous le titre de Nouvelles 
ouvres de M, de Voiture, Voyez VlnlroductUm, . 



ÉLOGE DE VOITURE. 13 

Je ne veux point m'étendre à l'avantage des uns 
ni des autres, il suffit que je te dise de ses lettres 
que tu n'y trouveras pas une uniformité de style las- 
sante et ennuyeuse, que tu y verras les inventions, les 
figures et les paroles même extrêmement variées, et 
que tout y est écrit facilement et nettement, avec un 
aîr et un agrément tout particulier. Il se pourra faire 
que sa façon d'écrire te semblera un peu trop fami- 
lière pour quelques personnes de la condition de celles 
à qui il écrivoit; mais tu considéreras qu'il s'étoit 
acquis ce privilège par l'habitude qu'il avoit contrac- 
tée à traiter de cette sorte avec les plus grands, et par 
la liberté qu'ils lui en donnoient eux-mêmes : ce qui 
faisoit que l'on ne trouvoit point mauvais de lui ce 
qui n^auroit peut-être pas réussi a tout autre. Il en a 
toutefois usé avec beaucoup de discrétion, et dans des 
matières si chatouilleuses et si délicates, il s'est tou- 
jours gouverné avec beaucoup de jugement. Pour ce 
qui est de sa poésie, si elle ne te semble écrite avec 
tout l'art et toutes les règles qu^une sévérité bien 
exacte le peut requérir, tu y rencontreras en récom- 
pense un si beau génie, des passions si tendres et si 
bien touchées, et partout des grâces si naturelles et si 
naïves, que tu avoueras qu'il n'y a point d'art ni 
d'étude qui les vaille. Ce n'est pas pourtant qu'il en 
ait manqué en ce qu'il a fait, mais il l'a conduit avec 
tant d'adresse qu'il n'y paroît pas et n'y éclate point 
au prix de la beauté du naturel. 11 faut encore ajouter 

I. 2 



i cala qu*il |i'a jamais fait profession de poésie que pour 
son divertissement et sans regarder sa gloire. Tu lui dé- 
partiras celle que lu trouveras qu'il a méritée, et sans 
que pour cet effet je brigue ta faveur, j'ai assez bonna 
opinion de tout ce qu'il a fait pour m'en remettre à ta 
justice. Si, pour le faire valoir davantage, j'avois à com- 
parer son génie avec quelqu'un do ceux des anciens, 
ne pourroft^on pas dire , pour la poésie , qu'il auroit 
quelque rapport avec la douceur de celui de Catulle, 
et pour ta fme et délicate raillerie de ses lettres et sa 
façon de tourner en jeu les choses graves et sérieuses, 
avec l'esprit de l.ucien!f Mais disons plutôt qp'en ce 
point il n'est comparable qu'à lui-même, et que 
comme avant lui nous n'en avons point vu qu'il n'ait 
surpassé, il sera malaisé que l'on en voie après lui 
qui s'en acquitte d'aussi bonne grâce. 11 a été d'ail* 
leurs bien plus retenu que pas un de ces deux auteurs. 
Surtout, en sa façon d'écrire, reluit la naïve familia* 
rite de Térence et la pureté et propriété des termes, 
avep laquelle il a imité en notre langue la perfection 
de la sienne, par où il a asse; donné à connoitre le 
fruit qu'il a fait eii }a lecture de ce judicieux écrivain, 
qu'il a phéri par-dessus les autres. Mais ces jugements 
ne sont pas de ma portée, e\ je ferai mieux de les 
laisser a de plus savants que moi. Cependanti tu ne 
trouveras pas mauvais que, comme une matière qui 
m'est plus propre, je donne à un sexe qu'il a toujours 
honoré le reste de ce discours, et que je le prie de lui 



ÉLOGE DE TOlTbftE. 19 

coiitiiltier après sa mort ses bonnes grâces, qu'il a sU 
gagner durant sa vie; car, dans la délicatesse du goût 
des dames et Textrême politesse qu* elles dematidenl 
dans les écrits et dans Tentretien, il a toujours eu 
le bonheur de leur plaire et de réussir auprès d'elles. 
Et comme cette belle moitié du monde, avec la fa- 
culté de lire, a encore celle de juger aussi bien que 
nous, et est aujourd'hui maîtresse de la gloire des 
hommes autant comme les hommes mêmes, c'est par 
elle que j'ai résolu de finir. Souffrez donc, beau sexe 
qu'il a de tout temps singulièrement respecté, que je 
conclue par la prière que je vous veux faire de lui 
conserver le glorieux avantage de votre estime, et 
qu'après avoir laissé les hommes dans la liberté de 
leurs jugements, je brigue la faveur des vôtres. Ac- 
cordez-lui vos suffrages et vos applaudissements; 
voyez les ouvrages qui sont sortis de ses mains d'aussi 
bon œil qu'il a vu eu vous le plus bel ouvrage qui 
soit sorti des mains de la nature ; prenez courageuse- 
ment son parti contre ceux qui le voudront repren- 
dre, et ne dites jamais rien de lui qu'à son honneur, 
puisqu'il n'a jamais rien écrit que pour votre gloire. 
Avouez avec moi que les amours et les grâces étoient 
nées avec lui, et que si elles ne vivoient encore en 
vous, elles seroient mortes avec lui-même. Si j'en dis 
trop au jugement de quelques-unes, elles donneront 
cet excès à la passion que j'ai de l'honorer, et si je n'en 
dis pas assez au sentiment de quelques autres, elles 



16 ÉLOGE DE VOITURE. 

le donneront à la proximité du sang» et à la modestie 
avec laquelle, comme son parent, j'étois obligé de 
parler de lui. 



LETTRES 



DE VOITURE 



1. — A MADAME DE SAINTOT* 

(En lai envoyant le Roland fîtrieux d'Arioste, traduit en fran^is 

par de Rosset ^]. 

[Antérieure à 1625'.] 

Madame, voici, sans doute, la plus belle aventure 
que Roland ait jamais eue, et lorsqu'il défendoit seul 
la couronne de Charlemagne, et qu'il arrachoit les 
sceptres des mains des rois, il ne faisoit rien de si 
glorieux pour lui qu'à cette heure qu'il a l'honneur 
de baiser les vôtres. Le titre de furieux, sous lequel 
il a couru jusqu'ici toute la terre, ne doit pas empê- 

* Mss. de Conrart, in-4o, t. X , p. 690. — Elle s'appelolt Vioo, 
ditTallemant^ et son mari étoit trésorier de l'épargne. Noas la 
retrouverons plus tard, mais poar quelques moments seulement. 
Cette femme, dans la vie de laquelle Voiture joue un si grand rôle, 
tient peu de place dans ses ouvrages. 

' François de Rosset : on a de lui un volume d'histoires tragi- 
ques, des poésies de divers auteurs, la traduction de la deuxième 
partie de Don Quichotu, etc. (Voyez les notes de Brossette sur la 
xv« saUre de fioileau.) 

^ Nous ne saurions fixer exactement la date de cette Lettre, qui est 
placée la quatrième dans les anciennes éditions ; nous voyons seule- 
mentpar un passage deTallemant qu'elle est antérieure à l'entrée de 
Voiture à l'hôtel de Rambouillet {Historiettes, t. IV, p. 28). Or, la 
Lettre 3, adressée au cardinal de la Valette en 1625, nous montre 
qu'à cette époqueVoiture était déjà en pied chez l'illustre marquise. 



A» 



18 LBTTKE)^ n YOITUAE. 

cher que vous ne lui accordiez cette grâce , ni vous 
faire craindre sa rencontre. Car je suis assuré qu'il 
deviendras^ gè au|)frès de vous ^ et qu'il otlblierà Angé- 
lique, sitôt qu'il vous aura vue. Au moins, je sais par 
expérience que vous avez déjà fait de plus grands 
miracles que celui-là , et que d'un seul mot vous avez 
su guérir autrefois une plus dangereuse folie que la 
sienne '. Et certes elle seroit au delà de tout ce qu'A- 
rioste nous en a jamais dit , s'il ne reconfioissoit l'a- 
vantage que vous avez sur cette dame , et n'avouoit 
que si elle étoit mise auprès de vous, elle auroit re- 
cours, avec plus de besoin que jamais, à la forcd de 
son anneau. Cette beauté, qui de tous les chevaliers 
du monde n'en trouva pas un armé à l'épreuve, qui 
ne frappa jamais les yeux de personne dont elle ne 
blessât le cœur, et qui brûla de son amour autant de 
parties du monde que le soleil en éclaire, ne fut 
qu'un portrait mal tiré des merveilles que nous de« 
vons admirer en vous. Toutes les couleurs, et le fard 
de la poésie, ne l'ont su peindre si belle que nous 
vous voyons , et l'imagination même des poètes n'a 
pu monter jusque-là. Aussi , à dire le vrai, les cham- 
bres de cristal et les palais de diamant sont bien 
plus aisés à imaginer , et tous les enchantements des 
Amadis, qui vous semblent si incroyables, ne le sont 
pas tant, à beaucoup près , que les tôtr^. Dès la 
première vue, arrêter les âmes les plus résohies et les 
moins nées à la servitude ; faire naître en elles une 

> C'est de fui vrai»omb)ablemeni qu'il veut parler. M ataHtoirfei 
eoartiser M""» do Saintof ; mais elle était engagée en ee tdin^fà 
arec 16 comte d'Avaiïx. 



A MkvkMÈ fit ÈAi^i(n (i625). iit 

sorte é'tiûïom ([m connàiine k f aison et qui rie sache 
ce que c'est que du désir, ni de respérance; ôbtiihlëf 
de plaisir et de gloire les esprits à qui vous ôtez le 
repos et la liberté , et rendre parfaitement content de 
voue cerix à qui vous ne faites point du tout de bien ; 
ce sont (tes effets plus étrangers et plus éloignés de la 
vrâisemMane^ que les hippogriffes et les chariots vo* 
lants ni que tout ce que nos Romains nous content de 
plus merveilleux. Jeferois un livre plus gros que celui 
que je vous envoie, si je voulais con|inuèi' ce discoorsi 
Mais ce chevalier qui u*a pas accoutumé de quitter 
le premier rang à personne se fâche de me laisser si 
longtemps auprès de vous, et s'avance pour tous faiire 
ouïr Thistoire de ses amours. C'est une faveur que 
vous m'avez beaucoup de fois refusée. Et pourtant je 
souffrirai sans jalousie qu'il soit en cela plus heureux 
que moi, puisqu'il me promet, en récompense, de 
vous présenter ce mot de ma part, et de vous le faire 
lire avant toute autre chose. Il ne falloit pas un cœur 
moins hardi que le sien pour cette entreprise, et je ne 
sais encore comment elle lui réussira. Néanmoins, il 
est, ce me semble, bien juste, puisque je lui donne 
moyen de vous entretenir de ses passions, qu'il vous 
raconte quelque chose des miennes; et que parmi 
tant de fables , il vous dise quelques vérités. Je sais 
bien que vous ne les voulez pas toujours entendre. 
Mais puisque vous n'en pouvez être touchée , et que 
cela est trop peu de chose poiu' vous obliger à quel- 
que ressentiment , il n'y a pas de danger que vous 
sachiez que je vous estime phis seule que tout le reste 
du monde , et que je tirerois moins de vanité de le cdm* 



20 LETTRES DE VOITURE. 

mander \ que de vous obéir et d'être, madame, 
▼olre, etc. 

2. — A MONSIEUR DE BALZAC '• 

[1685».] 

Monsieur, s*il est vrai que j*ai toujours tenu dans 
votre mémoire le rang que vous me dites, vous n'a- 
vez pas eu, ce me semble, assez de soin de mon con- 
tentement d'avoir tant tardé à me donner une si 
bonne nouvelle, et souffert si longtemps que je fusse 
le plus heureux homme du monde sans le savoir. Mais 
peut-être que vous avez jugé que cette fortune étoit 
tellement au delà de ce que je devois espérer, qu'il 
vous falloit avec loisir chercher des termes pour me 
la rendre croyable, et qu'il étoit besoin que toute la 
rhétorique fût employée, pour me persuader que vous 
ne m'aviez pas oublié. Et certes, en cela au moins 
êtes-vous bien juste, que ne voulant me donner pour 
toute l'affection que vous me devez , que des paroles, 
vous les avez choisies si riches et si belles que , sans 
mentir, je suis en doute si les effets valent beaucoup 
mieux. Je crois certainement que toute autre amitié 
que h mienne en seroit bien payée. Il me déplaît seu- 
lement que tant d* artifice et d'éloquence ne me puis* 
sent déguiser la vérité, et qu'en cela je ressemble à 
vos bergères, qui sont trop grossières pour être trom* 

' Le p. Bouhours, Remarques nouvelles sur la Langue françoUe, 
p. 145, blâme celte expression comme incorrecte. 

^ Mss. de Conrart, p. 625. 

^ En réponse à une lettre de BalEac du 7 octobre 1625 (Ut. IV, 
Leit. 14). 



A MONSIEUR DE BALZAC (1625). 21 

pées par un habile homme \ Hais pardonnez-moi si 
je me défie de cette science, qui peut trouver des 
louanges pour la fièvre quarte et pour Néron, et que 
je connois être plus puissante en vous qu'elle ne fut 
jamais en personne. Toutes ces gentillesses que j'ad- 
mire dans votre lettre me sont des preuves de votre 
bon esprit plutôt que de votre bonne volonté , et de 
tant de belles choses que vous avez dites à mon avan- 
tage, tout ce que j'en puis croire pour me flatter, c'est 
que la fortune m'ait donné quelque part en vos songes. 
Encore je ne sais si les rêveries d'une âme si relevée que 
la vôtre ne sont pas trop sérieuses et trop raisonnables 
pour descendre jusques à moi, et je m'estimerois trop 
favorablement traité de vous, si vous avez seulement 
songé que vous m'aimiez. Car de m'imaginer que vous 
m'ayez gardé quelque place parmi ces grandes pen- 
sées, qui sont occupées à cette heure à faire les par- 
tages de la gloire % et à donner récompense à toutes 
les vertus du monde, j'ai trop bonne opinion de votre 
esprit pour m'en persuader cette bassesse , et je ne 
voudrois pas que vos ennemis eussent cela à vous re- 
procher. Je sais bien que la seule afiection que vous 
puissiez avoir justement , est celle que vous vous de- 

' « Cependant, au lieu où je suis, comme je n'ai que de petites 
joies, je n'ai pas aussi de grands déplaisirs ; je suis éloigné en pareil 
degré de la défaveur et de la bonne fortune, et cette déesse incons- 
tante, qui est toujours occupée à ruiner les villes et les États, n*a 
pas loisir de venir faire du mal au village. J'y vois des bergères qui 
ne savent que oui et non , et qui sont trop grossières pour être 
trompées par un habile homme. » {Lettre de Balzac à Voiture,) 

' Balzac fit une dissertation de la Gloire à M^e de Rambouillet 
( in-folio, t. Il, p. 454). 



21 LETTHÉS 0Ê VOltÙIIÈ; 

vez 9 et ce précepte de se oonnoitre sol - même , qui 
est pour tous les autres une leçon d'humilité, doit 
atoir pour votre regard Un effet tout contraire, et tous 
oblige de mépriser tout ce qui est hors de vous. Aussi 
je vous jure que, sans prétendre aucune part en votre 
amitié, je me fusse contenté que vous eussiez voulu 
conserver avec quelque soin celle que je vous avois 
vouée, et que vous l'eussiez mise, sinon entre les 
choses*que vous estimiez , au moins entre celles qu6 
vous ne voulez pas perdre. Mais pour m' avoir ici 
laissé auprès de cette belle rivale dont vous me par« 
lez ', sans mentir, vous n*avez pas été assez jaloux : 
et vous lui donnez tant d'avantage que j'ai quelque 
raison de croire que vous vous êtes entendu avec elle 
à me nuire. Et en cela, ce me semble, je me dois 
plaindre avec plus de raison que vous, de ce qu'elle 
s'est enrichie de vos pertes, et que vous lui avez laissé 
gagner ce que je pensois avoir sauvé de sa tyrannie, 
en le mettant entre vos mains. Pour peu de défense 
que vous eussiez voulu apporter, la meilleure partie 
de moi-même vous resteroit encore , et par votre Né- 
gligence, vous l'avez rendue en son pouvoir; et vous 
lui avez permis d'avancer tellement ses conquêtes siir 
moi, que quand je vous aurois donné tout ce qui me 
reste, vous n'auriez pas la moitié de ce que vous aves 
perdu. Je vous assure, néanmoins, que d'un aiiVre 
côté, vous avez regagné en mon estime la même place 
que l'on vous a ôtée en mon affection , et qu^au même 

1 Bfllltflc, dafis fla lettre, faîDâtit agréablement Voiture «dt J6 
temps qo'il ^sMait auprès ée sa tf^aitresse en' se plaignant dtt tort 
que lui faisait cette bel te rivale. 



A MON^mU^ PE BALZAC (l62â). 98 

tenips que j*ai commencé à vous aimer moins, j*ai été 
contraint c)e vous honorer davantage. Je n'ai rien vu 
de vous depuis votre départ qui ne m'ait semblé au- 
dessus de ce que vous avez jamais fait : et par ces 
derniers ouvrages, vous avez gagné Thonneur d'avoir 
surmonté celui qui a passé tous les autres. 

Cependant, je trouve étrange qu'avec tant de raison 
que vQps avez d'être montent vous ne le puissiez être, 
et que, tous les grands hommes étant satisfaits de vous, 
il n'y ait que vous seul qui ne le soyez pas '. Àujour* 
d'bui toute la France vous écoute. Il n'y a plus per- 
sonne qui sache lire, à qui vous soyez indifférent. Tous 
ceux qui sont jaloux de l'honneur de ce royaume, ne 
s'informent pas plus de ce que fait M. le maréchal de 
Créqui ' que de ce que vous faites, et nous avons plus 
de deux généraux d'armée qui ne font pas tant de bruit 
avec trente mille hommes ^ que vous en faites dans 
votre solitude. Ne vous étonnez donc point qu'avec 
tant de gloire vous ayez beaucoup d'envie, et souffrez 

* « Et vous viendrez m'aider quelquefois à me consoler du mal- 
heur du siècle et de rinjustice des hommes. » (Lettre de Balzac à 
Voiture,) Daos une autre lettre en laUn, adressée au même, sans 
4ate, ealsae se plaint amèrement des outrages auxquels il est cha- 
que jour en butte ; adde quotplau9tra conviciorum, etc. [Œuvres, 
in-folio, t. H, p. C8). 

* Charles de Dlancherorl et de Ganaples, marquis de Créqui, 
épousa Madeleine de Bonne, fille du connétable de Lesdiguièro'. 
Il fut tué au siège de Brêpie, en 1638, à l'âge d'environ soiiank- 
douze ans. 

' M. le connétable (de Lcsdiguière?) et M. le maréchal de Créqui 
entreront en Italie, au commencement de février, avec douze mille 
hommes de pied et douze mille chevaux. {Mémoires de Bassom" 
pierre,) 



24 LETTRES DE VOITURE. 

doucement que ces mêmes juges, devant qui Scipion 
a été criminel , et qui ont condamné Aristide et So- 
crate, ne vous donnent point tout d'une voix ce que 
vous méritez. C'est de tout temps que le peuple a cette 
coutume, de haïr en autrui les mêmes qualités qu'il 
y admire. Tout ce qui est hors de sa règle Toffense, 
et il souffriroit plus volontiers un vice commun 
qu'une vertu extraordinaire. De sorte que si nous 
avions en usage cette loi, qui permettoit de bannir 
les plus puissants en autorité ou en réputation , je 
crois que l'envie publique se déchargeroit sur votre 
tête et que M. le cardinal de Richelieu ne courroit 
pas tant de fortune que vous. Mais gardez-vous bien 
d'appeler votre malheur ce qui n'est que le malheur 
du siècle , et ne vous plaignez plus de l'injustice des 
hommes, puisque tous ceux qui ont quelque valeur ^ 
sont de votre côté, et que vous avez trouvé entre eux un 
ami que peut-être vous pourrez perdre encore une fois. 
Au moins, je vous assure que je ferai tout ce qui me 
sera possible pour vous remettre en état de le pouvoir 
faire, puisqu'aujourd'hui il y a tant de vanité à être 
des vôtres. J'en ai fait jusqu'ici une profession si pu- 
blique, que si d'aventure je ne me puis empêcher que je 
ne vous aime moins que de coutume, je vous jure que 
vous serez le seul à qui je l'oserai dire, et que je té- 
moignerai toujours à tout le monde que je suis au- 
tant que jamais, monsieur, votre, etc. 

' Voyez le P. Bouhours, Remarques nouvelles sur la Langue firan' 
çoisef p. 156. 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1625). 25 

3. — A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE LA VALETTE'. 

[A Paris, 1625.] 

Monseigneur, jusqu'à ce que la Rochelle ait été 
rendue ', je crois qu'il a été nécessaire que vous ne 
quittassiez point le roi, et qu'une si grande affaire 
comme celle-là avoit besoin, pour être achevée, de 
votre présence et de l'assistance de votre génie. Mais 
si vous ne revenez bien vite, à cette heure que vous 
n'avez plus de prétexte de vous y arrêter, vos affaires 
seront en plus mauvais termes que celles des hugue- 
nots, et dans le temps de la félicité publique, et que 
tout le monde espère d'être en repos, vous seul ne 
jouirez point de la paix et aurez une dangereuse 
guerre sur les bras. Il y a déjà quelques jours, mon- 
seigneur, que l'on commence à murmurer ici de ce 
que vous demeurez là trop longtemps. Quelques en- 
nemis couverts, que vous avez auprès de vous, ont 
écrit que vous ne vous y ennuyez pas assez , et j'ouïs 
l'autre jour lire une lettre où Ton assuroit que 
l'on vous y voit rire quelquefois. Cela irrita ici 
contre vous les esprits de tout le monde. Une dame, 
qui ne se fâche pa^ légèrement % mais qui ne par- 
donne jamais, témoigna d'en être fort offensée, et 
M"« de Rambouillet ' et W^^ Paulet ' s'en hérissè- 

' Voyez la note 1 de la Lettre 10. 

^ La flotte protestante Tut battue et dispersée le 15 septembre, 
ce qui permet de fixer approximativement la date de cette lettre. 

* M°>e de Rambouillet. Voyez Lettre 6. 

* Voyez Lettre 8. 
^ Voyez Lettre 12. 

I. 3 



26 LETTRES m VOlTllue. 

reni * iouteâ et en rugirent horriblement, et propo- 
sèrent à l'heure même d'aller piller votre logis. Si 
vous saviez, monseigneur, aussi bien que moi, de quelle 
sorte leur haine est à craindre, et combien de rpaux 
ont à endurer ceux qui souffrent leur persécution, 
vous abandonneriez toutes clipscs, pour revenir en 
diligence, et ne vous arrêteriez pas un moment en 
chemin, que pour boire du lait à toutes les postes : car 
si une fois elles conspirent contre vous, votre dignité 
ne vous sauroit mettre à couvert , vous serez partout 
en alarme et en inquiétude, et il n*y aura plus dans le 
monde m lieu de sûreté pour vous. Poiu* moi, mon- 
seigneur, dans les tourments qu'elles me donnent, si 
je vois quelque consolation, c'est seulement en Tespé- 
rance de votre retour, et je m'imagine que ce me sera 
quelque soulagement, que d'avoir l'honneur de vous 
voir, el le plaisir de n'être plus obligé d'écrire à per- 
sonne. Ne vous étonnez donc pas, s'il vous plaît, que 
je lé souhaite ardemment , puisque j'y ai tant d'intérêt, 
et que je suis passionnément votre, etc. 

4. — A MONSEIGNEUR LE MARQUIS DE RAMBOUILLET 
(Ambassadeur pour le Roi en Espagne ' ). 

A Paris, ce 8 mars 1627. 

Monseigneur, je n'eusse pas cru qu'il pût arriver 
que je vous donnasse jamais quelque sujet de plainte; 

' Voyez Lettre 12, noie 4. 

' Mss. de Conrart, p. G33. Cimrics d'Angcnnes, marquis de 
Rambouillet, maréchal de camp et chevalier des ordres, marié f*n 
1600 à G'itherine de Vivonne, mort en 1()52 à i'ari^. Il avait été 
envoyé précédemment ambassadeur à Turin, afln de négocier lu 
réconciliation de la Savoie avec TEspagne. 



AU MARQUIS DE RAMBOUllLÊt (1627). 27 

ni que l'on dût faire tin jdur des pasquins contre moi 
dans Madrid. Et sans mentir, j'eusse eu bien de la 
peine à me consoler de l'un et de l'autre, si au même 
temps que j'ai reçu ces nouvelles fâcheuses, je n'eUsse 
appris celles de votre santé, et de la grande réputation 
que tous acquérez tous les jours parmi des hommes 
qui, devant que de vous avoir vu, ne savoient rien adntU 
rer qu'eux-mêmes. Mais puisque je compte toutes vos 
prospérités entre les miennes, je crois qu'il ne m'est 
pas permis d'être triste, en un temps où tout le monde 
parle si avantageusement de vous , et je ne me puis 
empêcher que je ne me réjouisse toutes les fois que 
j'entends dire ici que vous avez appris aux Espagnols 
à être humbles, et qu'ils ne vous honorent pas moins 
que si tous étiez de la maison des Gusmans oU de 
celle desMendoces. Par là, monseigneur, vous pouvez 
juger que je n'ai pas l'âme si dure que vous dites, et 
qu'au moins j'ai cela de commun avec toiis les hon- 
nêtes gens, que je prends beaucoup de part à tous les 
bons succès qui vous arrivent. Il est vrai que j'étois 
résolu de tenir ce sentiment secret, sans vous en 
rien communiquer. Car dans les grandes affaires que 
vous traitez maintenant, je croyois que c'eût étô 
être perturbateur du repos public, que de vous di- 
vertir par une mauvaise, lettre de la moindre de vos 
pensées, et quelque permission que j'en aurois eue de 
vous, je n' aurois pas encore été assez hâfdi pour nrt'en 
servir, si je n'avoîs une autre aventure extraordinaire 
à vous conter. 

Vous saurez done# monseigneur, que le dimanche 
vingtf«ttnièiBe du mois paMé, environ sur les douze 



28 LETTRES DE VOITURE. 

heures de la nuit, le roi et la reine, sa mère, étant 
assemblés avec toute la cour, on vit en l'un des bouts 
de la grande salle du Louvre, où rien n'avoit paru au- 
paravant, éclater tout à coup une grande clarté , et 
paroitre en même temps entre une infinité de lumières 
une troupe de dames, toutes couvertes d*or et de 
pierreries, et qui sembloient ne faire que descendre 
du ciel. Mais particulièrement Tune d'elles étoit aussi 
aisée à remarquer entre les autres que si elle eût été 
toute seule, et je crois certainement que les yeux des 
hommes n'ont jamais rien vu de si beau. G'étoit celle- 
là même, monseigneur, qui, en une autre rencontre, 
avoit été tant admirée sous le nom et les habits de 
Pyrame * , et qui une autre fois s'apparut dans les roches 
de Rambouillet avec l'arc et le visage de Diane ^ Mais 

• 

' MUe de Rambouillet avoit représenté Pyràkne à Rambouillet (T.) 
^ Elle représentoit Gharidée, comme elle est dépeinte à rentrée 
du roman (T.)* — C'était une galanterie de M»® de Rambouillet 
À M. de Lisieux : « 11 y a au pied du château une fort grande prai- 
rie, au milieu de laquelle par une bizarrerie de la nature, se trouve 
comme un cercle de grosses roches, entre lesquelles s'élèvent de 
grands arbres qui font un ombrage très-agréable. La marquise 
proposa à M. de Lisieux d'aller se promener dans la prairie. Quand 
il fut assez près de ces roches pour entrevoir à travers les feuilles 
des arbres, il aperçut en divers endroits je ne sais quoi de brillant. 
Ëtant plus proche, il lui sembla qulil discernoit des femmes, et 
qu'elles étoient vêtues en nymphes. La marquise, au commence- 
ment, ne faisoit pas semblant de rien voir de ce qu'il voyoit. Enfin, 
étant parvenus jusqu'aux roches, ils trouvèrent Mii<^ de Rambouil- 
let et toutes les demoiselles de la maison vêtues effectivement en 
nymphes, qui, assises sur ces roches, faisoient le plus agréable 
spectacle du monde. » (Tallemant, Bittoriettest t. III, p. 217). -» 
Ces fêtes et ces déguisements étaient tout à fait dans le goût du 



AU MARQUIS DE RAMBOUILLET (1627). 29 

ne pensez pas vous imaginer plu^de la moitié de 
sa beauté, si vous ne vous figurez que celle que vous 
lui avez vue, et sachez que cette nuit-là les fées avaient 
répandu sur elle ces beautés et ces grâces secrètes 
qui mettent de la différence entre les femmes et les 
déesses. Mais lorsqu'elle eut pris le masque, en même 
temps que les autres le prirent, pour commencer le 
ballet qu^elles vouloient représenter, et qu'ainsi elle 
eût perdu l'avantage que son visage lui donnoit sur 
elles, sa taille et sa bonne grâce la rendirent aussi 
recommandable qu'auparavant, et en quelque lieu 
qu'elle retournât ses pas, elle tiroit avec elle les yeux 
et les cœurs de toute l'assemblée. De sorte qu'abjurant 
l'erreur où j'étois, de croire qu'elle ne dansât pas par- 
faitement bien, j'avoue à cette heure qu'il n'y a qu'elle 
seule qui sache bien danser ^ : et ce même jugement a 
été donné si généralement de tout le monde, que ceux 
qui ne voudroient pas encore entendre tous les jours ses 
louanges seroient contraints de se bannir de la cour. 

C'est pour vous dire, monseigneur, que pendant 
que vous recevez de grands honneurs où vous êtes, 
vous perdez ici de grands contentements, et que la for- 
tune, quelque grand emploi qu'elle vous donne ailleurs, 
vous fera toujours beaucoup de tort toutes les fois 
qu'elle vous tirera de votre maison. Car enfin, après 

temps. Voyez plus bas, Lettre 10, la description de la fête donnée 
à Min<) la Princesse à La Barre par Mi"<^ Du Vigean. 

' On faisoit.la guerre à Voiture que quelquefois il faisoit des 
questions fort naïves. Un jour, après avoir ouY-dire cent fois que 
MUe de Rambouillet dansoit admirablement bien , il lui alla de- 
mander tout bonnement si elle savoit danser (T.) 

3. 



30 LETîRBS w torruRÊ. 

avoir passé les Pyrénées, quand vous passeriez encore 
cette mer qui sépare l'Europe et T Afrique, et qu'allant 
plus avaiH vous voulussiez voir cette autre partie do 
inonde, qu'il sembloit que la Nature eût exprès éloi* 
gnée pour mettre en sûreté les trésors et les richesses, 
vous n'y pourriez rien trouver de si rare ^ue ce que 
vous avez laissé ici, et en tout le reste de la terre il 
n'y a rien d'égal à ce que vous avez à Paris. Gela nte 
fait croire que vous n'en serez absent que le moins 
qu'il vous sera possible, et qu'aussitôt que les affaires 
du roi vous le permettront, vous reviendrez ici pos- 
séder des biens, dont il n'y a que vous seul qui soyez 
digne. Mais, monseigneur, je ne sais si Ton ne s'est 
point trop fié à une nation qui a déjà usurpé tant de 
choses sur nous, que de vous avoir mis en son pou- 
voir, et je crains que les Espagnols ne vous veuillent 
noti plus rendre que la Valteline. Et certes, cette 
crainte me donneroil de la peine, si je ne savois bien, 
que ceux du conseil d'Espagne ne sont plus maîtres 
de leurs résolutions, depuis que vous êtes en ce pays- 
là, et que vous y avez déjà trop fait de serviteurs, 
pour y recevoir quelque violence, Nous devons donc 
espérer, qu'aussitôt que le soleil qui brûle les hommes, 
et qui tarit les rivières , commencera à s'échauffer, 
vous reviendrez ici retrouver le printemps que vous 
avez déjà passé de delà, et y revoir des violettes, après 
avoir vu tomber les roses. 

Pour moi, je souhaite cette saison avec impatience : 
non pas tant à cause qu'elle nous doit rendre les fleurs 
et les beaux jours, que pour ce qu'elle vous doit ra« 
mener ; et je vous jtn'e que je ne la trowverote pas belle, 



AU DU(2 DE BELÎEGAlldË (1627). 31 

sf elle reveùoil ssns tous, le pense que vottâ eroirev 
aisément ce que je voua dis. Car je sais bien que 
vous m'estimez assez bon, pour désirer atec passion 
un bonheur qui regarde tant de personnes, et de pUtts^ 
tous safvez que je suis particulièrement, mouseignedr, 
votre, elô. 

5. — A MONSEIGNEUR LE DUC DE BELLEGAROB^ 
(Eo Ivi enToyant VAimtdi9), 

[1627.} 

Monseigneur', enune saison oùl'histoireestsi brouii* 
lée, j'ai cru que je vous ponvois envoyer des fables, 
et qu'en un lieu où vous ne songez qu'à vous délasser 
l'esprit, vous pourriez accorder a l'entretien d'Âmadis 
quelques-unes de ces heures que vou» donnez aux 
gentilshommes de votre province \ J'espère que^ dans 
la solitude où vous êtes, il vous divertira quelquefois 
agréablement, en vous racontant ses aventures, qui 
seront sans doute les plus belles du monde, tant que 
vous ne voudrez pas que l'on sache les vôtres. Mais 

' Mss. de Conrart, p. 639. — Roger de Sainl-Lary, duc de Bel- 
legarde, pair et grand écuyer de France, moarat le 13 jdtllet 1^6, 
Agé de près de quatre-vingt-quatre an?. 

^ Var. Monsieur (T.). — M y eut poslérieurement une dispute 
pour savoir si Ton devait aux maréchaux de France le monseigneur 
en écrivant. Voyez la leltre de M«>c de Sévigné à Mn^e de Grignan, 
du 19 août 1675. 

^ Lie due de BdUegarde était gourernettr de I* Bonrgogne. Le 
cardinal de Richelieu l'ayant fait exileràSaint-Fargeaa, songov^ 
vernemenl fut donné à M. le Prince [voir ht Gatetie de France du 
18 septembre 1631). Il fut rappelé avec leff maréchaux d'ièistrées, 
àt Vrtry, de Basiompiêrre et lès autres eiilét qiiek|iieHio«rf tfvant 
kl Aioft cl« roi (t*' mai t#l9}. 



32 LETTRES DE VOITURE. 

quoi que nous lisions de lui, si faut-il avouer que vos 
fortunes sont aussi merveilleuses que les siennes, et que 
de tant d*enchanteinents qu'il a mis à fin, il n*y en a 
pas un que vous n'eussiez pu achever, si ce n'est, peut- 
être, celui de F Arc des loyaux amants ' . £n effet, mon- 
seigneur, vous avez fait voir à la France un Roger plus 
aimable et plus accompli que celui de Grèce et que 
celui de TArioste; et sans armes enchantées, sans le 
secours d'Alquife ni d'Urgande*, et sans autres charmes 
que ceux de votre personne, vous avez eu dans la guerre 
et dans l'amour les plus heureux succès qui s'y peu- 
vent souhaiter. Aussi, à considérer cette courtoisie si 
exacte et qui ne s'est jamais démentie , cette grâce si 
charmante, dont vous gagnez les volontés de tous ceux 
qui vous voient, et cette grandeur et fermeté d'âme 
qui ne vous a jamais permis d'aller contre le devoir, 
ni même contre la bienséance, il est bien difficile de 
ne se pas imaginer que vous êtes de la race des Ama- 
dis. Et je crois, sans mentir, que l'histoire de votre 
vie sera quelque jour ajoutée à tant de livres que nous 
avons d'eux. Vous avez été l'ornement et le prix de 
trois cours différentes^; vous avez su avoir des rois 
pour rivaux, sans les avoir pour ennemis, et posséder 
en même temps leur faveur et celle de leurs mai- 
tresses^ ] et en un siècle où la discrétion, la civilité et 

* Allusion à un passage de VAmadis, Voyez Bibliothèque des 
romane, juin 1779, p. 50. 

^ Fées du roman à*Amadis. 

' Henri III, Henri IV, Louis Xlll. 

< On sait les amours de Bellegarde et de Oabrielle d'Estrées. Sa 
dernière galanterie fut avec la reine Anne d*Antriche ; mais Bue- 



A LA MARQUISE DE RAMBOUILLET (1629). 33 

la vraie galanterie étoient bannies de cette cour, vous 
les avez retirées en vous, comme dans un asile où elles 
ont été admirées de tout le monde sans pouvoir être 
imitées de personne. Et certes, une des principales 
raisons qui m'a persuadé de vous envoyer ce livre, a 
été de vous faire voir quel avantage vous avez sur ceux 
mêmes qui ont été formés à plaisir pour être Texemple 
des autres, et combien il s'en faut que l'invention des 
Italiens et des Espagnols ait pu aller aussi haut que 
votre vertu. Cependant, je vous supplie très-humble- 
ment de croire qu'entre tant d'affections qu'elle vous 
a acquises, elle n'a fait naître en personne tant d'ad- 
miration ni de véritable passion qu'en moi, et que je 
suis plus que je ne puis dire, et avec toute sorte de 
respect, monseigneur, votre, etc. 

6*. — A MADAME LA MARQUISE DE RAMBOUILLET*. 

• [De Nancy, ce 23 septembre 1629.] 

Madame, depuis que je n'ai eu l'honneur de vous 

kingham fit quitter la place à notre courtisan d'Henri 111. Voiture 
en fit un pont-breton, qui ne se trouve plus dans le recueil de ses 
œuvres ; il disait ; 

L*astre de Roger, 
Ne loit plus au Louvre ; 
Chacun le découvre, 
Et dit qu^un berger 
Arrivé de Douvre, 
L^a fait déloger. 

' Cette lettre est placée la sixième dans les éditions de Voiture ; 
mais il est facile de conjecturer, par les termes mêmes du com- 
mencement, qu'elle a dû être la première écrite durant le séjour 
de Voiture à Nancy. (Voyez la note 2 de la page 35.) 

^ Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, fille de iean 



34 LBTtRES DE VOITURE. 

voir, j*ai eu des maux qui ne se peuvent dire. Mais je 
n'ai pas laissé, avec tout cela, de me souvenir de ce 
que vous m'aviez commandé. En passant par Épernay, 
je fus voir de votre part M. le maréchal de Strozzi ', et 
son tombeau me sembla si magnifique que, voyant en 
quel état j'étois, et me trouvant là tout porté, j*etis 
envie de me faire enterrer avec lui. Mais on en fit 
quelque difficulté, pour ce que l'on trouva que j'avols 
encore trop de chaleur. Je me résolus donc de faire 
porter mon corps jusqu'à Nancy, où enfin, madame, 
il est arrivé si maigre et si défait, que je vous assure 
que l'on en met en terre beaucoup qui ne le sont pas 
tant. Depuis huit jours que j'y suis je n'ai pu encore 
me remettre, et plus je me repose, plus je m'en trouve 
las. Aussi, il y a si grande différence des quinze jotirs 
que j'ai eu l'honneur d'être avec vous, aux quinze der- 
niers que j'ai passés, que je m'étonne comme je la puis 
souffrir; et il me semble que M. MargoheS qui est ici 
maître d'école, et moi, sommes les deux plus pitoyables 
exemples que l'on puisse voir du changement dans la 
fortune. J'ai des étouffements et des faiblesses qui me 

« 

de Yivonnc, marquis de PiBaoi, et de JuHa Savelli, dame romaine, 
née en 1588, épousa le marquis de RamboniHet le 26 janvier 1600, 
et mourut le 27 décembre 1665. 

* Mme de Rambouillet dit à Voiture qu'il allât voir en passant à 
Épernay le tombeau de ce maréchal, qui étoit l'oncle de sa mère (T.). 

^ C'étoit un riche financier qui, ses affaires étant en décadence, 
se ^eUra chez le président Le Cogneux. Depuis il s'en sépara, et 
on le refronva maître d'écoTe en Lorraine, où Le Gogneux le prit 
et Fa toujours en depuis ( T. ). ^ Il avait été anciennement rece- 
veur-général à Soîssons, et avait éponsé la troisième fille d'Étiehne 
du Puget, trésorier de l'épargne ( M. de Pommereuse). 



A LA MARQUISE DE RAMBOUILLET (1630). 35 

prennent de jour à autre sans que l'on puisse trouver 
ici de thériaque, et je suis plus malade que je ne fus 
jamais en un lieu où il n'y a point de remède pour moi. 
De sorte, madame, que je crains fort que Nancy ne 
me soit aussi funeste qu'il le fut au duc de Bourgogne, 
et qu'après avoir échappé de grands périls et résisté 
à de grands ennemis, aussi bien que lui, je ne sois 
destiné à finir ici mes jours. J'y résisterai pourtant 
autant qu'il me sera possible : car il est vrai que j'ap- 
préhende de ne plus vivre, quand je songe que je n'au^ 
rois plus l'honneur de vous voir; et après avoir failli 
à recevoir la mort par la main d'une des plus aimables 
demoiselles du monde', et manqué tant de belles oc- 
casions de mourir en votre présence, il me fâcheroit 
fort de m'être venu faire enterrer à cent lieues de 
vous, et de penser que quelque jour, en ressuscitant, 
j'^urois le déplaisir de me trouver encore une fois en 
Lorraine. Je suis, madame, votre, etc. 

7. — A LA MÊME 

(Sous le nom deCallot, excellent graveur, en lui envoyant de Nancy 

HD livre de ses figures ^ j. 

[Fin de 1629, ou commencement de 1630^.] 

Madame, de tant de ditférentes imaginations que 
mon esprit a produites, la plus raisonnable que j'ai 
eue est celle de vous présenter ce livre, à vous, ma- 

1 W^o Paulet. Un jour, à Suresne, elle tira en jouant une épée 
l't en pensa blei>»er Voiture (T.). 

^ Mss. de Conrart, p. 037. 

3 Gastion d'Orléans arriva h Nanty vers le milieu de sep- 
tembre 1629, et revint à Paris dans le courant de février Ue 
Vannée suivante. 



36 LETTRES DE VOITrRE. 

dame, qui excellez sur toute autre en celte partie de 
Tâme qui fait les peintres» les architectes et les sta- 
tuaires, et qui la défendez, par votre exemple, du blâme 
que l'on lui donne de ne se trouver jamais en éminence 
avec un parfait jugement. Car, outre cette grande lu- 
mière d'esprit qui vous fait voir d'abord la vérité des 
choses, vous avez une imagination qui, mieux que 
toutes celles du monde, en sait discerner la beauté. 
Et comme il n'y a personne aujourd'hui qui ait tant 
d'intérêt que les choses parfaites soient estimées, il 
n'y en a point aussi qui les sache louer si bien que 
vous. C'est vous flatter bien modestement, madame, 
que de dire que vous les savez connoître, puisque je 
pourrois assurer que, quand il vous plait, vous les sa- 
vez faire en perfection. En effet, il est arrivé beaucoup 
de fois qu'en vous jouant vous avez fait des dessins 
que Michel-Ange ne désavoueroit pas ' ; et de plus, on 
vous peut vanter d'avoir mis au monde un ouvrage 

* Elle fut elle-même rarchltecte de Thôtel de Rambouillet, qui 
fut construit sur ses dessins. « Pins tard , ajoute Tallemant, la 
reine-mère, quand elle fit bÀtir le Luxembourg, ordonna aux ar- 
chitectes d'aller voir l'hôtel de Rambouillet , et ce soin ne leur 
fut pas inutile. » M^'^ de Scudéri, dans son Cyrus, parle d'elle eo 
ces terme?, sous le nom de Cléomire : « Cléomire se connoît à 
tout : les sciences les plus élevées ne passent point sa connofssance ; 
les arts les plus difficiles sont connus d'elle parfaitement. » Sans 
doute l'on aurait tort de prendre ces compliments tout à fait à la 
lettre, mais, même en faisant la pari des exagérations de lamitié 
et de la galanterie, on aura encore l'indice d'un certain talent. 
Au commencement du dix-septième siècle, et même longtemps 
après, il était rare de voir des personnes de la haute noblesse se 
livrer ù la pratique des arts de dessin. M™^ de Rambouillet se 
distinguait par là de ses contemporains. 



A MADEMOrSELLE DE RAMBOUILLET (l630). 3? 

qui passe lout ce que la Grèce et ritalie ont jamais vu 
de mieux fait, et pourroit faire honte à la Minerve de 
Phidias. 11 n'est pas difficile d'entendre que c'est de 
M"* votre fille que je veux parler, en laquelle seule 
on peut dire, madame, que vous avez fait plusieurs 
miracles. Mais il faudroit une main plus hardie que 
la mienne pour entreprendre de représenter ce qui est 
en vous et en elle, et je ne le pourrois pas en un gros 
livre, moi qui sais mettre dans une feuille de papier 
des armées tout entières, et y faire voir en leur gran- 
deur la mer et les montagnes. Je me contenterai donc 
de dire, avec beaucoup de respect et de vérité, que je 
suiSy madame, votre, etc. 



8. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET ^ 

[Même date.] 

Mademoiselle , tous les moyens que vous m'aviez 
appris pour ne me pas ennuyer, me sont inutiles en ce 
pays , et plus vos conseils me semblent raisonnables , 
moins je trouve de sujet de me consoler de ne plus 
ouïr une personne qui raisonne si parfaitement. Tous 
ceux que je vois ici m'assurent que le séjour en est 
fort agréable , et il n'y a pas un de la suite de Monsieur 

« Celle lettre manque dans la première édition. — Julie-Lucine 
d'Angennes, quatrième fille de la marquise de Rambouillet, née 
en 1G07, mariée le 13 Juillet 1G25 à Charles de Sainle-Maure, 
marquis, puis duc de Monlausier; morte en 1671. Elle eut une 
fille unique, qui épousa le duc d'Uzès, en 1664. 

I. 4 



S8 LETTRES DE VOITURE. 

qui n'ait une altesse à entretenir, ou une princesse 
pour ie moins. Mais quelque galante que soit ta cour 
de Lorraine, je m'y trouve aussi seul que je fatsois, it 
y a huit mois dans les voyages de la Beauoe , et je me 
souviens d'«avoir vu quelquefois meilleure compagnie 
dans les ruisseaux de Paris que je n*en ai encore ren» 
contré dans la chambre de la duchesse, ie ne sais si 
c'est UA effet de la rate dont je suis touroienié depuis 
quelque tenfips ; mais ii me semble qu*il n*y a plus 
dans le monde de personnes conversahtes que <ceite 
que j'ai vues ftu deraief vbyage que j'ai eu l^hcMUieDr 
de faire «vec vous; «t je m'entretiendrois beaucoup 
plus agréablement avec M. **^ que je ne ferois avec 
M"»« la duchesse [de Lorraine ' ]. La mélancolie que j'ai 
dans le cœur et dans les yeux me fait paroilre tous les 
visages comme si je tes voyûfe m travers de ta fumée 
de l'eau-de-vie % et je n'aperçois rien ici qui ne me 
semlUe«effiroyable. Ces heures, que M. le marquis ap- 
pelle les heures de la digestion % me durent depuis le 
matin jusqu'au soir, et je suis de si mauvaise compa- 

■ ( T^ ) — Nioele de Lorraine, duchesse de Bar, fiUe de Henri 11) 
tnrnommé le Bon; eUe avait épousé son cousin germain, Charles IV, 
àoc de Lorraine. Le caractère, la conduite et la destinée de ce 
planée Olit êlé]pe1nls fidèlement dans une petite pièce de vers de 
i^tilton, Intitulée le TeHament de Charlei IV. Voyei5 la lettre de 
H*" ût ^vigné à «a fille do 29 septembre ]«76 (édit. Sautekl, 
1826). 

* Mme de Rambouillet, un jour, après avoir fait fermer toutes 
hs fenêtres, mit le feu dans de Teau-^de-Yie, ce qui fit paroîlre le 
teint de tontes les personnes de la compagnie de la conleur de 

Batinde la Chine (T.). 

s Le marquis de Rambouillet appeloit ainsi les heures qu'il 
employoit à la dispute ; et c'étoît d*ordinaire après \t repas ( T< }. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1630). 39 

gnie que M. de Chaudebonne s*en fâche : et je vois 
bien tout de boo qu'il le trouve mauvais. Mais j'ai fait 
ma paix avec lui en lui promettant qu'il m'entendra 
parler un de ces jours deux heures de suite , et que je 
lui conterai une histoire plus agréable que celle d'Hée« 
liodore, et faite par une personne plus belle que Chaj^i-i 
clée. Vous jugez bien, mademoiselle» que c'est celte 
de Zélide et d'Alcidalis que je lui ai promise ^ : car il 
n'y en a point d'autre au monde de qui cela se puisse^ 
dire. Quelque stupide que je sois devenu» ne craigne^ 
point qu'en la contant je lui fasse rien perdre de sa 
beauté. Car, dans tous mes maux, je me suis eqcore. 
conservé ma mémoire tout entière, et je crois qu'elle, 
me servira fidèlement quand ce sera pour vous» puis- 
que vous y avez autant de part que personne , e^ 
que je suis plus que je ne puis dire, oiademoiseUei^ 
votre, etc. ^ 

' C'est ceUe Nouvelle dont j*ai parlé daas ripUoctu.«|ion ; 
le commentaire de Tallemant nous apprend ^ quelle occasion^ 
elle fut composée : « W^^ de llambouiliet, ne sachant plus ot^ 
prendre des contes pour M^^^ de Bourbon» qui étoit bien jeune ei^ 
ce tenops-Ià (elle avoit douze ans de moins que M^^^^ de Rambouillet)i^ 
fit une petite histoire comme une nouvelle de Cervantes ; l'amant 
était Alcidalis et l'amante Zélide. Voiture écrivit cette aventuic^^ 
mais il négligea de la finir. » Tallemant rapporte la même cb^se 
encore plus en détail dans XHUtorieiti^ de Min« de Montau^ier^ 
t. III, p. 235. 

' Talleooaot place ici la date <}e. tÇ!^! : c'est éxldemipeAl. wie 
erreur. 



'lO LETTRES DE VOITURE. 

9. — A MADEMOISELLE DE BOURBON '. 

[ 1630».] 

Mademoiselle, je fus berné, vendredi après-dîner, 
pour ce que je ne vous avois pas fait rire dans le temps 
que Ton m'avoit donné pour cela ^ ; et M™® de Ram- 
bouillet en donna Tarrêt à la requête de M^'^ sa fille et 
de M'*® Paulet. Elles en avoient remis Texécution au 
retour de M"-® la princesse et de vous. Mais elles s'a- 
visèrent depuis de ne pas diflérer plus longtemps, et 
qu'il ne falloit pas remettre des supplices à une saison 
qui devoit être loute destinée à la joie. J'eus beau crier 
et me défendre, la couverture fut apportée, et quatre 
des plus forts hommes du monde furent choisis pour 
cela. Ce que je puis vous dire, mademoiselle, c'est que 
jamais personne ne fut si haut que moi, et que je ne 
croyois pas que la fortune me dût jamais tant élever. 

' Mss, de Conrartf p. 843. — Anne-Geneviève de Bourbon, fille 
de Henri, deuxième du nom, prince de Condé, et de Charlotte- 
Marguerite de Montmorency, née le 27 août 1619. Elle épousa, le 
2 juin IG42, Henri d'Orléans, duc de Longueville, et mourut le 
25 avril 1679. 

' De la dernière quinzaine d'avril à la dernière quinzaine d'oc- 
tobre. — LL. MM. partirent de Paris dans les premiers jours d'a- 
vril, après avoir laissée la lieutcnance-générale au duc d'Orléans, 
et ne furent de retour, à cause de la maladie du roi, qu'aux en- 
virons de la Toussaint. 

^ M"* de Bourbon étant indisposée, on lui envoya Voiture pour 
la divertir ; mais elle dit qu*ll avolt fort mal réussi et que jamais 
il n'avoit été si mal plaisant. MUe Paulet et MUe de Rambouillet 
dirent qu'il le falloit berner de n'avoir pas fait rire M''<^de Bour- 
bon. Quelque temps après, il lui écrivit celte lettre comme elle 
étoit à Lyon avec la reine (T.). 



A MADEMOISELLE DE BOURBON (1630). 4l 

A tous coups ils me perdoient de vue et m'envoyoient 
plus haut que les aigles ne peuvent monter. Je vis les 
montagi^es abaissées au-dessous de moi, je vis les vents 
et les nuées cheminer dessous mes pieds, je découvris 
des pays que je n'avois jamais vus et des mers que je 
n'avois point imaginées. 11 n'y a rien de plus divertis- 
sant que de voir tant de choses à la fois, et de décou- 
vrir d'une seule vue la moitié de la terre. Mais je vous 
assure, mademoiselle, que Ton ne voit tout cela qu'a- 
vec inquiétude lorsque Ton est en Tair, et que Ton est 
assuré d'aller retomber. Une des choses qui m'ef- 
froyoient le plus étoit que lorsque j'étois bien haut, et 
que je regardois en bas, la couverture me paraissoit si 
petite qu'il me sembloit impossible que je retombasse 
dedans , et je vous avoue que cela me donnoit quelque 
émotion. Mais parmi tant d'objets différents qui en 
même temps frappèrent mes yeux, il y en eut un qui, 
pour quelques moments, m'ôta de crainte et me toucha 
d'un véritable plaisir ; c'est, mademoiselle , qu'ayant 
voulu regarder vers le Piémont pour voir ce que l'on 
y faisoit, je vous vis dans Lyon que vous passiez la 
Saône. Au moins, je vis sur Feau une grande lumière 
et beaucoup de rayons à l'entour du plus beau visage 
du monde. Je ne pus pas bien discerner qui étoit avec 
vous, parce qu'à cette heure-là j'avois la tète en bas, 
et je crois que vous ne me vîtes point, car vous regar- 
diez d'un autre côté; je vous fis signe tant que je pus, 
mais comme vous commençâtes à lever les yeux, je 
retombois, et une des pointes de la montagne de Ta- 
rare vous empêcha de me voir. Dès que je fus en bas, 
je leur voulus dire de vos nouvelles et les assurai que 

i. 



4a L6TTaB& OB VOITURB. 

je VOUS avois vue. Mais ils se prirent à rire comme si 
j'eusse dit une chose impossible, et recommencèrent à 
me faire sauter mieux que devant. 11 arriva un aoci-> 
dent étrange» et qui semblera incroyable à ceux qui 
ne Font point vu : une fois qu'ils m^avoient élevé fort 
haut, en descendant je me trouvai dans un nuage, le* 
quel étant fort épais, et moi extrêmement léger, je fus 
un grand espace embarrassé dedans sans retomber, do 
sorte qu'ils demeurèrent longtemps en bas tendant la 
couverture, et regardant en haut sans se pouvoir ima« 
giner ce que j'étois devenu. De bonne fortune il ne 
faisoit point du tout de vent : car s'il y en eût eu la 
nuée, en cheminant, m'eût porté de côté ou d'autre; 
ainsi je fusse tombé à terre, ce qui ne me pouvoit arriver 
sans que je me blessasse bien fort. Mais il survint un 
plus dangereux accident : le dernier coup qu'ils me je* 
tèrent en l'air je me trouvai dans une troupe de grues, 
lesquelles d'abord furent étonnées de me voir si haut ; 
mais quand elles m'eurent approché, elles me prirent 
pour un des pygmées avec lesquels vous saveas bien, 
mademoiselle, qu'elles ont guerre de tout temps, et 
crurent que je les étois venu épier jusque dans la 
moyenne région de l'air. Aussitôt elles vinrent fondre 
sur moi à grands coups de bec, et d'une telle violence, 
que je crus être percé de cent coups de poignards; et 
une d'elles qui m'avoit pris par la jambe, me poursui- 
vit si opiniâtrement qu'elle ne me laissa point que je 
ne fusse dans la couverture. Cela fit appréhender à 
ceux qui me tourmentoient de me remettre encore à la 
merci de mes ennemies : car elles s'étoicnt amassées 
en grand nombre, et se tenoient suspendues en l'air 



A MADEMOISEUfi BS BOURMIiK (1630). 43 

attendant que l'on m*y renvoyât. On me rapporta done 
en mon logis, dan& la même couverture, si abattu qu*il 
n'est pas possible de Tètre plus. Aussi» à dire le vrai, 
cet exercice est un peu violent pour un homme aussi 
faible que je suis« Vous pouvez juger» mademoiselle» 
combien cette action est tyranniquo, et par combien 
de raisons vous êtes obligée de la désapprouver. Et 
sans mentir» à vous qui êtes née avec tant de qualités 
pour commander, il vous importe extrêmement de vous 
accoutumer de bonne heure de haïr Tinjustice, et do 
prendre ceux qu'on opprime en votre protection. Je 
vous supplie done, mademoiselle, de déclarer premiè- 
rement cette entreprise un attentat que vous désa- 
vouez» et pour réparation de mon honneur et do mes 
forces, d'ordonner qu'un grand pavillon de gaze ' ma 
sera dressé dans la chambre bleue de Thôtel de Ram- 
bouillet', où je serai servi et traité magnitîquement. 
huit jours durant par les deux demoiseUeç^ qui m*QUt 

' 11 y en avoit un effeclivement (T. ). 

' n La chambre bleue, si eétèbre dans let CfhiwH de Vùiutfê, 
étoit parée d'un ameublement de velours bleu rehaussé d'or et 
d'argent... C'éloit le Heu ou Àribéniee\jliL marquise de Rainbouiltel) 
reeevoit ses Yi sites. « Les fenètrea sana appui qui règrnent de haut 
en bAS| depuis son plafond jusqu^à son parterre, la rendent très- 
gaie, el laissent Jouir sans obstacle de l'air, de la vue et du plaisir 
du jardin. » (Sauvai, àntiquiléâ de PariSy 1. 11, p. 201.) — Talle» 
mant fait également la description de cette fameuse chambre 
bleue : « M>i'e de Rambouillet est la première, etc. » [HistQrielteSt 
t. 111, p. 313.) *- Le comte de Laborde (le Palais Maxarin), en 
cilant ce passage , y relève une inexactitude ; suivant lui , la 
chambre n'était pas peinte, mais bien tapissée de vcloure tendu 
dans des encadrements dorés. 

3 MUc Paulct et M"e de Rambouillet. 



44 LBTTRBS DE VOITURE. 

été cause de ce malheur ; qu*à un des coins de la cham- 
bre on fera à toute heure des confitures; qu'une d'elles 
soufflera le fourneau, et l'autre ne fera autre chose 
que mettre du sirop sur des assiettes, pour le faire re- 
froidir et me l'apporter de temps en temps. Ainsi, ma- 
demoiselle, TOUS ferez une action de justice, et digne 
d'une aussi grande et aussi belle princesse que vous 
êtes; et je serai obligé d'être avec plus de respect et 
et de vérité que personne du monde, mademoiselle, 
votre, etc. 

10. — ▲ MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE LA VALETTE*. 

[Fin de 1630'.] 

Monseigneur, je vois bien que les anciens cardinaux 
prennent une grande autorité sur les derniers reçus ', 
puisque vous ayant écrit beaucoup de fois sans avoir 
reçu une de vos lettres, vous vous plaignez de ma pa- 
resse. Cependant je vois tant d'honnêtes gens qui m'as- 
surent que vous me faîtes trop d'honneur de vous sou- 
venir de moi, et que je suis obligé de vous écrire pour 

* Mss, de Conrartt p. 803. — Loais de Nogaret, cardinal de la 
Valette, archevêqae de Toulouse, mort à Rivoli le 28 septembre 
1639, était frère du duo de la Valette, qui fut disgracié en 1638. Il 
fut un des premiers et des plus constants protecteurs de Voiture. 
On l*appe1ait dérisoirement le cardinal-valet par opposition au 
cardinal-tninUtre. 

^ Voyez plus bas, page 47, note 1. 

^ Le cardinal avoit fait faire une robe de chambre de toile d'or in- 
carnat. Voiture était avec lui quand on la lui apporta ; il la lui fit 
mettre pour la mieux voir; après cela il lui proposa d'aller en cet 
état à rhôtel de Rambouillet : ils y furent, et Voiture disoit qu'il 
étoit aussi cardinal ( T.). 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1630). 45 

VOUS en remercier très-humblement, que je veux bien 
suivre leur conseil et passer par dessus ce qui peut 
être en cela mon intérêt. Vous saurez donc, monsei- 
gneur, que six jours après Téclipse, et quinze jours 
après ma mort*, M™» la princesse, M**e de Bour- 
bons M"e du Vigean", M^^ AubryS M"« de Ram- 
bouillet, M'^^ Paulet et M. de Chaudebonne et moi par- 
tîmes de Paris, sur les six heures du soir, pour aller à 
la Barre , où M"^^ du Yigean devoit donner la collation 
à M^^ la princesse. Nous ne trouvâmes en chemin au- 
cune chose digne d'être remarquée, si ce n'est qu'à 

' Après qu'il eut fait son épitaphe sur le chemin de Bagnolet, 
où on lui avoit fait tant de mal qu'il dlsoit quMl en étoil mort (T.). 
— Le savant Huet nous a conservé celte épitaphe : 

Ci-gît un petit argentet, 
Qui mourut par les mains rebelles 
De trois méchantes demoiselles, 
Sur le chemin de Bagnolet. 
Hais bien que sa mort fut cruelle « 
Son destin fut bien glorieux, 
PuisquMl mourut devant les yeux 
De la princesse la plus belle 
Qui fut jamais dessous les cicux. 

Voyez la lettro où il parle de deux demoiselles qui lui mitent 
réventail dans la gorge. {Notes recudliies sur Vexemplaire de Vé- 
dilion tn-4o (1650) de la Bibliothèque impériale ayant appartenu 
à Huet.) 

^ Anne de Neubourg. Voyez plus bas, page 57, note 2. 

^ Françoise le Breton -Villandry, femme de Jean Aubry, ou 
Auberi, conseiller d'État ordinaire. Son nom reviendra assez fré- 
quemment dans la suite de ces lettres. Elle mourut en 1634. Voyez 
la lettre 75. 

* M™<: du Vigean possédait à la Barre, tout près de Montmorency, 
une charmante résidetce où elle recevait magnifiquement la plus 
haute et la meilleure compagnie. 



46 LBTTftES ne VOITUftB. 

Onoetmm nous Yimes on grand diien qui Tint à )a 
portière du carrosse me faire fête [ce dont je fus tort 
joyeox*]. (Vous serez, s'il irousplait, averti, monsd^ 
gneur, que toutes les fois que je dirai nous trouvâmes, 
nous vîmes, nous allâmes, c'est en qualité de cardinal 
que je parle ). De là, nous arrivâmes à la Barre et en* 
trames dans une salle où l'on ne marchoit que sur des 
roses et de la fleur d'orange. M^^ la Princesse, après 
avoir admiré cette magniûcence, voulut aller voir les 
promenoirs ai attendant l'heure du souper. Le soleil 
se coucboit dans une nuée d'or et d'azur, et ne don^ 
noit de ses rayons qu'autant qu'il en faut pour faire 
une lumière douce et agréable; l'air étoit sans vent et 
sans chaleur, et il sembloit que la terre et le ciel, à 
l'enyi de M">^ du Vigean, vouloient festoyer la plus belle 
princesse du monde. Après avoir passé un grand par- 
terre et de grands jardins tous pleins d'orangers, elle 
arriva en un bois où il y avoit plus de cent ans que 
le jour n'étoit enlré qu'à cette heure-là, qu'il y entra 
avec elle. Au bout d'une allée grande à perte de vue, 
nous trouvâmes une fontaine qui jetoit toute seule 
plus d'eau que toutes celles de Tivoli. A l'entour 
étoient rangés vingt-quatre violons, qui avoient de la 
peine à surmonter le bruit qu'elle faisoit en tombant. 
Quand nous nous en fûmes api»rochés, nous décou- 
vrîmes dans une niche qui étoit dans une palissade, 

* Gflft moU, retranehés par tet éditeon, sont donnés diaprés IV 
riginal par Tallemant, qui igoute : « Ce qu'il ( Voiture) dit exprès, 
parce qu'on lui faisoit la guerre qu'il n'aimoit que les grands vi- 
lains chiens qui avoient le museau long, i 11 revient encore sur 
celte particularité dans la lettre suivante. 



AU CARDINAL 08 LA VALETTE (l630). 47 

Une Diane à Tâgede onee ou douze ans \ et plus belle 
que les forêts de Grèœ et do Thessalie ne Tavoienl 
|anMii« vue% Elle portoit son aro et ses flèches dans 
«es yeux^ et avoit tous les myons de son frère à rem- 
lour d'eliov Dans une autre niche auprès éloit une de 
ses nymphes ) assez belle et assez gentille pour être 
une de sa suite. Ceux qui ne croient pas les fabledi 
<»wenl que c*étoit W^^ de Bourbon et la pucelle 
Priande \ Et à la vérité elles leur ressembloient extrê* 
mem^t» Tout le monde étoit sans proférer une parole^ 
en admiration de tant d'objets, qui étonnoient eïl 
même temps les yeux et les oreilles ) quand tout à 
coup ia déesse sauta de sa niche» et avec une grâce 
qui ne se peut représenter^ comm^çat un bal qui 
dura quelque temps à Tentour de la fontaine. 

Cela est étrange, m<mseigneur) qu'au milieu de 
tant de plaisirs, qui doivent remplir entièrement et 
attacher l'esprit de ceux qui en jouisSoieni» on ne 
laissa pas de se souvenir de vous, et que tout le monde 
dit que quelque chose manquoit à tant de contente^ 
ments, puisque vous et Ù^ de Rambouillet n'y étiess 
pas. Alors je pris une harpe, et chantai : 

Putff f UMO mi wberte 4«rn> 
"Que fallando mi Senor 
Tambien fùUatse mi dama ^. 

Et conlittuai le reste si mélodieusement et si tris* 

* M^ic de Bourbon, comme il le dit lui-même quelques lignes 
pins bas : ce qui place la date de cette lettre vers 16^0 ou 1631, 
M^« de Bourbon étant née, ainsi que nous Tavons vu, en 1610. 

* W^ Aubpy, depuis M»"«de Noirmoutier (T.). 

* (ÏVéWÎWlion.) Poisqu^on destin ri gouretix 

ye«ti|u^ perdant mon seigneur 
Je perde aussi ma dame. 



48 LETTRES DE VOITIRE. 

tcmonl, qiril n*y eut personne en la compagnie h qui 
les larmes n'en vinssent aux yeux, et qui ne pleurât 
abondamment. Et cela eût duré trop longtemps, si 
les violons n'eussent vitement sonné une sarabande si 
gaie, que tout le monde se leva aussi joyeux que si 
de rien n'eût été. Et ainsi sautant, dansant, volti- 
geant, pirouettant, cabriolant, nous arrivâmes au 
logis, où nous trouvâmes une table qui sembloit avoir 
été servie par les fées. Ceci, monseigneur, est un 
endroit de l'aventure qui ne se peut décrire. Et certes, 
il n'y a point de couleurs ni de figures en la rhéto- 
ri(iue qui puissent représenter six potages, qui d'abord 
se présentèrent à nos yeux. Gela y fut particulière- 
ment remarquable, que n'y ayant que des déesses à 
la table et deux demi-dieux, à savoir M. de Ghau- 
debonne et moi, tout le monde y mangea, ne plus ne 
moins que si c'eussent été véritablement des per- 
sonnes mortelles. Aussi, à dire le vrai, jamais rien ne 
fut mieux servi : et entre autres choses, il y eut douze 
sortes de viandes et de déguisements, dont personne n'a 
encore jamais ouï parler et dont on ne sait pas encore 
le nom. Cette particularité, monseigneur, a été rappor- 
tée par malheur à M™« la maréchale de [Saint-Luc ' ], 
et quoiqu'on lui ait donné vingt dragmes d'opium 
plus que d'ordinaire, elle n'a jamais pu dormir depuis ^ 

' (T.). 

^ La maréchale de Saint-Luc éloit fille du maréchal de Saint- 
Géran, du premier lit. 11 la maria à M. de Chazeron, qui étoit en- 
core assez jeune, pour aller en Italie voir le pays. Là, il prit une 

V si maligne qu'il en mourut, et sa femme n'en a jamais pu 

guérir. Elle épousa le maréchal de Saint-Luc, qui ne craignit pas 
qu'on lui pût rien donner qu'il n'eût déjà. Il avoit le meilleur cui- 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1630). 49 

Au commencement du souper, on ne but point à 
votre santé, pour ce que l'on fut fort diverti : et à la 
6n on n'en fit rien non plus, pour ce qu'à mon avis 
on ne s^en avisa pas. Souffrez, s'il vous plaît, monsei- 
gneur, que je ne vous flatte point, et qu'en fidèle 
historien, je vous raconte nûment les choses comme 
elles sont : car je ne voudrois pas que la postérité 
prit une chose pour l'autre , et que d'ici à deux mille 
ans on crût que l'on eût bu à vous, cela n'ayant 
point été. Il est vrai que je suis obligé de rendre témoi- 
gnage à la vérité que ce ne fut pas manque de sou- 
venir; car durant le souper on parla fort de vous, et 
les dames vous y souhaitèrent; et quelques-unes de 
fort bon cœur, ou je ne m'y connois pas. 

Au sortir de table , le bruit des violons fit monter 
tout le monde en haut, où l'on trouva une chambre 
^ si bien éclairée, qu'il sembloit que le jour qui n'étoit 
plus dessus la terre s'y fût retiré tout entier. Là, le 
bal commença, en meilleur ordre et plus beau qu'il 
n'avoit été à l'entour de la fontaine. Et la plus magni- 
fique chose qui y fût, c'est, monseigneur, que j'y 
dansai. M^^** de Bourbon jugea qu'à la vérité je dan- 
sois mal , mais que je tirois bien des armes, pour ce 
qu'à la fin de toutes les cadences il sembloit que je 
me misse en garde. Le bal continuoit avec beaucoup 
de plaisir, quand tout à coup un grand bruit que l'on 
entendit dehors obligea toutes les dames à mettre la 

sinier de la cour, ce qui fut un grand charme pour elle, car son mal 
lui avoit donné une Taim épouvantable, et qui ne se pouvoit assouvir ; 
elle rejetoit tout incontinent, et ne pouvoit dormir la nuit qu'avec 
de l'opium (T.). Voyez également les Historiettes, t. V, p. 233, 

I. 5 



M LmUBS DB V0ITUII8« 

tète à la fenêtre : et Ton vit sortir du grand bois qui 
étoit à trois cents pas de la maison un tel nombre de 
feux d'artifice, qu*il sembloit que toutes les branches 
et les troiicB des arbres se convertissent en fusées; 
que toutes les étoiles du ciel tombassent » et que la 
sphère du feU voulût prendre la place de la moyenne 
région de Tair. Ge sont, monseigneur» trois hyper- 
boles, lesquelles appréciées et réduites à la juste va* 
leur des choses valent trois dousaines de ftosées» Après 
8*étre remis de Tétonnement où cette surprise avoit 
mis un chacun^ on se résolut de partir, et on reprit 
le chemin de Paris à la lueur de vingt flambeaux» 
Nous traversâmes tout TOrmessonnois, les grandes 
plaines d^Ëpinay, et passâmes sans aucune résistance 
par le milieu de Saint^Denis. M*étant trouvé dans le 
carrosse auprès de M<°® [du Vigean]> je lui dis, de votre 
part, monseigneur, un Miserere tout entier % auquel 
elle répondit avec beaucoup de gentillesse et de civi- 
lité. Nous diantàmes en chemin une infinité de sa» 
vanU^^ depetits-doigtSy de bansoirSi de ponîs*bretons \ 

* A(n>< do Vigcan étoit sourde et ne Tavouoit pas, si bienqu^eUe 
ne répondoil qu*au hasard. Le cardinal de la Valette disoit à Vot* 
tare i « On povrroit l«i dire un Go^fitem-, uti Ave^ un Miferert^ 
qu'elle répondfoHde mêuic Je te prie de TéprouTer en la première 
rencontre » (T.). 

» Vaudevilles (T.). 

' Les petits- doigts, les honsoirSy les ponts-bretons élaîeni des cbaii< 

softs «l des airs populaires, comme les NoëlSy les atleluin. Talte« 

mant {Historiettes ^ t. IV, p. 2G) nous a conservé un pont-breton 

tn^(ft7ileVoiJlure: 

J*ai v« Bel«iiiat 

Doux comme uae fUle» 

Puis j*ai vu Croisiliét 



AU CÂROINAL DE LA VALBTTfi (1630). 51 

[Prenex votre ton, monseigueur : 

Goalag et Vlgean 
Ont une qaerelle 
Pour la péronnelle, 
Et le prâtre Jean ; 
Il f n a dans l'aile, 
le petit YigeaQ« 

Ceci, monseigneur, n'est pas du corps de la lettre, 
mais il vient de me venir en Tesprit et je ne puis tenir 
de le chanter, et je vous supplie très-humblement d*en 
fairt autant en mémoire des gros-d'eau],^ 

Nous étions environ une lieue par delà Saint-Denis, 
et il étoit deux heures après minuit. Le travail du che« 
min, le veiller, l'exercice du bal et de la promenade 
m'avoient extrêmement appesanti, quand il arriva un 
accident que je crus devoir être cause de ma totale 
destruction. Il y a une petite bourgade entre Paris et 
Saint*Denis, que Ton nomme la Yillette. Au sortir de 
là, nous rencontrâmes trois carrosses, dans lesquels 
&*en retournoient les violons que nous avions fait jouer 
tout le jour. Voici, monseigneur, qui est horrible ! Le 
diable alla mettre en Tespritde W^^ [de Rambouillet] 
de leur faire commander de nous suivre et d'aller don-* 
ner des sérénades toute la nuit. Cette proposition me 
fit dresser les cheveux en la tête. Cependant tout le 
monde l'approuva. On fit arrêter les carrosses, on leur 
alla dire le commandement. Hais, de bonne fortune, 
les bonnes gens avoient laissé leurs violons à la Barre, 

Dans son célibat, 
Comme un crocodile 
Qui Tient du sabbat. 

* (T.). Ce même fragment se lit également au nus, de Conrari. 

— Quant à l'explication de ce mot ^ro^wf eau, voyez p. 143, note 2. 



52 LETTRES DE VOITURE. 

et Dieu les bénie. Par là, mouseigneur, vous pouvez 
juger que M'*® [de Rambouillet] est une aussi dange- 
reuse demoiselle pour la nuit qu'il y en ait au monde, 
et que j'a vois grand'raison chez M™® [Aubry], de dire 
qu'il falloit faire sortir les violons, et qu'il ne falloit 
rien pour se rembarquer, tant qu'on les voyoit pré- 
sents. Nous continuâmes notre chemin assez heureu- 
sement, si ce n'est qu'en entrant dans le faubourg, 
nous trouvâmes six grands plâtriers tout nus, qui pas- 
sèrent devant notre carrosse [du côté de la portière 
où étoient M^^^ de Rambouillet et W^^ Paulet ' ]. Enfm 
nous arrivâmes à Paris. Et ce que je m'en vais vous 
• dire est plus épouvantable que tout le reste. Nous 
vîmes qu'une grande obscurité couvroit toute la ville, 
et au lieu que nous l'avions laissée, il n'y avoit que 
sept heures, pleine de bruit, d'hommes, de chevaux 
et de carrosses, nous trouvâmes un grand silence et 
une effroyable solitude partout , et les rues tellement 
dépeuplées que nous n'y rencontrâmes pas un homme, 
et vîmes seulement quelques animaux qui, à la lueur 
des flambeaux, se cachoient. Mais, monseigneur, je 
vous dirai le reste de cette aventure une autre fois : 

Qui è*l fin del eanto^ e iomo ad Orlando : 
AddiOf iignor; a voi mi rieommando, 

11. — AU MÊME. 

[A Paris... 1630?] 

Monseigneqr, comme nous avons été au milieu de 

' Ms8, de Conrart, L'exemplaire de Tallemant donne également 
cette addition, mais avec une variante : « où étoient M^'^ de Bour- 
bon et M>ne Aubry. » — La leçon de Conrart nous parait être la 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1630). 53 

notre voyage, un vent de nord^ouest s'est levé de terre, 
et s*est renforcé de telle sorte qu'il nous â contraints 
de gagner ce lieu, qui est un petit port de mer appelé 
Montrouge. La pluie a été si violente et l'orage si 
grand, que c'est une merveille que nous nous soyons 
sauvés; et sans les prières des gens de bien qui se sont 
trouvés avec nous, je crois que nous étions perdus. 
M^i® de Rambouillet, dans le fort dn péril, a voué 
que deux mois durant vous iriez tous les huit jours à 
confesse; et moi, à un grand coup de vent, j'ai promis 
que vous jeûneriez trois jours entiers. Nous vous sup- 
plions très-humblement, monseigneur, de nous ac- 
quitter exactement de nos vœux, car nous ne sommes* 
pas tellement hors de danger que nous devions r'ten 
mépriser. L'air est encore extrêmement brouillé, et 
nous voyons des signes du ciel et des éclairs qui nous 
font tout transir. C'est une chose pitoyable de nous 
voir en ce lieu. Mais tant que ce vent tirera, ce seroit 
une témérité trop grande d'en partir. L'on nous a dit 
que l'on tâchera à nous trouver ici du pain, et que, 
dans huit jours, il pourra y avoir des fèves. Sur cette 
espérance, monseigneur, nous vous baisons très-hum- 
blement les mains, et moi particulièrement qui suis, 
monseigneur, votre, etc. 

12. — AU MÊME. 

[1630?] 

Monseigneur, j'étois en doute si je devois vous parler 
d'une affaire qui m'est extrêmement importante. Mais 

véritable ; il ne serait pas vraisemblable que M"« de Bourbon fût à 
la portière {Note de M. de Bionmerqué), 



S4 LSTTaBS DE VOITURB. 

M*"^ la marquise de Rambouillet m*a assuré qu'il n'y 
avoitpointde danger; et je ne fais point de difficulté de 
la croire, vous ayant ouï dire beaucoup de fois qu'elle est 
une des plus prudentes personnesdu monde, et que Ton 

ne peut faillir par son conseil Ayant déjà reçu tant 

de bien de vous, je n'eusse pas osé vous importuner de 
cette affaire, si elle eût été pour moi de moindre oon* 
séguence ; mais, monseigneur, je sais bien que vous 
ne vous lassez jamais de bien faire, et j'espère que 
vous, qui n'avez pas épargné votre bien pour me se- 
courir, serez bien aise de sauver le mien en cette occa- 
sion, et de me faire le plus important plaisir que je 
puisse jamais recevoir do personne. Je vous supplie 
très-humblement, monseigneur, de me pardonner, et 
de croire que je suis avec toute sorte de respect, mon* 
seigneur, votre, etc. 

13 ( INÉDITE )*. — AU MÊME'. 

[A PwU, ....• 1631 ^J 

Si ce n'étoit en qualité de secrétaire d'une dame, je 
n'aurois jamais osé entreprendre de vous écrire; mais 
W^^ la maréchale do Saint-Luc m'a commandé de 
vous faire de très^humbles remerciements de sa part» 

* Mis, de Conrart, p. 798. 

^ Le nom est en blanc dftna le manuacril; j'ai mis celui du car- 
dinal de la Valette, parce que la leltre m'a paru être tout à fait 
dang le ton de celles que Voiture lui adresse ordinairement; mais 
je n'oserais rien affirmer. 

^ La maréchale de Saint-Luc, dont il a été question précédem.- 
ment (voyez p. 48], mourut au mois de janvier 1632 ; c'est ce qui 
m'a induit à placer ici cette lettre, qui ne saurait être postérieure 
à l'année 1G31, quoiqu'elle ait (Uêtre écrite beaucoup plus tôU 



A MAD8II0ISBLLB PAULHT (1631). 55 

et de vous dire que si elle eût été asaei hardie» elle 
vous eût écrit elle^mâme. Elle a trouvé la leltre qu'elle 
a eue pour le concierge de Ruel plus obligeante et plus 
civile qu'elle ne Teût su désirer, et je lui ai fait voir 
dans celle de M. de Chaudebonne avec quelle affection 
et combien de compliments vous (la?) lui avez envoyée. 
Aussi se tient-elle infiniment obligée de toutes les ci* 
vilités dont vous avez voulu accompagner cette faveur, 
et elle dit qu'elle prend cela à bon augure, et qu'elle 
espère à cette heure recouvrer ce qu'elle a eu de beauté, 
puisqu'il vous a plu de prendre tant de soins d'elle. 11 
est vrai, monseigneur, que vous accomplissez avec plus 
do grâce que personne du monde tous les services que 
vous rendez aux dames; mais outre cela il y a encore 
quelque chose en votre fortune qu'ils sont mieux reçus 
qu'ils seroient de pas un autre. Pardonnez-moi , s'il 
vous plaît, si j'ose vous en tant dire, mais on me fait 
écrire tout ce qui est ici, et cette lettre, monseigneur, 
^st dictée par une dame, quoiqu'elle soit écrite par 
voire, etc. 

14» — A MADEMOISBIIE rAV^ET ^ 

[1630 ou i631.] 

Mademoiselle, il n'y eut jamais de si beaux enchan* 

> Hm. de Courart, p. 697. -^ Angélique Paulet, née vers 1&83, 
morte en I65t, Elle était fille de Charles Paulet, leorétaire de la 
chambre du roi, invcnicur de l'impôt qui fut appelé de ton nom 
ia Pauletie. Somaise lui a donné place dans le Grand Dictionnaire 
historique des Précieuses, où elle est désignée sous le nom de 
Parthénie. Elle est Élise dans Céyrus (septième partie, liv. l^*^), où 
M>i« de Scudéri «apporte eon liistoiro tout au long. Enfin Talle- 



56 LETTRES DE VOITURE. 

tements que les vôtres , et tous les magiciens qui se 
sont servis d'images de cire n'en ont point fait de si 
étranges effets que vous. Celle que vous avez envoyée 
a rempli d'étonnement tous ceux qui l'ont vue; et ce 
qui est beaucoup plus admirable, et que je pense que 
toute la magie ne peut faire , elle a donné de Tamour 
à M°ie la marquise de Rambouillet, et à moi de la joie 
le même jour que vous êtes partie. Je ne comprends pas 
comme cela m'est pu arriver. Mais la lettre et le pré- 
sent qui vinrent de votre part me firent oublier tous 
mes maux , et je reçus la petite Europe ' avec autant de 
contentement que si l'on m'eût donné celle qui fait 
une des trois parties du monde et que Ton divise en 
plusieurs royaumes. Aussi vaut-elle davantage, puis- 
qu'elle vous ressemble. Et M***® la marquise, sous ce 
prétexte, me Tôta par force, et jura Slyx qu'elle ne 
sortiroit point de son cabinet. Ainsi Europe a été ravie 
pour la seconde fois, et beaucoup plus glorieusement, 
ce me semble, que lorsqu'elle fut enlevée par Jupiter< 
Il est vrai que pour m'apaiser l'on m'a donné deux 
chiens qui ont le museau si long, qu'à mon avis ils 
valent bien une demoiselle ^ et je ne sais s'il y en a une 

mant lui a consacré un long article dans ses Historiettes, Nous la 
retrouverons souvent dans notre chemin. 

' Qu'est-ce que cette Europe, que M^i® Paulet avait donnée en 
présent à Voilure, et qui lui fut prise par M>n« de Rambouillet? 
Sans doute une petite statuette ou uile peinture représentant l'en- 
lèvement d'Europe : c'est du moins ce que donnent à entendre 
ces mots : « Ainsi Europe a été ravie pour la seconde fois, » que 
nous trouvons un peu plus bas. Nous savons aussi que W^ de 
Rambouillet éUiit curieuse de tout objet d'art. 

^ M^i^i de Rambouillet lui donnadeux chiens pour son Europe (T). 



A MADAME DU VIGBAN (l63l). 57 

dans Paris pour qui je les voulusse donner. Aussi bien, 
en rtiumeur où je me trouve, je ne dois plus converser 
avec les créatures raisonnables; et dans le désespoir 
où je suis, je voudrois être en un désert entre les griffes 
du plus cruel des lions. [Mais, sans mentir, mademoi- 
selle, vous leur avez appris à dire et à faire tant de 
galanteries, que je passerois plus volontiers avec eux 
en Afrique que ne je m*en irois à Nanci ; et je tiens que 
Ton ne doit avoir de Tamitié que pour les lions '], moi 
qui disois que Ton ne devoit aimer que les chiens. 
Vous qui les avez rendus galants, faites, s*il vous plaît 
aussi, qu'ils soient reconnoissants, et qu'ils se sou- 
viennent quelquefois de moi, puisque je les honore 
plus que personne du monde, et que je suis, mademoi* 
selle, votre, etc. 

i5. — A MADAME DU VIGEAN 

(En lui envoyant une élégie qu'il avait faite, et qu'elle lui avait demandée 

plusieurs fois ^ ]. 

[Même date.] 

Madame, voilà cette élégie que vous m'aviez beau- 

^ Mss, de Conrart, — Voiture joue ici sur le mot de lionne qu*il 
donnoit à MU^ Paulet, à cause de son ardeur, et de ses cheveux, et 
de son courage... Cela s'entendra mieux par la suite (T). — Tal* 
lemant s'exprime à peu près dans les mêmes termes dans Thisto- 
riette de M^^*: Paulet : « L'ardeur avec laquelle elle aimoit, son 
courage, sa fierté, ses yeux vifs et ses cheveux trop dorés, lui 
firent donner le surnom de Lionne, » Voiture fait dans ses LeUres 
de fréquentes allusions à cette plaisanterie. Voyez surtout les 
leUres 53 et 54. 

^ Mss. de Conrart f p. 851. — Anne de Neuf bourg , mariée à 
François Poussard, marquis du Vigean. Sa fille cadette inspira une 
vive passion au duc d'Enghien, depuis prince de Condé, et finit 



58 LimiBS DE VOITURB. 

coup trop demandée, et qui jusqu'ici avoit élé ouïe de 
quelques-uns, mais qui n*avoit encore été lue de per* 
sonne. Je voudrois bien qu'il m'en arrivât autant qu'à 
vous, qui, après avoir caché longtemps la plus belle 
dioae du monde', avez ébloui en la montrant tous 
ceux qui l'ont vue. Mais c'est être trop amoureux de 
mes vers que de leur souhaiter cet avantage; et je ne 
voudrois pas qu'ils fussent meilleurs, puisqu'ils n*ont 
pas été faits pour vous. Si vous les trouvez fort mau- 
vais, vous m'en devez savoir d'autant plus de gré de 
ce que les connoissant comme vous, je n'ai pas laissé 
devons les envoyer. Et, sans mentir, pour m'obliger à 
cela, il ne falloit pas avoir moins de puissance sur 
moi que celle que vous y avez acquise depuis queU 
ques jours; et sans votre commandement, madame, 
ils n'eussent jamais été ailleurs que dans mamémoire. 
Mais il est temps qu'ils en sortent pour laisser place à 
quelque objet plus agréable; et ce que W^^ Paulet* me 
fit voir l'autre jour l'occupe tellement à cette heure, 
que je ne sais s'il y aura plus de lieu pour pas une 
autre chose. Je vois bien, madame, que je vous fais un 
poulet, en ne pensant faire qu'une lettre d*excuse et 

par se faire carmélite. Voyet Tallemant, HUtorietteê, t. III, p. 20 ; 
les Mimoireê de M^^ de Montpènsier, à l'année 1637 ; et principa- 
lement If. Cousin , la Jfeuneêse de M^^ de Longueville, 

< 8a gorge, qu'elle avoit fort belle, et qu'elle n'avoit Jamais 
montrée (T. ). — L'usage était alors de se découvrir la gorge ; 
d*où vient que dans les Portraiit si fort en vogue à cette époque, 
il en est toujours fait mention, comme des yeux, de la bouche, etc. 
Ifme du Vigean , à ce qu'il paraît , faisait exception à la règle 
générale. 

' MUo Pauleti qui 6la les mouchoirs de dessus cette gorge (T)« 



J 



A MADBMOnBtLE DE RAMBOUILLET. 59 

de compliment. Mais je voudrois bien que les autres 
fautes que vous trouverez ici fussent aussi excusables 
que celle-là. Cependant je vous jure qu'il y a bien long- 
temps que je ne m'étois tant engagé, et qu*il y a beau- 
coup de personnes à qui je n'en voudrois pas dire au- 
tant» quand bien elles me tiendroient Tépée sur la 
gwge. Mais puisqu'il n'y peut avoir de scandale, vous 
"devee, ce me semble, madame, recevoir favorablement 
ce commencement d'affection, pour voir comme je 
ferois si je devenois amoureux , et ce qui en arriveroit 
si on me laissoit faire* 

16. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET 

(Sûf la ttioH de Bon frère, qui mourut àe peste, et qu'elle assista 

pendant si mnladie * )» 

[Septembre ou octobre I63i *.] 

Mademoiselle, n'ayant pas moins d'admiration de 
votre courage et de votre bon naturel que de ressen* 

* Mss. de Conrart, p. 613. «^ Ce frère de M"' de HambOdillet 
avait hait ans quand 11 mourut. VL^ de Rambouillet, «a fllle et 
M"» Paulet Tassistèrent jusqu'à la fin* Fléchier n'a eu garde 
d*omettre ce trait dans son Oraison funèbre. C'est do cette époque 
que date la première connaissance de la belle Julie et de M. de 
Ifontausier. Le dévouement avec leqi:iel W^^ de Rambouillet avait 
•nftté aoii jeone frère pendant les neuf Jour* que dura sa maladie 
firent du bruit dans le monde { tout ce qu'il y avait de personnes 
distinguées à la cour et à la ville allèrent en foule témoigner à 
M»« et à M>i« de Rambouillet l'admiralion qui était due à leur 
vertu et la part qu'elles prenaient à la perle qu'elles venaient de 
faire. Le marquis de Salles y alla des premiers, et à la seule vue 
de M^ie de Rambouillet, il se sentit, dit son biographe, percé d'un 
irait imperceptible. 

^ « 1^ contagion diminue fort en cette ville par la bonne police 
qu'on y a apportée • (Gazette de France, du 6 novembre 1G31. De 
Paris), Elle avait sévi durant toute cette année 1G31 avec une 



60 LETTRES DE VOITURE. 

timent de votre douleur, je suis si fort touché de l'un 
et de l'autre, que si j'étois capable de vous donner les 
louanges qui vous sont dues, et la consolation dont 
vous avez besoin, j'avoue que je serois bien empêché 
par où commencer : car quelles obligations peuvent 
être également plus pressantes que de rendre à une si 
éminente vertu les honneurs qu*elle mérite , et à une 
si violente affliction le soulagement qu'elle désire? 
Mais j'ai tort de désunir ces deux choses, puisque 
votre charité les a si parfaitement unies, que rassis tance 
incomparable que vous avez rendue à feu M. votre 
frère, vous doit être maintenant une consolation 
nonpareille, et que Dieu vous donne en cela par jus- 
tice ce que les autres lui demandent par grâce ; sa 
bonté infinie ne pouvant laisser sans reconnoissance 
une action si extraordinaire de bonté que celle qui 
vous a fait mépriser votre vie, pour porter les devoirs 
de la meilleure sœur du monde au delà de vos obliga- 
tions, et par une constance admirable demeurer ferme 
au milieu d'un péril qui fait trembler les plus coura- 
geux. Cette même raison ne me peut permettre de 
douter qu'il ne vous en préserve et qu'il ne verse sur 
vous pour récompense de votre vertu. les bénédictions 
que vous souhaite, mademoiselle, votre, etc. 

17. — A MADAME LA MARQUISE DE SABLÉE 

[Même date.] 

Madame, pour vous consoler de la mauvaise nou- 

grande intensité; les hôpitaux ne pouvaient suffire à contenir 
les malades. 

^ Mss. de Conrarif t. X, p. 565. Insérée pour la première fois. 



A LA MARQUISE DE SABLÉ (l63l). 61 

velle que vous avez déjà apprise, je ne sais point de 
meilleur moyen que de vous faire peur pour vous- 
même. Sachez donc que moi qui vous écris j'ai été, trois 
jours durant, en une maison où deux personnes mou- 
roient de la peste. Jamais vous ne fîtes mieux que de 
sortir de Paris, puisque c'étoit le temps où les hon- 
nêtes gens dévoient être affligés .M""^ de Rambouillet a 
perdu son petit-fils, qui est mort de là peste en trois 
jours', et elle n'a pas voulu sortir de sa maison tant 
qu'il a été en vie. Vous pouvez juger, madame, que 
rien ne m'a pu empêcher d'être toujours parmi eux, 
puisque vous n'étiez point ici. Mais j'ai peur que je ne 
vous épouvante trop, et que le remède dont je veux 
guérir votre ennui ne soit plus violent que le mal. 
Sachez donc que moi qui vous écris ne vous écris 
point, et que j'ai envoyé cette lettre à vingt lieues 
d'ici pour être copiée par un homme que je n'ai jamais 

de même que Un sulvanlcp, dans la seconde édition. Voyez Vin- 
troduciion. — Madeleine de Souvré, femme de Philippe-Emma- 
nuel de Laval, marquis de Sablé, seigneur de Bols-Dauphin, fils 
du maréchal de Bois-Dauphin, morte en 1678, à Tàge de soixante- 
dix-neuf ans *. Voyez son Historieile dans Talleroanl (t. IV, p. 74). 
Elle est Stéphanie dans le Grand Dictionnaire des Précieuses ^ et 
Parthénie dans Cyrus (sixième partie, liv. !<'''}. Voiture la courtisa, 
et il ne tint pas à lui que l'on ne crût qu'il avait été aussi heu- 
reux que M. de Montmorency. W^'^ de Scudéri raconte toute cette 
intrigue en détail. M°>e de Subie était des amies de Mademoiselle, 
qui la mit (1658) dans son Histoire de la Princesse de Paphlago^ 
nie, ainsi que W^^ de Vandy et les autres dames de sa société. 

1 Le biographe de M. de Monlausier (Paris, 1729, 2 vol. in-13) 
dit que la maladie dura neuf jours. 

* Diaprés le Nierologe de Port-Royal^ cité par M. Coasin. 
I. 6 



«s LBTTftBft DE VOtTtTnfi. 

VU*. Je f)rends beaucoup de part, madame, au déplat-' 
fAv que vous avez ; je vois bien que ce malheur ne pou^ 
v<Hl arriver en une plus malheureuse saison. La mo*^ 
déralion que je connois en votre esprit et la négligence 
que vous ave^ pour toutes les choses du monde me 
font espérer que vous auress meilleur marché de cette 
affliction qu^une autre; et que la perte de cinquante 
mille livres de rente qui sortent de votre maison % 
par où une autre plus intéressée que vous seroit prin«> 
eipalement touchée, ne vous affligera que médiocre^ 
ment* Mais, madame, je ne me puis résoudre de ré« 
pondre par une lettre de consolation au plus obligeant 
poulet du monde : car la dernière partie de votre 
lettre ne se peut appeler qu^ainsi. Je vous supplie 
très^humblement, madame, soyez bien aise de m*avoir 
écrit aussi favorablement que vous avez fait. Car dans 
tous les ennuis que j*ai, j*ai reçu cette joie aussi sensi- 
blement que si je n*avois point du tout de déplaisir, et 
je ne me puis estimer malheureux tant que j^aurai 
rhonneur d*étre aimé de vous. Je suis si heureux et si 

* Ceci est ane raillerie de notre aatear. « Elle a Tbonneiir 
d'être une des plus grandes visionnaires du monde sur le chapitre 
de la mort, » dit Tallemant en parlant de M*"* de Sablé. Lui et 
Mademoiselle {Histoire de la Princesse de Paphiagonie) Tont des 
récits incroyables de ses peurs et de ses imaginations continuelles 
{Historiettes, 1. 1 V, p. 8 f ). Cela faillit la brouiller une fois avec W^ de 
Ramboulllel. Voyes M. Cousin, M»» de Sablé, p. 16 etsniv. 

^ Par la mort de M. Tévèque de Gominges, son frère (T» ). Ce- 
pendant M*^ de Sablé n'était pas autrement riche ; avec cela qu'elle 
n'était guère d'humeur à bien gouverner sa maison. L'amour, la 
friponnerie (bonne chère), la dévotion plus tard, lui prenant tout 
son temps. 



A LA MARQUISB DE SABLÉ (I63l). 63 

hardi que je n'en doute point du tout : et mon bonheur 
est fort grand en cela, que le bien du monde que j'es^ 
time le plus, est celui que je crois posséder le plus 
assurément. Vous doutez si peu de moi, madame, que 
je sais bien que vous recevrez de meilleur cœur les 
assurances que je vous témoigne avoir de votre affec- 
tion que celles que je pourrois donner de la mienne '; 
et vous qui souhaitez mon bien en toutes choses, ne 
sauriez rien désirer davantage pour moi, sinon que je 
croie que vous m*aimez. Ceux qui ont vu quel chan^ 
gement votre absence a fait en moi et quelle part de 
mon esprit vous avez emportée avec vous, vous pour- 
ront témoigner quelque jour, que je me rends en quel- 
que sorte digne de cet honneur. Mais, madame, je ne 
puis m'empécher de vous dire que M. Le Maître', qui 
vit avec quelle tendresse je vous dis adieu, se sera bien 
confirmé en Topinionqu il avoit% et qu'il croit bien 
voir un jour nos chiflres gravés ensemble sur les arbres 
de Bourbon. Au moins suis-je bien aise de ce qu'il a 
vu, que notre affection est bien reconnue et qu'elle 
est réciproque. Pour moi, madame, je vous dis encore 
ce dont je vous assurai, en partant, que je n'estimerai 
ni n'aimerai jamais rien tant au monde que vous, et 
que je serai toujours avec toute sorte de respect, ma-- 
dame, votre, etc. 



* Voyez les Doutes sur la langue française, p. 259. 

' Fermier de Bourgon, terre de M»» de Sablé (T.). 

^ Ces bonnes gens, qui ne croient pas qu'on puisse aimer que d'a- 
mour, voyant que Voiture se trouvoit mal, soit pour s'être levé trop 
matin, ou pour n'avoir pas mangé, prirent sa foiblesse pour une 
pâmoison amoureuse, cela lui étant arrivé devant U^ de Sablé (T.). 



64 LETTRES DE VOITURE. 

Post-scriptum inédit, — [Madame , M. de Chaude- 
bonne m'écrit que Monsieur trouvera tx)nque je prenne 
un passe-port : cela et quelques affaires me retiendront 
ici encore quelque temps. Je vous remercie très-hum- 
blement des lettres que vous m'avez envoyées, et je 
ferai exactement tout ce que vous me commandez ']. 

Au bas de la lettre précédente était ce billet à JW« de Chalais: 

A MADEMOISELLE DE CHALAIS ^ 

Mademoiselle, je n'aurois pas voulu vous mettre en 
hasard, non plus que madame, en vous faisant lire 
cette lettre. Mais je crois que les personnes qui ont 
pris de la teinture d'or ' ne peuvent prendre de mau- 
vais air. Pour moi, je prends tous les malins trente 
grains d^antimoine, et six yeux de ce poisson que vous 
savez * . Avec cela je puis aller partout sans rien craindre. 
Conservez-moi, s'il vous plaît, toujours l'honneur que 
vous me faites de m'aimer, car si cela vient à me man- 
quer, je prendrois mon antimoine sans être préparé". 
Je suis, mademoiselle, de tout mon cœur, voire, etc. 

i8, — A LA MÊME*. 

[A Paris, un de I63i '*], 

Madame, j'ai reçu avec votre lettre la plus grande 
joie que j'aie eue depuis que vous n'êtes plus ici. Si 

' Mss. de Conrart. 

^ G'étoit une fille d'esprit qui éloit à elle, mais qui ne la servoit 
plus ; au contraire, M^e de Chalais avoit une servante à elle (T.). 
' Elle en avoit pris pour quelque incommodité de la jaunisse (T.). 
* Des yeuxd'écrevisse (T.). 
^ l\ prenoit assez souvent de l'émétique (T.). 
^' M88, de Conrarit p. 551. 
^ Celle lettre et les suivantes, adressées également à ii^^ de 



A LA MARQUISE DE SABLÉ (l63l). 65 

VOUS VOUS souvenez avec combien d*amitié et d*esprit 
sont écrites toutes celles que vousme faites l'honneur 
de m'envoyer» vous n*en douterez pas et vous n'au- 
riez pas Topinion que vous avez de ma négligence, si 
la fortune n'avoit fait perdre la dernière que je vous 
ai écrite. C'est une perte qui vous doit toucher, 
puisqu'il y en avoit une aussi de M^^® de Rambouil- 
let. Elle vous supplie de savoir de M™« de Saint- 
Amand ', à qui elle s^adressoit, ce qu'elle est deyenue, 
car elle en est en peine pour beaucoup de choses qu'elle 
vous mandoit. Pour moi, madame, je vous assure 
que je prends tant de plaisir à vous écrire, que je n'en 
trouve guère davantage à ne rien faire, et mes lettres 
se font avec une si véritable affection, que si vous les 
jugez bien, vous les estimerez davantage que celles que 
vous me redemandez. Celles-là m'étoient à charge et 
celles-ci me soulagent extrêmement. N'est-il pas vrai, 
madame, que je vous aurois fait grand dépit, si j'avois 
mis encore cinq ou six fois, celles-ci et celles-là, et 
que vous vous seriez étonnée de la nouveauté de ce 
style? Je l'ai pensé faire, pour voir ce que vous diriez, 
mais je n'ai plus envie de rire depuis que vous n'êtes 
plus ici. J'en serois parti il y a longtemps, si le chan- 
gement de quelques affaires ne m'y avoit retenu. Ma 

« 

Sablé, ont été écrites vraisemblablement pendant l'biverde 1631 à 
1632, comme Voiture se préparait à aller retrouver Monsieur, qui, 
après son mariage avec la princesse de Lorraine (décembre 1631) 
avait rejoint la reine-mère à Bruxelles (janvier 1632). 

' La femme de l'auteur du Moïse sauvé, vraisemblablement. 
Nous savons par Tallemant que ce dernier était un des habitués de 
rbôtel de Rambouillet. 

6. 



M IfiTTRBS DE VOITURB. 

paresse est née sous la plus heurease oonstellaiion 
qu'il est possible. Elle trouve toujours quelque pré» 
texte à toutes les choses qu'elle ne veut pas faire, et 
l'ai remûi de huit en huit jours mon partement, sans 
qu'il y ait de ma faute d'être demeuré jusqu'à cette 
heure. Je crois, madame, que vous ne trouvères pas 
œla étrange, vous qui y seriez encore, si le chariot 
des pestiférés ne vous en eût chassée. Mais je suis ré* 
soin de m'arracha de Paris dans dix ou douze jours : 
et je crois que je n'y aurai pas beaucoup de peine. Au 
moins la plus forte racine qui m'y tenoit fut ôtée le 
jour que vous en partîtes , et si quelque chose m'y 
pouvoit à cette heure retenir, ce seroit M">^ et M'^^de 
Rambouillet, qui me disent tous les jours que je m'en 
dois aller. Je vous puis assurer, madame, sans pécher 
contre la franchise que je vous dois, que vous êtes ai- 
mée de ces deux personnes, autant que vous le sau- 
riez désirer, et je les entends tous les jours parler de 
vous avec tant de tendresse, qu'une des choses que 
j'aime à cette heure autant en elles est l'affection 
qu'elles vous portent. Ne doutez donc non plus d'elles 
que de moi, et ne mettez point leur amitié entre les 
biens que vous pouvez perdre. 

Je suis extrêmement aise de ce que vous avez assuré 
les autres qui ne sont pas de cette nature, et que vous 
ayez mis l'ordre que vous désiriez dans vos affaires. 
[Mais je crains que cela ne vous ait plus coiHé qu'il 
ne vaut; et ce que vous dites que vous avez achevé en 
un jour avec M, le marquis de Sablé, j'ai peur que vous 
nV ayez mis un jour et une nuit]. Je vous remercie très- 
humblement de ce que parmi les vôtres, vous ne lais- 



A LA MARQUISE DB SABLÉ (1631). 67 

siez pas d'avoir soin des miennes. Dans la négligence 
que j*ai pour cela, il est. nécessaire pour moi que je 
sache ce qu'il faut faire, de si bonne part que je n'y 
ose désobéir, et que je reçoive les avis d'une personne 
qui commande en conseillant. Ce qui me mettoit si en 
peine, et qui m'avoit retenu, est en meilleur état que 
je n'avois espéré, et je crois que nous y donnerons 
ordre moyennant quelque argent que nous contri* 
buons pour cela. Mais je croirai en être sorti heureu- 
sement, s'il ne m'en coûte que cela. Et puis, madame, 
je me soucie moins que jamais d'avoir du bien, à cette 
heure que je suis assuré que vous en aurez. Au pis 
aller, avec les secrets que j'ai dans la chimie et dans 
la médecine, vous me pourrez bien retirer chez vous, 
et vous [me] ferez habiller en gentilhomme quand vous 
voudrez que je vous mène. Vous avez bien jugé que 
j'auroisbesoin de votre faveur auprèsdeM*^^ d'Attichy *, 
et je vous supplie trës*humblement, madame, de lui 
écrire pour moi. Je ne l'ai vue qu'une fois depuis 
votre partement, Cela, et ce que M. Nerli ' lui aura 
pu dire, lui feront bien croire, comme j'espère, que 
vous recommanderez une personne qui ne vous est 
pas indiiTérente et qui vous est assez Adèle pour me* 
riter ce soin-là de vous. Si elle le croit ainsi, je pensoi 

< Une Jeone dame, belte et tptritnetle, d'ane Mi»iblHt6 ▼oliine 
de l'exaltation^ W^^ Anna-Doni d'Atlieby, depuU U comleMe de 
Maure (Cousin, M^*^ de Sablé). — Elle était fille du maréchal de 
Marillac et d'un commis d'Adjacetti, nommé Doni, qui se disait 
gentiliiomme. Elle épousa depuis le comte de Maure, eadet du 
marquis de Mortemart, de la maiiion de Rochechouarl. 

^ M. Le Maître, fermier de Bourgon ( T. ). 



68 LETTRES DE VOITURE. 

madame, qu'elle en jugera mieux que de beaucoup 
d'autres choses , car il est vrai (et pardonnez-moi, 
madame, si je ne vous le dis pas avec assez de respect) 
que je n'aime rien au monde tant que vous, et que je 
suis de tout mon cœur, madame, votre, etc. 

Post'scriptum inédit. — [M"'deChalais est bien sage 
et bien discrète. J'avois toujours bien attendu cela de 
cette fille-Ià. Je vous supplie très-humblement, ma- 
dame , de l'exhorter à continuer et à m' aimer toujours. 
Mais, madame, vous ne me dites rien de M'^' Arnou ' ]. 

19. — A LA HÊME^ 

[ De Paris, au commencement de 1632J. 

Madame, j'ai admiré votre jugement en voyant le 
commencement de votre lettre : car il est vrai que vous 
avez vu plus tôt que moi un sentiment qui étoit caché 
dans mon cœur. 11 me sembloit que j'avois une ex- 
trême hâte de partir. Mais quelque plaisir que j^aie 
d'avoir de vos nouvelles, j'avoue que quand j'ai vu 
Robineau% j'ai eu quelque frayeur de penser que je 
n'avois plus de prétexte de demeurer ici , et je crois 
que j'eusse été bien aise d'attendre encore sept ou huit 
jours cette joie. Cependant, madame, quelque déplaisir 
que je puisse avoir, j'en serois aisément consolé par le 
soin que vous avez de moi , et je suis extrêmement 
content devoir que vous avez plus écrit de lettres pour 
moi en une nuit, que vous n'en avez fait en quatre 

' Mss. de Conrart, 
^ Mss» de Conrart^ t. X, p. 559. 

^ Messager de M^e de Sablé, qui apportait à Voiture des lettres 
de recommandation pour les Flandres. 



A LA MARQUISE DE SABLÉ (1632). 69 

ans pour M"* Desloges ' et pour M™' d'Aubigny ^ C'est 
sans doute la plus grande preuve d*affection que je 
pusse tirer de vous, principalement en la considérant 
avec la circonstance que vous m'écrivez; et je ne dois 
point douter que vous n'employassiez toutes choses à 
l'avancement de ma fortune, puisque vous y employez 
votre peine. Je reconnois cela, madame, avec ce cœur 
que vous savez que j'ai; et outre le contentement que 
je reçois en cela pour mon regard, j'en ai encore un 
extrême de voir que vous êtes aussi généreuse et aussi 
bonne amie que je l'ai toujours désiré. Aussi je vous 
jure que je suis si satisfait en cela de ma fortune, que 
je crois que je la négligerai aux autres choses, et que 
je mépriserai l'amitié des reines toutes les fois que je 
songerai que j'ai la vôtre. Soyez donc, s'il vous plaît, 
madame, extrêmement satisfaite de ce que vous avez 
fait pour moi, sans vous soucier de ce qui en réussira, 
ni du fruit que me produiront vos lettres. Et si vous 
les avez écrites pour me faire avoir du bien ou des 
honneurs, soyez assurée qu'elles ont déjà fait l'effet que 
vous avez désiré. Je ne manquerai pas de les donner 

* Marie de Bruneau, dame des Loges, née vers 1585, morte le 
1®'' juin 1641. — « Elle aToit, dit Tallemant, une conversation en- 
jouée, un esprit vif et accort, et elle a été la première personne 
de son sexe qui ait écrit des lettres raisonnables. » Voyez son 
Hisiorieiie, t. IV, p. 211. — ^"fialzac lui adressa plusieurs lettres. 
C'est elle qui dit une fois à Voiture, après un conte plaisant que 
celui-ci venait de faire : « Celui-là n'est pas bon; percez-nous-en 
d'un autre. » Le manuscrit de Conrart (in-folio, t. 113] renferme 
une notice sur Mi^c des Loges, qui paraît avoir été écrite par une 
de ses filles. 

^ Elle alla depuis en Pologne avec la princesse Marie (T.). 



70 tETTRES D6 VOITURE. 

avec l'ordre que vous me coininande;^. Vous avez bien 
fait, au reste, d*en excuser le style ; car, sans mentir, 
ce jargon de MarFise, de Merlin et d'Alexis ', me sem- 
ble insupportable. Cependant je ne laisse pas de re- 
marquer parmi tout cela beaucoup d^esprit et une 
merveilleuse adresse, et surtout une extrême envie de 
faire quelque chose pour moi. Je trouve extrêmement 
plaisant ce que vous dites à M""" de Rambouillet, que 
si on n'y prend garde j'irois en Flandre comme j'irois 
a Vaugirard, et, à mon avis, ce mot^là tout seul vaut 
une bonne lettre. Il est vrai, madame, que sans le soin 
qu'on a eu de m'en avertir, je fusse allé avec le mes- 
sager de Bruxelles; et, pour dire le vrai, je fais ce 
voyage avec tant de regret, que je-ne puis m'imaginer 
que je dois craindre d'être arrêté ; et sans M*""* [du 
Tremblay '], je souhaiterois de passer lereste de l'hiver 
dans une chambre de la Bastille, pourvu qu'on me la 
donnât bien chaude. [Le Coigneux^] est tout à fait 
ruiné. M. de [Chaudebonne] étoit depuis quatre mois 
dans une étroite amitié avec lui et avec M. [de Belle- 
garde]. Vous pouvez juger, madame, qu'il n'en sera 
pas mieux, ni moi aussi. M"* d'Altichy m'a promis des 
merveilles, et avec autant d'affection que vous auriez 
pu faire. Je vous assure que je n'ai pas mérité eela 
d'elle, et que je ne sais si je le pourrai mériter jamais, 

* Ceux qui aroient suivi Monsieur écrivoient sous des noms 
Inconnus (T.). 

* Femme du gouverneur de la Bastilie et belle-sœur du P. Joseph. 
' La petite cour de Monsieur était remplie dMntrigues. Le Coi- 

gneux, qui était son chancelier, fut disgracié pour avoir tenté de 
s'opposer à son mariage avec la princesse de Lorraine. (Voyez HU' 
torieiies, t. V, p, 6^, 



A LA MAftOmSG DE SABLÉ (1632). 71 

Soyez en sûreté de M™* de Villeroy, et de tonte autre 
chose. J'ai reçu tous vos avis, el je les garderai tou- 
jours. M"" et M"' de Rambouillet vous aiment extrê- 
mement. Je vous dis adieu, madame, les larmes aux 
yeux; et je vous *assure que je vous aime autant que 
vous le méritez, et plus que vous ne sauriez l'imaginer. 

20. — A LA MÊME ^ 

[A Paris, Bème date.] 

Madame, sans mentir, c'est une extrême ingratitude 
& vous de n'avoir pas pris la peine de me faire réponse ; 
et c'est être paresseuse à un point qui ne se peut souf- 
frir, que de l'être çlus que moi. Quelque beau pré- 
texte que j'eusse d^être six mois sans vous écrire, je 
n'ai pu laisser partir Robineau sans vous assurer qu'a- 
près tout cela je suis plus à vous que jamais. Il est 
vrai, madame, que vous ne me sauriez perdre, quelque 
négligence que vous ayez pour moi. Je voudrois bien 
quelquefois, comme M'*® de Ghalais, me pouvoir sauver 
de votre services el il y a bien ici quelques persoimes 
qui se résoudroient à m' enlever. Mais je u*^ puis con- 
sentir, et il me semble que ce seroit me perdre que de 
me sauver de la sorte. M^^ de Rambouillet m'a com- 
mandé de vous dire que, sur lu besoin qu'elle a cru 
que vous aviez d'une personne habile et adroite pour 
être en la place de celle que vous aviez perdue, clic 
vous a envoyé M"® [Forestier], qui de bonmî fortune 
n'avoit pas encore trouve de condition. Elle croit que 

* ÈIss. de Cotirart, p. 569. 

' Ce fut quand elle alla chez M*nc de Kerven o; elle rcloarna 
après chez la marquise de Sablé (T.). 



72 LETTRES DE VOITURE. 

VOUS la recevrez comme une personne qu'elle vous «i 
choisie, et Ta fait partir il y a deux jours •. Je ne vous 
aurois pas écrit cette raillerie, si on ne me Tavoit com- 
mandé; car, en vérité, madame, j'ai le cœur trop outré 
du peu de soin que vous avez de moi. Déchargez-le 
de cet ennui, s'il vous plaît, car il vous jure qu'il est 
tout à vous. Je suis, madame, votre, etc. 

PosUscriptum. — J'étois prêt à partir, et tout résolu, 
quand les nouvelles du délogement de Monsieur ^ m'ont 
arrêté; je Tirai trouver dès que je saurai certainement 
où il est. Mais je vous supplie très-humblement, ma- 
dame, que j'aie auparavant votre congé et une de vos 
lettres. 

24. — A LA MÊME*. 

[De Paris, même date ] 

Madame, si vous ne vous souciez point de mon plai- 
sir ni de mon repos, au moins ayez soin de ma fortune. 
Je suis sur le point de partir sans aucune remise, que 
jusqu'à ce que j'aie eu de vos nouvelles. Je crains que 
les lettres que vous m'aviez données ne soient trop 
vieilles. Si vous avez encore conservé quelque intelli- 
gence en ce pays-là, je crois qu'il seroit à désirer pour 
moi que vous m'en donnassiez d'autres, où vous pren- 
driez occasion de parler en ma faveur, si vous le trou- 

* « Tout cela se fit pour rire ; cette demoiselle n*étoit nullement 
son fait. C'éloit pour l'épouvanter : car celte demoiselle éloit une 
capricieuse et une querelleuse (T.). 

^ Gaston, durant son voyage à Bruxelles (du 28 janvier au 
18 mai 1G32), faisait de fréquentes absences par des motifs, îfoit 
de politique, soit de plaisir. 

' Mss, de Conrart, t. X, p. 5C7. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (16S3). 73 

vez à propos. Mais si vous ne le jugez pas ainsi , au 
moins sera-t-il bien que vous pariiez pour vous, et 
que par vos lettres vous renouveliez les assurances de 
votre fidélité et de votre service; et cela, madame, 
sera toujours quelque sorte de recommandation pour 
moi. Je vous supplie très-humblement de me les en- 
voyer avec toute la diligence possible, car je n'attends 
que cela pour partir. Je vous dis adieu, madame, avec 
tant d'affection et de tendresse, quUl seroit encore plus 
dangereux que Nerli' vit celui-ci que l'autre; et je 
vous jure que j'ai plus de regret de m'éloigner de vous, 
que de quitter celle que je laisse ici. Aussi, madame, 
me serez-vous toujours plus considérable que tout le 
reste du monde ; et ^i vous saviez de quelle sorte cela 
est, vous en seriez satisfaite, vous qui ne sauriez être 
contente, à moins d'avoir les cœurs tout entiers. Je 
vous dis ceci avec la même fidélité que les dernières 
paroles que je dirois en mourant. Il n'y aura jamais 
personne que j'aime, que j'honore, ni que j'estime 
tant que vous, et je serai toujours, madame, en quel- 
que temps, et en quelque lieu que ce soit, votre, etc. 

22. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET 
( Sons le nom du roi de Suéde ' ). 

[Mars 1632.] 

Mademoiselle, voici le lion du Nord et ce conque- 

' C'est ce M. Le Maître (T.). Voyez pi as haut, page 63. 

^ Ms8. de Conrart, p. 593. — MU^ de Rambouillet ayant témoigné 

en plusieurs rencontres qu'elle admiroit le roi de Suède et qu'elle 

sMnrormoit toujours de ses succès, on lui faisoil la guerre qu'elle 

l'aimoit. Un jour elle alla à l'hôtel de Condé avec un nœud de 

I. 7 



7i LETTRES 0E VOITUEE. 

rant dpnt le npm a fait tant de bruit dans Je nionde 
qui vient mcltre à vos pieds les trophées de TAIle^ 
magne, et qui , après avoir défait Tilly et abattu la 
fortune de l*iilspagne et les forces de Tempire, se vient 
ranger sons le vôtre. Parmi les cris de joie et les chants 
de victoire que j'entends depuis tant de jours, je n'ai 
riep oui de si agréable que le rapport qu'on m'a fait 
que vous me voulez du bien ; et dès lors que je T^i 
9Uf j'ai changé tous mes projets et arrêté en vous seule 
cette ambition qui embrassoit toute la terre. Cela 
n*e8t pas tant avoir retranché mes desseins, comme 
les avoit élevés* Car encore la terre a ses bornes , et 
le désir d'en être le maître est quelquefois tombé en 
d'autres âm6s que la mipnne; mais cet esprit qu'on 
admire ^n vous, et qui ne se peut mesurer ni com- 
prendre, ce cœur qui est si fort au-dessus des sceptres 
et des couronnes , et ces grâces qui vous font régner 
sur toutes les volontés, spnt des biens infinis que per- 
lionne que moi n'a jamais osé prétendre ; et ceux qui 
désireroient plusieurs mondes ont fait en cela des 
souhaits plus modérés que moi. Que si les miens peu- 
vent réussir, et si la fortune, qui me fait vaincre par- 
tout, m'accompagne encore auprès de vous, je n'en- 
vierai pas à Alexandre toutes ses conquêtes, et je 

diainanls que ie roi d'Espagne uvoit donné ù M. de Rambouillel, 
«H SQ\\ ambassade. M>°<i de Chàleaurouxy étoit qui alla s'ifuaginer 
qu'on avoil dil que c'éloil le roi de Suède qui avoil fait ce présent, 
préoccupée du bruit de cet amour. On rit beaucoup de cetle bévue, 
«t Voiture, <]ui le sut, fit traveslir cinq ou six hommes en Suédois, 
qui vinrent en carrosse à Thôlel de Uambouillet présenter le por- 
trait du roi de Suède et cette lettre comme ambassadeurs envoyés 
par ce prinee (T.). 



AU CAftDWAL DE LA VALETTE. 76 

croirai que ceux qui ont commandé à tous les hommes 
n'ont pas eu un empire de si belle étendue que moi. 
Je TOUS en dirois davantage, mademoiselle ; mais je 
vais à ce moment donner la bataille à l'armée impé- 
riale, et prendre, six heures après , Nuremberg ^ Je 
suis, mademoiselle, votre très-passionné fierviteUr, 

GUST AVE- ADOLPHE i 

23. — A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE LA VALETTE. 

[A Paris, avril 1632.] 

Monseigneur, quoique j'espère être dans quelques 
jours plus près de vous que je ne suis , je crois qu'il 
est à propos que j'en prenne congé dès cette heure, et 
que je vous die qu'enfin, après beaucoup de peine, je 
suis résolu d'aller trouver mon maître, voyant que je 
n'en ai plus ici. Selon que je puis entendre, ce n'est 
pas me mettre du côté des plus forts , et je ne crois 
pas que je le fortifie guère par ma présence. Au moins 
je vois bien, par l'exemple de M. de Lorraine, et le 
peu de secours qu'il a apporté aux afl'aires de l'empe- 
reur, que les grands hommes ne font pas toujours 
toutes choses, et qu'ils ont besoin de l'assistance des 
autres et de celle de la fortune. Tant y a, monseigneur, 
que je ferai toujours une grande action en sortant de 
Paris, et je crois qu'il faut autant de courage et de 
force pour quitter cette ville, que pour en prendre 
autant que le roi de Suède en tient en Allemagne. Il 
est vrai, monseigneur, qu'il y a moins de difficultés, 

' Gustave-Adolphe entra à Nuremberg dans le courant de mars, 
ce qui permet de fixer approximativement la date de cette lettçe. 



1 



76 LETTRES DE VOITURE. 

à cette heure que vous n*y êtes pas, et j*avoue que la 
fortune m*a aidé beaucoup à m'y résoudre , en vous 
en tirant : car, sans mentir, je doute si j*eusse jamais 
pu en sortir, tant que j'eusse eu l'honneur de vous y 
voir et que j'eusse pu y demeurer avec un si beau 
prétexte que celui d*ètre auprès de vous. Mais, mon- 
seigneur, les personnes qui me pourroient ici donner 
de la joie, remettent toutes les leurs à votre retour, et 
tous les desseins de bals et de comédies se diffèrent 
jusques à ce temps-là. Je ne sais pas, monseigneur, si 
c'est votre absence ou celle de la cour qui ôte quelque 
chose de leur gaieté; mais je vous assure que je ne 
leur vois plus rien Taire de bon cœur, que quand elles 
parlent de vous. Dans un si grand nombre des plus 
aimables personnes du monde, dont vous possédez Taf- 
fection, je n'ai garde de croire , monseigneur, que la 
mienne vous puisse être considérable. Mais il me sem- 
ble que je serois ingrat si jem'empêchois de vous dire 
que les grâces que j'ai reçues de vous, ont fait en moi 
l'effet qu'elles doivent en un cœur bien reconnoissant, 
et qu'entre tant d'hommes à qui vous avez fait du bien, 
il n'y en a point qui soit tant que moi, votre, etc. 

24. — A MADEMOISELLE PAULET *. 

[De Bruxelles, mai 1632.] 

Mademoiselle, je vous remercie très-humblement 
de ce que vous ne vous plaignez point de moi ; et je 
vous assure aussi que vous en avez moins de raison 
que qui que ce soit au monde. Je m'étonne de ce que 

* Ms8, de Conrari, p. 699. 



A MADEMOISELLE PAULET (1632). 77 

VOUS dites que les personnes qui me font Thonneur 
de m'aimer ' me blâment de ma paresse , et qu'elles- 
mêmes en ont tant qu'elles me font reprocher cela 
par un * autre. En l'état où je suis, il seroit bien plus 
raisonnable de m'envoyer des consolations que des 
plaintes; et ce ne sont guère ceux qui sont affligés, 
qui sont bannis et qui perdent leurs biens, qui diver- 
tissent les autres. En disant ceci, ne croyez pas, s'il 
vous plaît, que je me plaigne de cette rare personne 
que son mérite et son peu de santé mettent au-dessus 
de toutes sortes de devoirs \ Mais celles qui écrivent 
de gaieté de cœur, et seulement pour dire des gentil- 
lesses S ne sont pas, ce me semble, excusables, de ne 
m'avoir pas fait cet honneur. Je vous assure qu'il n'y 
eut jamais une tristesse pareille à la mienne , et si 
j'osois écrire des lettres pitoyables, je dirois des choses 
qui vous feroient fendre le cœur. Mais, pour vous 
dire le vrai, je serai bien aise qu'il demeure entier, 
et je craindrois que, s'il étoit une fois en deux, il ne 
fût partagé en mon absence. Vous voyez comme je 
me sais bien servir des jolies choses que j'entends dire. 
Mais vous^ mademoiselle, de qui je tiens celle-ci, et 

< M>°« la Princesse, MU<i de Bourbon, le cardinal de laValeUe, 
M., M^ et W^^ de Rambouillet et quelques autres, pour pou- 
voir avoir des nouvelles de Voiture qui avoit suivi Monsieur, se 
servirent de W^^ Paulet pour entretenir commerce, sans qu'on 
les soupçonnât de rien. Outre cela, Voiture étoit un peu Féru de la 
dame (T.). 

' Var. une {Mss. de Conrart). 

3 Mme de Rambouillet. 

* M"e de Rambouillet, M">« de Sablé et les autres amies de 
l'hôtel de Rambouillel. 

7. 



7S LETTRES DE VOITtHE. 

dont je n'oublie pâ» un bon mot, den^ ans après qtre 
je l'ai ouï dire , ayez soin de m'en demander quelques- 
uns, puisque j'en sais si bien profiter , et envoyez-moi 
quelques paroles dont je me doive souvenir aussi lorig- 
temps que de celles-là. Toutes celles que j'ai vues jus- 
qu'ici de votre part sont si indifférentes, qu'elles n'ont 
rien diminué de mon ennui , et je vous supplie très- 
humblement de m'en envoyer qui aient plus de vertu, 
vous qui savez donner aux vôtres toute celle qu'il 
vous plaît •. Sinon, je croirai que cette réconciliation 
si précipitée, qui fut faite si peu de temps devant mon 
départ, fut fausse, et qu'il n'y a eu rien de sincère en 
vous que votre froideur et votre indifférence'. Vous 
pouvez juger s'il est possible que je vive avec celte 
imagination, et si vous n'êtes pas la plus méchante 
personne du monde, si vous me mettez en ce hasard. 
Je vous conjure d'avoir plus soin de moi. Car vous y 
êtes extrêmement obligée, puisqu'il est vrai que je 
suis plus que jamais, mademoiselle, votre, etc. 

Post'Scriptum. — Après avoir écrit cette lettre, il 
m'a semblé qu'il y avoit cinq ou six dragraes d'a- 
mour. Mais il y a si longtemps que je n'en ai parlé, 
que je n'ai pu m'en retenir, et puis je suis si petit, 
que vous savez bien qu'il n'y a pas de danger en moi. 
[Je vous envoie une lettre que je vous supplie très- 
humblemenl, mademoiselle, de baillerau gentilhomme 

• Var. (|ui vou8 plaît (Mw. de Conrcert), 

2 M"c Paulel et Voilure se brouillèrent souvent. La der*nière 
querelle, suivie cette fois d'une rupture complète, eut lieu après 
le retour de Flandres. Voyez Tallemant, Hiatoriettes, t. IV, p. 4 f . 



A MADEfliÔlSELtE ^ACtÈT («632). 79 

que vous appelez votre serviteur • , et c(ui me fit l'hon- 
neur de pleurer quand je lui dis adieu. Monsieur par- 
ti! d'ici mardi ^ J*élois déjà k cheval pour partir avec 
lui ; mais mon cheval de bagage s'estropia en sortant 
à vingt pas de mon logis. Ainsi, sans dire adieu k 
M. de Chaudebonne, qui étoit à trois cents pas devant 
moi, j'ai été contraint de demeurer ici. J'en espère 
partir dans trois ou quatre jours avec M. de Jouy et 
plusieurs autres qui sont demeurés]. Au reste, cet 
homme doftt vous me pariez est mort , il y a long- 
temps ^ : il ne reste qu'à l'enterrer; mais on le laisse là 
par négligence. 

25. — A LA MÊME *. 

Du port Digoin, sur la Loire, le 27 juin [1 632 *]. 

Mademoiselle, ce fut un grand bonheur pour moi de 
recevoir votre lettre devant que de partir de Bruxelles 
et de recevoir tant de consolation à la veille d'avoir 
tant de peine. Depuis, je n'ai eu aucun déplaisir, quoi- 
que j'aie eu beaucoup de mal. Car je ne veux pas qu'if 

* Le cardinal de la Valette qui Tappeloit en riant : ma mat- 
tresse ( T. ). 

' 18 mal 1632. 

^ M. de Chaudebonne (T.). —Ceci est dit par plaisanterie. 

* lfiss.de Conran, p, 701. 

'^ Voyez rinlrodurtlion. — Parli de Dijon le 22 juin, Gaston 
coucha le 23 à Couches, le 24 au mont Saint- Vincent, le 27 à Di- 
goin, le 2S à Vichy ; le 29 il passa l'Allier, et séjourna jusqu'au C ; 
le G, il vint coucher à Arlonne, prèsRiom; le 7, à Vouroi, où il 
demeura quatre jonrs; le 11, à Orsay, le 13 au Bourget, d'où il se 
dirigea vers Albî, Castres cl Milhau (Gazette de Fronce, — f^t Pé- 
zénas, le 29 juillet 1632). 



80 LETTRES DE VOITURE. 

soit dit qu*un homme dont vous avez soin puisse être 
malheureux, et j*aurois honte que la fortune eût sur 
moi plus de pouvoir que vous. J*ai cheminé douze 
jours sans m*arrêter, depuis le matin jusqu'au soir. 
J'ai passé par des pays où le blé est une plante rare, 
et où l'on conserve les pommiers avec autant de soin 
que les orangers en France. Je me suis trouvé en des 
lieux où les plus vieilles personnes ne se souviennent 
pas d'avoir jamais vu de lit; et pour me rafraîchir, je 
me trouve à cette heure dans une armée, où les plus 
robustes sont fatigués. Cependant, je vis encore et je 
ne vois ici personne qui se porte mieux que moi. Je 
ne sais pas à quoi attribuer une force si extraordinaire, 
qu'à l'effet de votre lettre, et il me semble que je suis 
comme ces hommes qui font des choses surnaturelles, 
après avoir avalé un billet. En arrivant, je me suis 
fait enrôler, par la faveur de M. de Chaudebonne, 
dans une compagnie de cravates, et je vous puis dire, 
sans vanité, mademoiselle, qu'il n'y a personne qui y 
fasse mieux que moi. Je n'ai point pourtant encore 
enlevé de femme ni de fille, pour ce que je me suis 
trouvé las du voyage et que je n'étois pas en trop 
bonne consistance; et tout ce que j'ai pu faire, a été 
de mettre le feu à trois ou quatre maisons ' . Mais je me 
fortifie tous les jours, et je suis plus déterminé qu'il 
n'est possible de croire. Tout de bon, je suis tout 
autre que vous ne m'avez vu; et telle personne s'est 
sauvée autrefois de mes mains qui ne m'échapperoit 

' Les mémoires du temps conliennent de tristes récits des ex- 
cès que les soldats de Gaston commirent en France tout le long 
de leur route. 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 81 

pas à cette heure. Je crois, pourtant, quelque méchant 
que je me fasse, que vous ne croyez pas que je le 
sois tant, et que vous ne pensez pas que l'on me 
doive beaucoup craindre, et mémement vous, made- 
moiselle, puisque vous savez bien que vous avez 
toute sorte de pouvoir sur moi, et que je suis de tout 
mon cœur, votre, etc. 

Post'scriptum. — Mademoiselle, en partant de 
Bruxelles j'envoyai quelques tableaux à celui qui vous 
doit donner cette lettre. Je le priai de vous lés porter, 
etje vous supplie très-humblement, mademoiselle, de 
les donner à la personne, à qui vous jugez que je les 
envoie, et de lui dire que c'est une partie de mon pil- 
lage, et que je lui donne cela en rabattant sur ce que 
je lui dois de la mourre ^ 

26. — A LA MÊME ". 

De Youroy, ce 10 juillet [1632]. 

Mademoiselle, vous auriez plus souvent de mes 
nouvelles, si je pouvois; mais pour l'ordinaire, nous 
arrivons en des lieux où l'on trouve plus aisément 
toute autre chose, que de l'encre et du papier. Et puis 

I II avoiljoué à la mourre avec M"» de Rambouillet (T.). Les 
éditions postérieures à l'édition de 1656, annotée par Tallemant, 
portent : de Famour. J*ai préféré l'autre variante, comme étant 
plus dans le goût de Voiture. — Quant à la mourrCf c'est un Jeu 
que les Italiens ont emprunté des Latins, et qui consiste à deviner 
à Timprovlste combien l'adversaire a levé ou baissé de doigts : dig • 
nus est quicum in ienebris miees. De micare on a fait micatura, et 
de mteaiiira mourre {Menayiana}. 

' Mss, de Conrartt p. 703. 



92 LBTTNBg 0E VOtTURE. 

il faut écrire avec tant de relenae qu'étourdi comme 
je suis, je ne prends jamais la plume que je uç tremble 
de peur d'en trop dire, et que je ne fasse d'étranges 
efforts pour m'en empêcher. Même à cette heure, je 
meurs d'envie d'écrire des choses qu'il est plus à pro- 
pos de taire, et que peut-être vous-même ne trouve- 
riez pas trop bonnes. Car il me souvient que par votre 
dernière vous m'avez défendu de parler d'amour : et 
il faut que je vous obéisse quelque peine que j'y aie. 
Et je ne puis pourtant, mademoiselle, que je ne vous 
dise que, quelque autre passion que j'aie pour la guerre, 
il y en a quelque autre qui est bien plus forte en moi, 
et que je connois que nos premières inclinations sont 
toujours les maîtresses. Nous ne trouvons rien qui 
nous résiste. Nous nous approchons tous les jours du 
pays des melons, des figues et des muscats, et nous 
allons combattre en des lieux où nous ne cueillerons 
point de palmes qui ne soient mêlées de fleurs d'oran- 
ges et de grenades. Mais je vous assure que je quitte- 
rois volontiers ma part de toutes nos victoires pour 
avoir Thonneur d'être a cette heure à vos pieds, et que 
j'estimerai toujours moins le titre de conquérant que 
celui de votre, etc. 

Posi'Scripium inédit, — [Je vous assure que 
j'aime toujours tout ce que je dois aimer, mieux que 
jamais']. 

' M"«de Rambotiniet, e luiu quanîe. 



A MADEMOISELLE PE BAMBOUILLET (1032). 83 

27. — A MiOE|IO(S?LLE pB RAMP0UI(.tET K 

[Juillet 1632 ^] 

Mademoiselle, je n'ai garde de trouver rien h redire 
à voire prudence, puisqu'elle est jointe avec tant de 
bonté, et qu'elle ne s'emploie pas moins à pourvoir 
aux biens des autres, qu'aux vôtres mêmes. J'avoue 
que je me fusse étonné d'être le premier malheureux 
que vous eussiez abî^ndonné, et que vous eussiez fait 
sur moi l'apprentissage de cette vertu impitoyable, 
qui n'a encore pu compatir avec votre générosité. 
Aussi puisque les actions qui se font avec péril sont 
plus estimées que les autres, il ne faut p^s toujours 
chercher toute sorte de sûreté à bien faire, et vous 
êtes, ce me semble, mademoiselle, particulièrement 
obligée d'avoir soin des misérables, puisqu'avec des 
paroles seulement, vous pouvez changer^ leur condi- 
tion. Celles que vous m'avez fait l'honneur de m'cn- 
voyer ont fait en moi tout l'effet que vous pouvez 
imaginer, et je n'ai été depuis tourmenté de rien, que 
du regret de ne ppuvQJr témoigner le ressentiment que 
j'en ai. Il est vrai, madempiselle, que lorsque vous ne 
voulez pas être méchante, vous êtes la plus accomplie 
personne du monde, et la bonté qui est si aimable en 
tous les sujets où elle se trouve est beaucoup plus esti- 
mable en vous, en qui elle est mieux accompagnée 

' Mss. cleConrarl,\i,Q\l. 

' Celte lellre nu porte poinl de i]ate; peut-être élait-elle jqîQle 
à la précéilente. 

^ Changer au sens actif, c*c§t*à- lire « faire changer. « 



84 LETTRES DE VOITURE. 

qu'elle ne fut jamais en personne. Je n'eusse pas tant 
différé à vous remercier très-humblement de celle 
qu'il vous a plu avoir pour moi, si j'en eusse trouvé 
l'occasion, et je mets cette lettre entre les mains de 
la fortune, sans voir comme elle pourra passer au tra- 
vers de tant de difficultés et de feux qui nous entou- 
rent. Je crois pourtant qu'elle sera assez heureuse 
pour ne se point perdre, puisque c'est à vous qu'elle 
s'adresse, et que vous ne manquerez pas de la rece- 
voir par ce bonheur que vous dites que vous avez en 
toutes les petites choses. J'en aurois ici beaucoup à 
vous dire qui ne sont pas petites, et que je voudrois 
bien que vous sussiez. Mais je crois que vous voulez 
que je sois prudent aussi bien que vous, et que je 
n'écrive rien qui soit sujet à être expliqué. Cependant, 
quoique nous soyons du parti contraire, je crois que 
je puis dire sans crime qu'il n'y a personne dans le 
nôtre que je suivisse si volontiers que vous, et que 
je serai toute ma vie, avec toute sorte de respect et de 
véritable estime, votre, etc. 

28. — A M. DE CHAUDEBONNE^ 

A Madrid, ce 11 septembre 1632. 

Monsieur, si je meurs, votre philosophie vous con- 
solera assez. Mais je crois que ce sera avec quelque 

* Chaudebonne était de la maison du Puits-Sain l-Martin , de 
Dauphiné, et le meilleur des amis de Vi^^ de Rambouillet, dit Tal- 
lemant. Ce fut lui qui, après avoir introduit Voiture dans le grand 
monde, le fit entrer chez Monsieur, à qui il était lui-même. Au re- 
tonr des Flandres, il se jeta dans la dévotion ; il commençait à en 
prendre le chemin dès les Pays-Bas. Voyez lettre 66. 



A MADEMOISELLE PAULET (1632). 85 

peine, et qu'il y a longtemps que la Fortune ne vous 
a rien fait perdre qui vous fût si cher. Je pense qu'il 
seroit bien mal à propos que je vous donnasse ici des 
assurances de mon aflection. Vous connaissez mon 
cœur comme celui qui l'avez fait en partie, et vous 
savez les obligations que je vous ai. Cela étant, il est 
impossible que vous ne voyiez bien que vous l'avez tout 
entier. Je reconnois, monsieur, que c'est à vous à qui 
je dois le meilleur de ma vie, et à qui j'espère devoir 
la résolution que j'aurai à la mort. Si j'en viens jusque- 
là, comme il est assez douteux, je vous supplie très- 
humblement de consoler mon père autant que vous 
pourrez, et dire adieu pour moi à toutes mes amies, 
que je quitterai avec quelque sorte de regret. Je vous 
supplie aussi très-humblement de vouloir reconnoitre 
pour moi les obligations que j'ai à M. de Puylaurens. 
Pour ce qui est de l'amitié que vous avez pour moi, 
je vous prie de la continuer toujours : car c'est une 
chose que je ne me puis résoudre de perdre, même en 
quittant le monde. Adieu, monsieur, je suis comme 
vous savez, votre, etc. 

29. — A MADEMOISELLE PAULET '. 

[De Madrid, novembre 1632.] 

Mademoiselle, il ne manque à vos fortunes que 
d'avoir été criminelle d'État, et voici que je vous en 
fais naître une belle occasion. La fortune qui n'a pas 
accoutumé d'en perdre pas une de vous mettre en jeu, 
ne manquera pas peut-être à se servir de celle-ci. Je 

' Ms8, de Conrari, p. 711. 

I. 8 



86 LETTRES DE VOITURE. 

vois bien que je vous mets en quelque péril en vous 
écrivant, sans que ceU« considération m'en puisse 
empêcher. Par là vous pouvez juger qu'il n'y a rien 
que je ne hasardasse pour vous faire souvenir de moi, 
puisque je vous hasarde vous*même, vous que je tiens 
chère et précieuse ' entre toutes les choses du monde. 
Je vous dis ceci, mademoiselle, en un temps où je ne 
voudrois pas mentir, même dans un compliment. Car, 
aiin que vous le sachiez, j'ai su extrêmement profiter 
de la maladie que Ton vous aura dit que j^ai eue. Elle 
m'a fait prendre de bonnes résolutions; que si je ne 
les avois pas, je les voudrois acheter de toute ma 
santé. Je vois bien que vous vous rirez de ceci, vous 
qui connoissez ma foiblesse, et que vous ne croirez 
pas que je garde de simples résolutions, moi qui ai 
rompu tant de vœux. 11 est vrai pourtant que j'ai vu 
jusqu'ici toutes les Espagnoles, comme si c'étoit en* 
core les Flamandes de Bruxelles, et que j'espère d'être 
homme de bien au lieu du monde, où il y a de plus 
grandes tentations, et où le diable se met sous de 
plus agréables formes. Dans cette grande réformation, 
il ne me reste qu'un scrupule; c'est qu'il me semble 
que je pense trop souvent en vous, et que je désire 
avec trop d'impatience d'avoir l'honneur de vous re- 
voir. En modérant toulos mes affections je n'ai pu 
encore réduire celle que je vous porte au point où il 
nous est permis d'aimer notre prochain , c'est-à-dire 
autant que nous-mêmes, et je crains que vous n'ayez 
plus de part en mon âme qu'il ne faudroit eu donner 

' Var, « [Laquelle^ aaiw raenUr], je tiens, etc.» 



A MADEMOISELLE PAtJLET (1632). 97 

h une créature. Voyez, s'il tous plaît, inadefnoigelle, 
quel remède il y a à cela, ou plutôt quelle excuse il y 
a pour le défendre : car, de remède, je crois qu'il n'y 
en a point, et qu'il est impossible que je ne sois pas 
toujours avec toute sorte de passion, ittademoiselle, 
Yolre, etc. 

30.— A LA MÊME K 

[De Madrid, décembre 1632.) 

Mademoiselle, à un si grand malheur que le mien, 
i! ne falloit pas une moindre consolation que celle 
que vous m'avez donnée, et j'ai reçu votre lettre 
comme une grâce que le ciel m'envoyoit après ma 
condamnation. Je ne sauroîs pas appeler d'un autre 
nom que celui-là la nouvelle qui m'a contraint de re- 
venir ici^ et je vous assure qu'il y a beaucoup d'ar- 
rêts de mort qui sont moins rigoureux. Mais, au milieu 
de tous mes maux, il me seroit mal de me plaindre, 
puisque j'ai l'honnear d'être dans votre souvenir; et 
l'on se petit, ce me semble, passer des faveurs de la 
fortune quand on est si heureux que d'avoir des vôtres. 
Ce sera donc par cette raison que je me consolerai de 
demeurer ici, et non par celle que vous dites, qu'il vaut 
tnîeux être exilé en pays étranger que d'être captif en 
sa patrie. Vous ne voyez que la moitié de mon mal- 
heur, si vous ne considérez que je suis Fim et l'autre 
tout ensemble; et si vous y songez bien, vous trouve- 

' Mss, de Conrart, p. 719. 

' La noiiTcIle de !« defnlèrê sortie de Monsieur (12 novembre). 
Verfeï lu Gazette dé France, sons la rtfbrîquef de Madrid, le 20 dé- 
cembre 1632. 



88 LETTRES DE VOITURE. 

rez que deux choses, qui semblent incompatibles, se 
rencontrent en moi, d'être banni et prisonnier en 
même temps. Vous aurez de la peine, mademoiselle, 
à entendre cette énigme, si vous ne vous souvenez que 
j'ai accoutumé de parler un peu d'amour en toutes mes 
lettres. Que si, comme vous le dites, je dois avoir ici 
quelque liberté, que je n'aurois pas en France, je vous 
supplie très-humblement que ce soit celle-là; et trou- 
vez bon que je vous assure qu'il y a beaucoup de pas- 
sion dans l'affection que j'ai de vous servir '. Je serois 
trop ingrat si pour une personne qui fait des choses 
si extraordinaires pour moi, je n^avois qu'une amitié 
ordinaire : et tout au moins je dois être amoureux de 
votre générosité. L'on m'a mandé l'obligation que j'a- 
vois à un gentilhomme, et à une dame ^ à qui j'en ai 
déjà beaucoup d'autres, et le soin qu'ils ont d'envoyer 
quelquefois savoir de mes nouvelles. Pour tous les 
autres, ils sont demeurés dans un si profond silence, 
qu'il y a six mois que je ne les ai pas seulement ouï 
nommer ; je ne sais si c'est oubli ou prudence, et, pour 
dire vrai, je ne vois guère de chose en cela. En- 
core me semble-t-il être plus excusable de ne rien 
dire à une personne dont on ne se souvient point, que 
de s'en souvenir et ne lui en donner aucun témoi- 
gnage. Je vous laisse à juger, mademoiselle, quel 
lustre cela donne à ce que vous avez fait pour moi, 
et combien je vous suis obligé de m'avoir écrit une 

' Voyez Doutes sur la langue française, p. 72« 

' Sans doute M^e de Rambouillet et le cardinal de la Valette. 
Voiture ne les nommait pas toujours, de peur de les csompromettre, 
en cas qu'il arrivât malheur à ses lettres. , 



A MONSIEUR GOCLAS (1683). 89 

grande lettre en un temps où les autres ne m'oseroient 
pas faire une recommandation. Aussi je vous jure 
que, si je ne puis rcconnoître cette bonté comme je 
voudrois, je la loue au moins et Testime comme elle 
mérite, et que je suis autant qu'il m'est possible, 
mademoiselle, votre, etc. 

34.—' A MONSIEUR GOULAS, 

Conseiller et secrétaire des commandements de S. A. R. monseigneur le 

duc d'Orléans. 

De Madrid, ce 1 5 janvier 1633. 

Monsieur, j'implore votre secours, si tous mes au- 
tres amis m'ont oublié, et je vous fais souvenir que 
vous m'avez appris autrefois que cela ne vous arrive- 
roit jamais. Je suis retourné en ce lieu pour y attendre 
les commandements de monseigneur, et il me semble 
que je suis reculé en un bout du monde, d'où personne 
n'a soin de me tirer. Je vous supplie très-humblement 
de me faire savoir, si vous ne l'avez déjà fait, ce que 
l'on ordonne que je fasse. Ayez, s'il vous plaît, cet 
avantage sur M. de Chaudebonne, et faites voir que 
le plus homme de bien de la terre, et qui aime le mieux 
ses amis, n'est pas si exact à les suivre (sic) que vous. 
Outre qu'il vous en reviendra quelque gloire, je re- 
connoitrai cette obligation comme je dois, et il me 
semble que je la reconnois déjà en quelque sorte, puis- 
que je vous écris, et que je ne lui écris point. Mais, 
puisque son amitié est si endormie, je voudrois bien 
la réveiller avec un peu de jalousie, et je serois bien 
aise qu'il sache que je suis avec toute sorte de pas- 

8. 



9^ teniRB» M vmTniiB- 

9H>n, et smtani que personne du monde, monsieur» 
votre, etc. 

Post'Scriptum. — Monsieur , je ne crois pas que 
vous soyez si malheureux que de ne connoître point 
M"*® fa comtesse de Barïemorit, et que vous ayez {lerdu 
tant de temps à Bruxelles. Je vous supplie très-hum- 
blement de me permettre de l'assurer ici, qu'en quel- 
que lieu que je me sois trouvé, elle a toujours été dans 
. mon esprit comme la plus i>histre femme que j'aie ja- 
mais vue, et qui mérite le pïus d'être aimée, honorée 
et servie. 

32. — A MONSIEUR »E CHAUDBBONNB '. 

[De Madrid, février ou mars 1633.] 

Monsieur, je vous écrivis il y a douze jours % et 
vous remerciai de deux lettres qu'enfin j'ai reçues de 
vous. Si vous saviez le contentement qu'elles m'ont 
apporté, vous auriez regret de ne m'avoir pas écrit 
davantage, et de ne m'avoir pas donné cette consolation 
en un temps où j'en avois tant besoin. Madrid, qui 
est le plus agréable lieu du monde pour les sains 
et les débauchés, est le plus ennuyeux pour les gens 
de bien et pour les malades; et à cette heure que le 
carême empêche les comédies, je ne sache pas qu'il 
y ait un seul plaisir dont on puisse jouir en conscience, 
L'ennui et la solitude où je me suis trouvé ont fait au 
moins en moi un bon effet : car ils m'ont réconcilié 
avec les livres que j'avois quittés depuis quelque 

' Mss. de Conrart^ p. 906. 

* Celte IcUfe manque, de même que beaucoup d'autre?. 



A M. »B sBMjmmmsm (f633). fl 

temps, et ne trouvant point ici d'autres plaisirs, j'ai 
été contraint de choisir celui de fa lecture. Préparez- 
vous donc, monsieur, à me voir quasi aussi philo- 
sophe que vous, et imaginez-vous comibien doit atoir 
profité un homnrie qui , durant sept mois, n'» fait 
autre chose que d'étudier ou d'être malade. Que s'il 
est vrai qtt'one des principales fins de la philosophie 
est le mépris de la vie, i! n'y ai potfnl de si bon maître 
que la colique^ et Socrate ni Platon ne persuadent pa« 
si puissamment; elle m'a donné depuis une leçon de 
dix-sept jours dont il me souviendra longtemps, et m'a 
fait- considérer beaucoup de fois combien nous sommes 
foibles, puisqu'il ne faut que trois grains de sable pour 
nous abattre. Que si elle me fait être de quelque secte, 
ce ne sera pas de celle qui maintient que la douleur 
n'est point un mal, et que le sage est toujours heureux. 
Mais quoi qu'il arrive, monsieur, je ne saorois être 
ni l'un ni l'autre sans être auprès de vous; et rien ne 
me peut tant aider pour tous les deux que votre exem- 
ple et votre présence. Je ne saurois pourtant dire 
quand je SOTtwai d'ici, et, attendant de l'argent, et 
des hommes qui viennent par la mer, j'ai peur d'y 
demeurer plus que je ne voudrois : car ce sont deux 
choses qui ne viennent pas toujours h point nommé. 
Je vous supplie donc très-humblement de ne me pas 
oublier si longtemps que vous avez fait, et de me té- 
moigner, en me faisant l'honneur de m'écrire, que 
vows reconnoissez la vraie affection avec laquelle je 
suis, monsieur, votre, etc. 



92 LETTRES DE VOITURE. 

33. — A MONSIEUR LE MARQUIS DU FABGIS ^ 

Madrid, ce 18 mars 1633. 

Monsieur» j'ai une extrême satisfaction de mon ju- 
gement, d'avoir toujours cru que vous ne m'aviez pas 
oublié, quelque apparence que je visse du contraire, 
et de ce que ma mauvaise fortune ne m'a pu obliger 
à avoir seulement un soupçon de vous. J'ai toujours 
rejeté sur elle les manquements que l'on pouvoit 
croire venir d'ailleurs ; et en un temps où elle sem- 
bloit me vouloir priver de toutes les choses qui m'é- 
toient les plus chères, je pouvois bien croire qu'elle 
m'empêcheroit de recevoir de vos lettres. De sorte, 
monsieur, que je n'ai point usé de cette rigoureuse 
justice avec laquelle vous dites que je vous pouvois 
condamner ; et je serois bien fâché d'avoir si légère- 
ment fait le procès à une personne iqui a partout 
tant.de témoins de sa générosité et de sa vertu , et 
contre qui il n'y a dans le monde que le cardinal de Ri- 
chelieu qui puisse avoir cette volonté. Je vous avoue 
pourtant que, quelque foi que j'eusse en vous, j'ai été 
extrêmement aise de voir des preuves de ce que je 
croyois , et quoique l'honneur que vous m'avez fait 
de m'écrire, et le témoignage que vous me donnez de 
votre amitié, ne m'ait pas rendu plus assuré, il m'a 
rendu plus content. Si cette joie pouvoit être augmen* 

* Charles d'Angennes, seigneur du Fargis, comte de la Roche- 
I)ot, cousin-germain du marquis de Rambouillet, homme de cœur, 
d'esprit et de savoir, dit Tallemant, muis d'une légèreté étrange. 
Il était à Monsieur, et le suivit. Sa femme était dame d'atours de 
la reine (1629), et remplit constamment auprès d'elle le rôle de 
conciliatrice. Voyez Tallemant, BisiorieiieSy t. Il, p. 237. 



AU MARQUIS DU FARGIS (1633). 93 

tée par quelque chose, c'est par les assurances qu'il 
vous plait me donner des bonnes grâces de M. de Puy- 
laurens ^ Je sais, monsieur, que vous avez assez de 
part dans son esprit pour pouvoir répondre de ses 
inclinations, et vous savez avec quelle passion je dé- 
sire de pouvoir mériter la sienne. Aussi quand je lis 
dans votre lettre ce que vous me mandez, que vous 
avez donné ordre pour ma subsistance pour un temps 
de deçà, et que je ne vois point d'ailleurs de quelle 
sorte vous y avez pourvu, ni par quel moyen, j'inter- 
prète cela, que vous avez jugé que l'assurance d'être 
aimé de deux si excellentes personnes suffisoit pour 
me rendre heureux, et que cet honneur pouvoit sus- 
pendre tous mes maux pour un temps. 

L'on attend ici avec impatience MM. de Lingendes' ; 
et vu les grandes tempêtes qu'il a fait et le long temps 
qu'ils mettent à arriver, j'en serois en peine, n'étoit que 
Ton m'a dit qu'ils avoient été pris par les HoUandois, et 
que cela leur a fait perdre un mois de temps. Le comte- 
duc m'a témoigné qu'il importeroit extrêmement qu'ils 
fussent ici et qu'il regrettoit fort que l'on perdit tant 
de temps, pour ne pas savoir ce que Son Altesse dé- 
sire. Selon que je puis juger, il a autant d'envie que 
jamais de servir et de faire assister Son Altesse, et 
montre en cela beaucoup de passion. Je crois, mon- 
sieur, que vous donnerez avis de ceci à M. de Puy- 
laurens , à qui je n'en écris rien, parce que la lettre 

* Voyez la lettre Buivante. 

' M. de Lingendes avait précédé Voitare à Madrid en qualité 
d'envoyé spécial de Gaston. Lui et du Fargis faisaient seulement 
Vinlérim, 



94 LËTtRBS 0Ë YOItUAK. 

que je lui envoie étoit déjà fermée, n'ayant Vu le cottite- 
duc qu'hier au soir. Je n'oserois, ni ne puis sortir de 
0^ lieu devant l'arrivée de MM. de Lingendes; mais 
dès qu'ils seront ici, et que l'ordre que vous dites que 
l'on a donné en ma faveur aura produit quelque effet, 
rien ne m'y sauroit retenir; et, usant du choix que 
vous me faites l'honneur de me mander que l'on me 
laisse, je partirai d'ici en diligence, et irai, monsieur, 
vous rendre moi-même les grâces très-humbles que je 
vous dois pour tant d'obligations que je vous ai. Je 
sais qu'au moins pour les premiers jours, ma conver- 
sation ne vous sera pas ennuyeuse, et que vous aurez 
du plaisir à m'entendre dire combien vous êtes ici 
estimé et aimé de tout le monde, et quelques particu- 
larités que je réserve à ce temps-là. Je souhaite qu'il 
arrive bientôt, et que je vous puisse assurer, mieux 
que je ne puis faire ici, avec combien de passion je 
suis, monsieur, votre, etc. 

34. — A MONSIEUR DE PUYLAURENS ^ 

De Madrid, ce 13 mars 1833. 

Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait 
l'honneur de m'écrire avec plus de joie que je n'en 

* Puylaurens (Antoine do Large, duc de], d'une famille noble 
de Languedoc, favori de Gaston, le suivit dans ses deux retraites 
en Lorraine et à Bruxelles. ÏI eut une grande part à son accommo- 
dement atcc la cour, en 16S4 ; Rtctielfeo le combla de Inens et 
d'honneurs, et lui fit épouser une de ses nièces, M^^^ de Pontchâ- 
teau, après l'avoir fait duc et pair en celte considératiOD. Le cardi- 
nal croyait l'engager par là dans ses intérêts et obtenir de lui qu'il 
l»oriàt son maître à ne pas soutenir la validité de son ineriage avee 
Marguerite de Lorraine ; mais l'ayant trouvé fé^me sur vm pmmt 



A MONSIEUR DB PUVLAUIIBMS (1633). 95 

csperois jamais avoir ici. Et moi, a qui il resta tant 
d'autres choses à désirer, qui suis éloigné de tant de 
chemin du lieu où je me souhaita, qui me vois ici lan- 
guissant, et qui n'en puis sortir sans de grandes dif- 
ficultés, j'ai été en repos de t^ut quand j'ai vu que 
vous aviez soin de moi. Que si, comme vous dites, j'ai 
quelque part dans votre amitié, je trouve que ce bon- 
heur me doit tenir lieu de tous les autres, et que ceux 
à qui vous avez donné des biens et des honneurs 
n'ont pas été si bien partagés que moi. C'est, je vous 
assure, monsieur, la seule consolation que j'ai reçue 
en ce pays , auquel le peu de santé que j'ai toujours 
eue ne m'a pas permis d'être capable d'aucun diver- 
tissement , et oii je n'ai point vu de femmes que sqr 
le Prade ou sur le théâtre. Ainsi , sans me faire de 
violence, je pourrai demeurer d'accord avec vous de 
ce que vous dites au préjudice des dames de Madrid, 
en faveur de celles de Bruxelles, et devant que leur 
présence ou la vôtre semble m'y obliger, je souscris 
dès cette heure à tout ce que vous sauriez penser à 
leur avantage. L'innocence, la jeunesse et la beauté, 
pour lesquelles vous dites que vous les estimez, sont 
des qualités que Ton n'a jamais ici vues ensemble et 
qui ne sont pas même si communes où vous êtes, 
qu'elles ne me laissent lieu de deviner le sujet pour 
qui vous prenez ce parti avec tant de passion '. Que si 
d'aventure c'est la même personne que j'imagine , j'i- 
rois, monsieur, contre mon inclination et mon juge- 

auquel il ultachait tant d'imporluiice, il le Ût arrêter (14 février 
1C35) el jeter à la Bastille, où il mourut la mAme année. 
' La princesse do Cliimny, dont il étoit amoureux (T.}. 



96 LETTRES DE VOITURE. 

ment, si je n*étois pas de votre avis : je vous avoue 
que quand Xarife, Daraxe et Galiane * reviendroient 
encore au monde, l'Espagne n'auroit rien qu'elle lui 
pût opposer. Les artifices dont elles usent deçà ' et 
les illusions avec lesquelles elles se font paroltre ce 
qu'elles ne sont pas, ne sauroient représenter rien 
de si beau, et le blanc même d'ici n'est pas si blanc 
qu'elles. Les plus parfaites beautés qui y soient ne 
se i)euvent pas plus comparer à la sienne, que le bronze 
et l'ébène à l'or et à l'ivoire, et entre les beaux visages 
d'ici et le sien, il y a la même différence qu'entre 
une belle nuit et un beau jour. De sorte, monsieur, 
que moi, qui ai dit beaucoup de fois qu'il n'y avoit 
que les dames espagnoles qui méritassent d'être ai- 
mées, je confesse qu'une seule de la cour où vous 
êtes suffit pour les vaincre toutes, et que l'unique 
avantage qu'elles aient sur celles de delà, c'est qu'elles 
savent être plus amoureuses. Encore je doute que 
ceci soit bien universellement vrai, et si la même for- 
tune que vous avez partout ailleurs vous accompagne 
en Flandre, vous aurez appris à quelques-unes à ne 
leur céder pas même en cela. Mais ce discours se doit 
réserver à la confidence que vous me promettez, 
quand je serai auprès de vous, l'espérance de laquelle 
redouble l'impatience que j'avois de mon retour. Je 
vous supplie donc très-humblement, monsieur, de 
vous souvenir de cette promesse, et prenez garde, s'il 
vous plait, que la multitude de vos aventures ne vous 
en fasse oublier pas une circonstance. Pour moi, au 

' Héroïnes des romans ou des chansons de chevalerie. 
' Deçà, de ce côté des Pyrénées. 



A MONSIEUR DE PUYLAURENS (1633). 97 

lieu que lous ceux qui vous approchent songent à 
leur fortune et vous demandent des charges ou des 
pensions, je tfe désirerai jamais aucune chose de 
vous avec tant d'affection que Thonneur de votre en- 
tretien , et je ne crois pas que vous me puissiez rien don- 
ner qui vaille davantage. Je sais que c^est un bien dont 
vous êtes moins libéral que de tous les autres, et qu'il 
y a bien peu de personnes à qui vous en fassiez part 
volontiers. Mais la passion que j*ai pour toutes les 
vôtres me doit faire être de ce nombre, et l'extrême 
fidélité avec laquelle je serai en toutes occasions, 
monsieur, votre, etc. 

35. — AU MÊME. 

De Madrid, ce 6 avril [1633]. 

Monsieur, cet homme que vous pensiez avoir déli- 
vré d'Espagne n'a pu encore sortir de Madrid , et la 
fortune ne m'a pas été en cela si favorable que vous. 
Quelque contraire que je l'aie , je souffre patiemment 
le mal qu'elle me fait, quand je songe au bien que 
vous me voulez , et j'estime beaucoup plus d'être de 
vos amis que des siens, sachant que vous les savez 
mieux choisir et mieux conserver. Il semble qu'elle 
ait arrêté les vents pour moi seul, et que la mer soit 
navigable pour toutes sortes de personnes, si ce n'est 
pour MM. de Lingendes '. L'impatience avec laquelle 
je les attends me donne tant d'inquiétude, que je vous 
assure, monsieur, que mes maladies ne m'ont pas 

' Us n'arrivèrent à Madrid que vers le milieu de mai. Voyez la 
Gazette de France^ &ous la rubrique de Madrid, le 14 mai 1633. 

I. 9 



06 LETTRES DE VOiTtftE. 

toiirmonie davantage. En cette occasion, souvent je 
me ressouviens de vous , et ne puis m'empèchcr de 
souhaiter cette tranquillité d*esprit que j*ai admirée 
autrefois lorsque, sur le penchant d'une des plus im- 
portantes affaires du monde, je vous ai vu avec le 
même visage que toujours, et moins empêché que pas 
un, en une chose où vous aviez plus de soin et d'inté- 
rêt que tous les autres. En cela, monsieur, j'avoue que 
je vois une diflérence infinie entre votre âme et la 
mienne; mais celte même considération qui me fait 
connoitre ma foiblesse semble aussi en même temps 
l'excuser, puisqu'il est vrai que le désir d'être auprès 
de vous et d'y remarquer de semblables actions , fait 
une grande partie de rimpatience que j'ai de me voir 
hors de ce lieu. Quand j'en serai sorii par voire moyen, 
je mettrai celle obligalion entre les plus considéra- 
bles que j'aie d'être toujours, monsieur, votre, etc. 

36. — A MADEMOISELLE PAULET K 

De Madrid, [mars 1633]. 

Mademoiselle , j'avois beaucoup plus d'intérêt que 
vous que les riciiesses que vous m'avez envoyées ne 
tombassent pas en d'autres mains que les miennes. 
De tous les biens qui me sont restés, il n'y en a point 
que j'aimasse mieux perdre que ceux que vous me 
faites , et je me passerai de tous les autres tant que 
je jouirai de ceux-là. Si les pierres que vous m'avez 
données ne peuvent rompre les miennes, elles m'en 
feront au moins porter la douleur avec patience; et il 
me semble que je ne me dois jamais plaiiulre de ma 

* Mss. de Courait, p. 705. 



A JVIADEMOISBLLE PAULET (1633). 99 

coliqtti^, puisqu*^le m'a proonré ce bonheur. Je ne 
puis pourtant m'empêcher de vous dire que cette gé- 
nérosité vous a pensé coûter bien cher, et qu'il ne 
s'en est guère fiiUu que ces pierres n'aient été des 
pierres de scandale pour vous. •Celui avec qui je de^ 
meure * sait que vous me faites l'honneur de m' écrire, 
depuis que je lui fis voir le billet où vous lui faisiez 
vos baise-mains. J'étois avec lui lors que vos lettres 
me furent rendues. Il reconnut on devina votre écri- 
ture en voyant le dessus , et je ne niai pas que ce n'en 
fût. J'eus ta curiosité de voir premièrement un papier 
qui me sembloit plus pesant que les autres ; et, l'ayant 
ouvert, j'en tirai en sa présence un bracelet le plus 
brillant et le plus galant qui fût jamais. Je ne vous 
puis dire combien je fus surpris de trouver une chose 
que j'attendois si peu de vous, et de voir que j'eusse 
été si peu discret en la première faveur que vous m'a- 
vez faite. Je devins plus ronge que le ruban que vous 
m'aviez envoyé , et celui devant qui j'étois prit un 
visage aussi sévère que si c'eut été [M^^« d'Atticby •] 
qui me l'eut donné. Mais ayant vu votre lettre , je 
trouvai que ce qui paroissoit être une faveur étoit un 
ren>ède, et que le bracelet n'étoit pas envoyé à un ga- 
lant, mais à un malade. Quoi que vous disiez^ made« 
rooiselle, il me semble que je suis extrêmement boii: 

' Le comte de Maure , envoyé à Madrid par la reine-mère , 
eemne Voiture iiar Monsieur (T.). ^ Le eomife de Manire avait 
suivi Marie de Médicis lora de sa sorUc de France. Voyez ArMvtt 
de SimancQê. 

3 M>^ d'Attielfiy, dont le compte 4« W^\rre élolt amoureux, et qu'il 
é|)oqsa depuis (T. ). 



100 LETTRES DE VOITURE. 

car moi, qui donnerois tout ce que j*ai au monde, 
et que vous^ eussiez fait pour moi une galanterie 
comme celle-là, j*eus du contentement en ce ren- 
contre que ce n'en fût pas une, et fus bien aise de 
me trouver moins heureux, et que vous parussiez 
moins coupable. Ainsi pour ce coup Téjade* a eu pour 
vous un effet que vous n*attendiez pas d'elle , et sa 
vertu a défendu la vôtre qui étoit accusée , et prête, 
ce me semble, d'être jugée bien rigoureusement. 
Après cela je ne la puis tenir que bien précieuse , et 
venant de si bonne main j'ai une grande foi en elle. 
J'avois besoin de ce remède en un pays où il n'y en a 
point d^autre, et où l'on doit plutôt attendre du secours 
des pierres que des hommes. Que s'il vous souvient 
d'une particularité que l'on nous a dite autrefois de 
ce lieu, vous plaindrez bien davantage ceux qui ont la 
colique. Quand vous ne saurez pas ce que je veux 
dire, je n'en serai pas fâché : car, pour un homme qui 
a pu imaginer un moment que vous l'aviez favorisé, 
ce discours n'est pas trop galant. Je vous dirai seule- 
ment, mademoiselle, que vous êtes extrêmement obli- 
gée d'avoir soin de moi. Car, outre que vous avez eu 
le même mal, je vous apprends que pour cette fois le 
mien vient de la même cause, et que les médecins de 
Madrid me donnent les mêmes conseils que nous ont 
donnés autrefois M. Grange et M. de Lorme ^ Dans 

' L*éjade paraît être une aorte de pierre précieuse {Noie de 
M, de Monmerqué). 

' Charles de Lorme, premier médecin de Henri IV et de 
Louis XIII, mourut en 1678, âgé de quatre-vingt-quatorze ans. 
Balzac lui a adressé plusieurs lettres. ^ 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 101 

VOS plus sombres humeurs, vous n*avez jamais été 
plus solitaire, plus farouche ni plus inhumaine que je 
le suis ici. Vous ne sauriez vous imaginer combien la 
vie que j*y fais est différente de la mienne passée ; et 
vous vous étonnerez quelque jour quand je vous dirai 
que j*ai passé huit mois sans parler à une femme, sans 
gronder, sans disputer, sans jouer, et, ce qui est plus 
étrange , sans me chauffer une seule fois. Cela est 
épouvantable seulement à racopter. J*ai souffert un 
hiver plus perçant que celui de France, en un lieu où 
Ton ne voit point de robe de chambre, ni de chemi- 
nées, et où Ton ne fait jamais de feu, sinon pour le 
gain d'une bataille ou la naissance d'un prince. Dans 
cette misère, j'ai souhaité souvent le feu de l'hôtel de 
Rambouillet, et regretté le temps que je refusois 
d'être le cyclope d'une plus aimable personne ^ que 
celle qui gouverne leur maître. Il faut être bien savant 
pour entendre ceci. Mais si vous devinez celle dont je 
veux parler, je vous supplie très-humblement, made- 
moiselle, de me permettre de l'assurer ici que je l'ho- 
nore avec plus de passion que jamais, et que je me 
consolerois de mon absence, si je croyois qu'elle eût 
fait en elle le même effet qu'en moi. Car, sans mentir, 
elle a redoublé l'affection que j'ai eu de tout temps de 
la servir, et m'ayant fait oublier tous les dépits qu'elle 
m'a faits, je ne me souviens plus que des excellentes 
qualités qui la rendent aimable et admirable. Quelque 
mine que je fasse, il m'étoit toujours resté sur le cœur 
quelque chose contre elle; et ce n'a été qu'en ma der- 

* MUe de Rambouillet lui disoit quMI raccommodât le feu et il 
n*en vouloit rien faire (T.). 

9. 



102 LETTRES I^Ë VOITURE* 

nière maladie que je lui ai pu pardonner le tour qu'elle 
me fil une fois en votre présence, lorsqu'elle me pensa 
tuer avec une aiguière d'eau '. Mais, à cette hetirei 
j'ai changé tous les désirs de vengeance en souhaits 
de la voir, de l'honorer et de la servir; et s'il y a 
quelque personne au monde que j'aime plus qu'elle, 
c'en est seulement une qu'elle aime aussi plus qu'elle- 
même ^Pour celle-là, je lui garderai toujours dans mon 
esprit et dans mon estime en rang tout partieulier. 
Elle n'aura jamais dans mon affection de compagne ni 
de pareiUe, non plus qu'elle n'en a point dans le 
monde, et si je ne vous aimfois que d'amitié, j'avoue 
que jie ne vous aimerois pas tant qu'elle. 

Ne froncea pas le sourcil pour cela, et ne trouves? pas 
étrange que je n'évite pas dans mes lettres les choses 
(|ui vous peuvent choquer, puisque vous n'avez pas 
cette considération pom^ moi dans les vôtres. Garquel 
iDesoin étoit-il de me dire de ces deux personnes ^ 
qu'elles ont fait des connoissances nouvelles qui leur 
pourroient faire oublier les anciens amis? Et à quel 
propos mettre cela à la (In de la plus obligeante lettre 
du monde? Si mon mal se pouvoit guérir, comme la 
fièvre quarte, par une grande appréhension, cette 

* 11 no craignoit rien tant que d'être mouillé, et M"^ de Ram- 
bonillet lui jeta un jour une aiguière d'eau sur la tête (T.). 

* Mme (}e RambotiHlet. 

3 M. €odeâu (T.). ^ Il faut ajouter Chandeville, « grand 
garçon bien fou, et neveu de Malherbe, c'ost-à-dire versificateur. » 
Il s'appelait Éleazar de Sarcilly, sieur de Chandeville ; né en 1611, 
mort en 1633. On a de lui quelques vers insérés dans le Recueil 
âe diverses poésies des plus eélèènres amheurs de ce temps (Paris, 
1661,in-»2). 



A MADEMOISELLE PAULET (l63à). 103 

malice pourroit ôtre bonne à quelque choses et encore 
vous serois-je peu obligé, quand vous m'auriez guéri 
de la colique, en me donnant de la jalousie. Voyez donc, 
s'il vous plait, à me mettre en repos là-dessos. Car, 
sans mentir, cela a troublé le mien, et j'en ai moins 
bien dormi depuis. J'avois déjà quelque disposition à 
cette crainte, non pas que je doute aucunement de la 
bonté de ces dames; mais je songe souvent quelle 
dangereuse chose c'est qu'un grand éloignement. En 
nn mot , mademoiselle, il n'y a que vous dont je me 
doive assurer; car, pour résister à une si longue ab- 
sence, ee n'est pas assez d'être constante , il faut en- 
core èlre opiniâtre. Mais puisque vous m'avez fait la 
faveur de me mettre au nombre de vos amis, je sais 
bien que mon malheur ne vous en fera pas dédire, et 
que vous ne voudriez pas que la fortune vînt à bout 
d'une chose qu'autrefois tant de bons religieux et tant 
de gens de bien n'ont pu faire. Que s'il y a quelque 
autre personne qui me fasse l'honneur de m'aimer, je 
jouis de ce bonheur avec crainte, et comme d'un bien 
que je puis perdre, et dont le temps m'ôle, peut-être, 
tous les jours quelque chose. Vous me dites que la 
maîtresse de la vôtre ne m'a pas oublié ' . Je ne sais si 
je pourrois déchiffrer cela. Votre maîtresse, n'est-ce 
pas une demoiselle qui a les yeux fort éveillés , et le 
nez un peu retroussé*, fine, fière, dédaigneuse, glo- 
rieuse et civile, bonne et mécliante , qui gronde sou- 
vent et qui néanmoins plaît toujours , qui est fort 

I W^^ Brosse éloit à W^^ la Princesse. W^^ Paul«t appelait cette 
demoiselle ma maîtresse (T. )• 

' Cela est dit pour rire : elle ravoit crochu (T.). 



104 LETTRES DE VOITURE. 

honnête fille et qui a une mère qui Tétrangle * , et 
que j'aimai une fois depuis Bagnolet jusqu*à Cha- 
ronne? Si c'est celle-là, sa maîtresse % sans mentir, 
mérite de l'être de tout le monde, et j'ai soutenu huit 
mois durant, dans cette cour, qu'il n'y a rien sous le 
ciel de si beau ni de si bon qu'elle. Tous mes déplai- 
sirs ensemble ne m'ont pas été si sensibles que le sien, 
et j'ai répandu beaucoup de larmes où elle a eu la 
plus grande part. Aussi faut-il avouer que cela est 
étrange et bien digne de pitié , que sa naissance ait 
été si heureuse, et que sa vie le soit si peu, et qu'une 
personne ait eu ensemble toutes les grâces et toutes 
les disgrâces du monde. Je reçois l'honneur qu'elle 
me fait avec tout le respect et toute la joie que je 
dois; et je prie Dieu qu'il la console comme elle con- 
sole les autres. Cette bonté devroit faire beaucoup de 
honte à cette dame, sur qui Ton trouva une fois trois 
poux ^ Mais il me semble que votre maîtresse vous 
est trop fidèle de ne me rien dire ; et que, sans me 
donner sujet de jalousie , elle me pouvoit faire quel- 
que compliment. Vous avez grand soin de m'assurer 
de l'amilté de votre serviteur *. Si ce n'est le même 
que je pense, je ne trouverois guère bon que vous 
vous en souvinssiez tant. Mais celui-là mérite toutes 
choses, et il n'y a rien que je lui puisse envier. Pour 

* Cette mère étoit le mal de mère (T.). Voyez le Diciionnaire 
de TrévouXy au mot mère, 

^ Madame la Princesse. 

3 M<°e Aubry étoit la plus propre personne du monde, et à cause 
qu'on trouva un jour trois poux sur elle, on lui en faisoit la 
guerre (T.). 

* M. de Pisani (T.). 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 105 

W^^ de Glermont ', quand vous ne m*en diriez au- 
cune chose, je ne laisserois pas d*être assuré qu^eile 
me fait Thonneur de m^aimer ; connoissant sa charité, 
comme je fais, je ne puis douter de son affection , et 
c'est assez d'être du nombre des affligés pour être de 
celui de ses amis. 

Dans la joie que je reçois de l'honneur que me 
font tant de rares personnes , j'ai une extrême tris- 
tesse devoir que vous ne me dites rien d'un homme' 
dont vous savez que le souvenir m'apporteroit une 
grande consolation. Je sais bien , mademoiselle , 
que ce n'est pas votre faute, et que c'est-à-dire que 
vous n'avez aucune autre chose à m'en faire sa- 
voir. Il n'y a rien dans mon malheur qui me tou- 
che davantage que cela, ni que j'aie tant de peine à 
souiïrir. J'ai peur qu'il ne trouve pas bon que je parle 
de lui. Mais cette considération, ni pas une autre» ne 
me sauroit obliger à être ingrat, ni empêcher que je 
ne publie partout où je me trouverai, qu'il n'y a point 
d'homme au monde qui mérite plus que ses amis l'ai- 
ment et que ses ennemis l'estiment. 

Si M. le comte de Guiche^ est à la cour, permettez- 
moi, s'il vous plaît, que je le supplie très-humblement 
de songer quelquefois à moi, et de donner un exemple 

* La marquine de Clermont-d'Entragues (Louise Luillier, dame 
de BouUencoort, etc.], amie particulière de W^ Paulet, qui mourut 
chez elle, en Gascogne (1651). M. de Grasse (Godeau) vint exprès 
de Provence pour assister la mourante à ses derniers moments, et 
adressa une épttre sur sa mort à Min« de Glermont. 

3 Le cardinal de la Valette (T.). 

^ Voyei plus bas, lettre 129. 



106 LETTRES DE VaiTl'RE. 

de sa constance en aimant une personne si éloignée el si 
inutile. J'eus l'autre jour du plaisir en trouvant M^^^ de 
Montausier dans la gazette '. Mais il me semble qu'il 
seroit plus raisonnable que le damoiseau ' y fût, et, 
selon que je le connois, je ne croirois pas que la re- 
nommée de mademoiselle sa sœur dût aller plus loin 
que la sienne. Je voudrois bien qu'il sût que je suis 
toujours son très-humble serviteur, et que je lui soih 
haite tout le bonheur et toutes les belles aventures 
qu'il mérite. J'excepte pourtant une demoiselle ^ pour 
qui je l'ai craint autrefois, et j'assure ici celle-là 
même qu'elle sera la plus ingrate du monde, si jamais 
elle m'oublie pour qui que ce soit ; car, sans mentir, 
la passion que j'ai pour elle est au delà de tout ce 
qu'elle en sauroit penser. Que si après cela elle la 
paye d'une trahison , j'emploierai quelque jour le fer 
et le poison pour me venger. Vous ne saunez deviner, 
mademoiselle, celle de qui je veux parler, et c'est un 
secret trop important pour le confier à personne : je 
vous snpplîe seulement de faire voir cet endroit à 
M'*6 du Pin ^ Mais je m'accoutume à faire de longues 

• 

' Elle étoit à Rome avec M^^ de Brassac (sa tante), dont le mavi 
éloit ambassadeur ; elle éloit nommée en quelque nouvelle de 
cérémonie (T.). — Catherine de Montausier, mariée d'abord au 
marquis de Lenoncourt, et en secondes noces au marquis de Lau- 
rières, de la ntaison de Pompadour. 

^ M. le marquis de Montausier, qui fut tué depuis dans la Yat- 
teline. Son frère^ depuis dac de Montausier, n'était alors que le 
marquis deSalles. 11 paraît que le marquis de Montausier fut blessé 
de ce surnom de damoiseau. Voyez la lettre qui lui est adressée. 

3 M"c Aubry(T.). 

* M"« du Pin, parente de M™e Aubry (T.,. — Elrte s*a|>|^ehUt 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 107 

lettres et j'ai peur de vous lasser : cependant, il me 
reste encore mille choses, et je me fais une extrême 
violence de me contenter de vous dire que je suis, 
mademoiselle, votre, etc. 

37,— À MADEMOISELLE PAULET '. 

[De Madrid, mars 1633]. 

Mademoiselle, je reçus, il y a un mois, une lettre 
que vous me faisiez l'honneur de m'écrire du 20 jan- 
vier. Le dernier ordinaire m'en a apporté une autre 
du 26 du mois passé; et j'ai eu avec toutes les deux 
beaucoup de papier qu'il vous a plu m'envoyer. Vous 
pouvez juger qu'il n'est pas raisonnable, quoi que vous 
disiez, que je réforme les louanges que je vous donne, 
ni que je commence à dire moins de bien de vous, 
lorsque j'en reçois le plus. Je ne pus pas répondre à 
la première, parce que j*étois malade au temps que 
le courrier partit ; et comme les joies des misérables 
ne durent guère, le lendemain que je l'eus reçu(3 ma 
colique me reprit, à laquelle je ne songcois plus, et 
je payai avec dix- sept jours de douleur un jour de 
contentement. M^^® de Clermont me fait un honneur 

Angélique, et était sœur naturelle de Gédéon Tallemant, le maître 
des requêtes. Tullemanl , l'uutcur des Hisiorieties, en \mrUi en 
plusieurs endroits, notamuienl t. IX, p. 97. Vo^cz également le 
Voyage de Chapelle et de Bachaumoni, 

Mais cette agréable du Pin, 
Qui dans sa manière est unique, 
A Tesprit méchant et bien tin, 
Et si jamais Gascon s'en pique, 
Gascon fera mauvaise fin. 

' Mss. de Conrarif p. 719. 



108 LETTRES DE VOITUBE. 

que je ne saurois mériter, et je ressens, comme je 
dois, l*extrême obligation que je lui ai. Mais je ne 
croirai pas qu'elle m'aime tant qu'elle dit, ni que j'aie 
beaucoup de part en ses prières, si je continue à 
avoir si peu de santé et si peu de fortune. C'en est 
une, au reste, pour moi, plus grande que je ne saurois 
jamais espérer, que la dame, que vous savez que je 
mets toujours au-dessus de toutes les autres \ veuille 
avoir soin de ce qui me regarde. Il n'y a point d'oracle 
que je tienne plus certain que sa prévoyance, et je 
reçois ses conseils et ses commandements, comme s'ils 
me venoient du ciel. Quoique je ne trouve point dans 
mon esprit d'assez haute place pour elle, je la puis 
assurer que je l'y ai tenue toujours présente dans 
tout ce qui m'est arrivé. Elle m'a souvent consolé 
dans mes plus sensibles déplaisirs, et la partie de 
mon âme où elle étoit a été exempte des troubles 
et des désordres où mes misères m'ont mis. Je la 
révère comme la plus noble, la plus belle, et la plus 
parfaite chose que j'aie jamais vue. Mais tout le res- 
pect et toute la vénération que j'ai pour elle ne peu- 
vent empêcher qu'avec cela je ne l'aime tendre- 
ment, comme la meilleure personne qui soit au 
monde. J'avoue que mademoiselle sa fille n'est guère 
moins bonne, s'il est vrai, comme vous dites, made- 
moiselle, qu'elle se souvienne de moi. Je voudrois 
bien payer en quelque sorte cet honneur ; mais il me 
semble que ce n'est pas assez d'un cœur pour ma- 
dame sa mère et pour elle, et que, quand l'une a pris 

* La marquise de Rambouillet (T.]* 



A MADEMOISELLE PAULET (i633). 109 

sa part, il en reste trop peu pour l'autre. La faveur 
que me font trois si excellentes personnes me sou- 
lage de toutes mes peines, et m'en donne quand et 
quand ^ une nouvelle, de ne pouvoir jamais m'en rendre 
digne, ni témoigner, comme je voudrois, le ressenti- 
ment que j'en ai. Puisque cela mérite des grâces infi- 
nies, je vous supplie très-humblement, mademoiselle, 
d'employer les vôtres, et celte éloquence qui vous est 
si naturelle, pour les remercier ; et assistez-moi en ce 
besoin, vous qui m'êtes toujours si secourable. 

Quand je songe que vous et elles me faites 
l'honneur de vous ressouvenir de moi, je m'étonne 
qu'étant si heureux en cela, je sois si malheureux 
d'ailleurs, et qu'il puisse arriver tant de mal à un 
homme qui a tant d'anges tutélaîres. Je n'ai encore 
pu résoudre lequel est le plus grand, du bonheur d'en 
être aimé ou du malheur d^en être absent, et je 
trouve qu'il n'y a personne que l'on puisse tant envier 
que moi, ni que Ton doive tant plaindre. J'ai encore 
plus de raison de dire ceci, si je ne me trompe point, 
en lisant votre lettre. Et s'il est vrai que la dame % 
dont vous défendez tant la générosité sans que l'on 
l'accuse, m'ait fait Thonneur de m^écrire, je reçois 
doucement toutes les réprimandes que vous me faites 
sur ce sujet. Je vous supplie pourtant de croire que 
mon dessein n'a pas été de me plaindre particulière- 
ment d'elle. Mais n'ayant reçu des recommandations 
que de deux ou trois personnes, je me plaignois en 

* Quand et quand, ensemble, en même temps, {DicL deTrévoux») 
» M"« de Rainbouillel(T.). 

I. 40 



110 LETTRES OB TOITURE. 

géoéral de tooies les autres , de qui je n'avois pas 
oui un mot depuis que je suis ici. Il est vrai qu'elle 
auroit, ce me semble, plus de tort que pas une, elle 
qui a la plus grande mémoire du monde, d'en man- 
quer seulement pour ses amis; et sa pensée ayant 
passé beaucoup de fois les Pyrénées pour Alcidalis, et 
pour imaginer en Espagne des personnes qui n'y 
furent jamais * , j'aurois sujet de m'étonner qu'elle ne 
songeât pas à celles qui y sont et qui sont à elle. Que 
si elle m'a fait l'honneur que vous dites, elle a beau- 
eoup passé mon espérance, et fait bien davantage 
pour moi que je n'eusse osé demander. Mais cela 
ayant été, c'est une perte à laquelle je ne me puis 
résoudre. Je sais, mademoiselle, que sans que je vous 
en dise rien, vous imaginerez bien avec quel regret je 
la souffre* Mais vous qui prenez la peine de m'en- 
voyer les lettres de Balzac, et la copie de toutes les 
belles choses, vous ne devriez pas^ ce me semble, 
oublier celle-là. J'ai vu avec beaucoup de plaisir ce 
qu'on lui a envoyé sur la mort du roi de Suède *, et 
je suis bien aise de voir que les beaux esprits lui ren« 
dent toujours l'hommage et la reconnoissance qu'ils 
lui doivent. Le sonnet m'a semblé fort beau et la lettre 
fort galante \ J'y ai remarqué que celui qui l'a fait 



' La 9chne au roman d* Alcidalis se passe en Espagne. 

' Gustave- Adolphe périt à Lulzen, le C novemlire 1632. 

» Le sonnet et la ktlre sont de M. d'AmVrlly (T. ). Ils se Irourent 
l*iin et l'autre dans les Mss. de Cowari, I. XIV, p. 49. Gode;iu 
Bpserima de son côté. C'était bien longtemps faire durer une assez 
méchante plaisanterie. M"c paulct avait grand soin- d'cntoyer 
toutes ces belles choses-là à Voiture, en Espagne, 



A MAOBIIOISELLE PAULET (1633). . 111 

deyoit bien connoitre l'humeur de la persmme ft qui 
il écrivoit, puisque ayant perdu un amant, il ne lui 
en dit pas un mot de consolation. De bonne fortune 
pour nous, elle est plus tendre pour ses amis, et 
puisqu'elle se souvient de celui qui est le moindre des 
siens, et qui même ne sauroit jamais mériter ce nom, 
tous les autres sont en sûreté. Pour moi, quoi que 
J'aie ouï dire quelquefois à cet homme que vous 
dites qui est si sévère*, et pour qui je n'ose rien 
mettre ici, j'ai cru qu'il étoit impossible qu'une per* 
sonne qui fait naître de l'amilié en tous ceux qui la 
voient n'en eût point en elle, et qu'ayant reçu tant 
d'excellentes qualités de madame sa mère, elle n'eût 
point une des plus belles, d'être la meilleure amie du 
monde. Vous voyez, mademoiselle, comme je me sais 
corriger des fautes dont vous me reprenez. J^ai cru 
les avoir réparées parce que je viens de dire, et avoir 
satisfait aux reproches que vous me faisiez, de vous 
louer à son préjudice. J'ai mieux aimé me dédire de 
ce que j'avois pensé d'elle, que de ce que j'avois dit 
de vous, et il m'a été plus aisé d'augmenter ses 
louanges que de retrancher les vôtres. 

J'ai reçu votre Judith ' de fort bon cœur; je dis de 
fort bon cœur, pour ce qu'elle le mérite, et aussi pour 
l'amour de vous ; car je pense que vous aimez particu- 
lièrement cette histoire, et que vous êtes bien aise de 
voir une action de sang et de meurtre approuvée dans 
l'Écriture. Je n'ai pu m'empècher en la lisant de m*i- 
maginer que je vous voyois tenant une épée dans une 

< M. de Ghaudebonne (T.). 
' Ouvrage d« Godeau (T. ). 



112 LETTRES DE VOITURE. 

niaîn, et la tête de M. de [Saint-Brisson '] dans l'autre. 
Vous me dites que celui qui Ta faite est le même qui 
a traduit les Épi très de saint Paul. Vous ne songez 
pas, mademoiselle, qu*une personne qui a eu tant de 
maladies et de déplaisirs doit avoir |)erdu la mémoire 
de beaucoup de choses, principalement occupant tout 
ce qui lui reste en des sujets où elle est si bien em- 
ployée. Vous m*avez mis en une pareille peine dans 
une autre lettre , en me disant que votre serviteur 
m*a fait ses recommandations. Quel moyen de deviner 
cela ? D*abord je me suis imaginé que c*étoit un car- 
dinal % et puis un docteur en théologie ^ ; après j*ai 
pensé que ce pourroit être un marchand de la rue 
Aubry-Boucher \ ou un commandeur de Malte % un 
conseiller de la cour % un poète % ou un prévôt de la 
ville % et il n'y a pas une condition de gens où je 

* M. de Saint-Brisson, amoureux de MUe Paulet (T.). Voyei 
noie 8. 

^ Le cardinal de la Valette. 

^ Il se nommoit Dubois; on Tappeloit vulgairement le fasti- 
dieux M. Dubois (T.). 

* fiodeau, marchand linger. C'est lui qui, à l'entrée du roi, au 
retour de la Rochelle, s'avisa, étant capitaine de son quartier, 
d'habiller tous ses soldats de vert, parce que le vert étoit de la 
couleur de sa belle. Sa femme étant venue à mourir, il se remaria 
avec une personne qu'il voulut à toute force, parce qu*elle avoit 
de rair de M"e Paulet. Hiêtorieiles, t. IV, p. 13. 

^ Le cx>mmandeur de Sillery ( T.). 

^ C'est pour augmenter les diverses conditions, dit Tallemant; 
celui-là étoit pour faire le compte. 

^ Bordier, poëte royal pour les ballets, un impertinent qui la 
pensa faire devenir folle (T.). Voyez lettre 51. 

' Saint-Brisson Séguicr, un gros dada qui, tous les matins, de- 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 113 

n'aie trouvé quelque sujet de douter. Que si d'aven- 
ture c'est un jeune gentilhomme fort blond et fort 
blanc, et qui a extrêmement de l'esprit ', rien ne jpe 
pouvoit arriver qui me donnât plus de contentement 
que le témoignage qu'il me rend de se souvenir de 
moi, et je tâcherai toute ma vie à mériter son affec- 
tion par mes très-humbles services. Dans quelque 
pauvreté que je sois, je voudrois qu'il m'eût coûté 
mille écus, et pouvoir jouer une partie à la paume 
avec lui. Cela n'eût pas été impossible, si on m'eût 
laissé la liberté de suivre mon avis: car j'avois résolu 
assurément de retourner par Paris, et vous m'eussiez pu 
voir un de ces jours de la religion de M. d'Âumont \ 
Mais je me soumets et j'obéis, quoique avec assez de 
peine. Je ne puis dire assurément quand je partirai 
d'ici, si dans un mois, dans deux, ou dans trois. J'y ai 
dit à un homme l'obligation qu'il vous avoit de votre 
souvenir ^ Il vous remercie très-humblement, et 
m'a donné charge de vous dire qu'il est votre très- 
humble serviteur. Nous tenons notre ménage en- 

mandait Vavoine; son valet de chambre l'appelait ainsi. Il y avait 
un vaudeville : 

Et le gros Saint-Brisson 

Dépense plas en son, 

Que Guillaume en farine (T.). 

< M. de Pisani. 

^ Étant amoureux en Flandres, il partit de Paris en habit de 
Minime pour aller voir sa dame. Sa sœur, M™^ de Chappes, le 
reconnut , en ayant eu soupçon à son cheval qui étoit des plus 
beaux et à sa bonne mine. 11 étoit fort propre et le mieux botté 
de la cour. C'est lui de qui l'on conte de si plaisantes visions (T.). 
Voyez les Historiettes, t. II, p. 66. 

^ Le comte de Maure ( T. ). 

10. 



iU tETTRBS DE VMTUIIE. 

semble, et vivons dans la plus grande amitié qu'il est 
possible, J*en demande pardon à la dame que vous 
savez * , et je lui laisse à juger, elle qui s'entend à 
l'avenir, ce que cela me promet, et si je ne pourrai 
pas être quelque jour en bonne subsistance % aussi 
bien que lui. 

Voici, mademoiselle, une grande lettre, à laquelle 
vous n'avez que la moindre part, et où je n'ai rien 
dit de ce qui me touche le plus. Voilà ce que c'est 
de ne point répondre aux galanteries que je vous 
écris, de m'envoyer des lettres où vous ne me par- 
lez que de vos amies et ne me dites quasi rien de 
vous. Quelque dessein pourtant que j^eusse de m'en 
venger, je ne puii m'empêcher de déclarer ici que je 
redis pour vous seule toutes les paroles d'estime et 
d'aflection que j'ai dites pour chacune d'elles , et que 
je suis tout d'une autre sorte, mademoiselle, votre, etc. 

38. — A LA MÊME '. 

[De Madrid, avril 1633.] 

Mademoiselle, vous devez croire plus que personne 
que le changement de pays n'en a point apporté en 
mon esprit: car je vous assure qu'il n'y en aura jamais 
en moi pour ce qui vous regarde. Si vous pensez que 
j'ai des affections à tous prix , croyez aussi que ces 
prix-là sont justes et proportionnés à la valeur des 
personnes. Tant que je suivrai cette règle, vous devez 
être assurée que je n'aurai point de passion plus vio- 

' M»ed'AUichy. 

' Ce mot élanl un jour échappé au comte de Maure au sens 
qu'il esl ici, Voilure en railla (T.). 
^ Ms8. de Conrart, p. 715. 



A MADEMOISELLE PAULBT (1633). 115 

lente que celle de vous servir. Si cela est selon la rai* 
son, il n'est pas moins selon mon inclination, et vous 
devez croire que je ne m'empêcherai jamais de vous ai- 
mer, vous qui dites tant que je ne me saurois contrain* 
dre et que je ne suis point prudent en tout ce qui est 
de mon plaisir. Je n'en ai point, je vous jure, de plus 
grand qu'à vous honorer et à m'imaginer souvent 
toutes les bontés et les beautés que je connois en 
vous. Quoique les présents que vous me faites soient 
empoisonnés , je les reçois de fort bon coeur et je re- 
cevrai toujours de même tout ce qui me viendra de 
votre part. J'ai été bien aise, mademoiselle, de trou- 
ver ma justification dans les mêmes pièces par les- 
quelles on me pensoit convaincre. Ces deux arcs de 
couleur noire, dont il est parlé dans les Stances du 
Garçon \ montrent qu'elles n'étoient pas pour la de- 

■ Ces vers où il trouve sa maîtresse travestie eo garçon (T.). 
Voici le passage auquel il est fait allusion : 

Sur un front blanc comme Pivoire, 
Deux petits arcs de couleur noire 
Étoi«nt mignardemeni voûtés ; 
D^où ce dieu qui me fait la guerre, 
Foulant aux pieds mes libertés, 
Tiiomplie sur toute la terre. 

Mais, avec tout cela, cet endroit de la lettre de Voiture n'en reste 

pas moins obscur pour nous. Là où le commentaire de Tallemant 

ne dit rien, nous sommes réduits aux conjectures les plus vagues 

et les plus hasardées. Je crois voir que M^^^ Paulet lui faisait son 

procèâ au sujet de ces stances, dont, sans doute, une copie lui «tait 

parvenue, etqu'elle l'accusait de lesavoir composées pour unedemoi- 

selle qu'elle lui nommait. Quelle est cette demoiselle à qui le vers, 

Deux petits arcs de couleur noire, 

ne saurait convenir? Elle est blonde assurément. J'imaginerais 

W^ de Hambouiilet ou M^^<^ Paulet elle-même, si je no trouvais 



116 LETTRES DE VOITURE. 

moiselle. Elle mérite ce nom -là aussi bien que 
M"« de Neufvic • , et je vous assure que les tablettes 
sont venues en ses mains de la même sorte. L'affaire 
de M^^^ Mandat ^ est encore plus innocente, et si vous 
en avez ouvert les lettres, c'est une grande méchan- 
ceté que de m'en faire tant la guerre. J'ai lu néan- 
moins avec honte les stances que vous m'avez en- 
voyées, et je me trouve bien plus coupable d'avoir fait 
de mauvais vers que de mauvaises galanteries. Gela 
m'a fait voir que depuis que M. de Ghaudebonne m'a 
réengendré avec M"* ou M**® de Rambouillet, j'ai pris 
d'eux un autre esprit, et que j'étois un sot garçon en 
ce temps où M*^® du Plessis* dit que j'étois si joli. Mais, 
mademoiselle, quand on me voudra faire de ces 
affronts, je vous en supplie de ne vous en point char- 
ger. On mande à votre mari * qu'il ait bien du soin 
de moi et qu'il m'enveloppe dans de la soie et dans 
du coton, et on fait en même temps tout ce qu'on peut 
pour me faire mourir. Je trouve l'avis de M"« de Bour- 

quelques lignes plus bas qae ces stances furent composées avant 
Ventrée de Voiture à Thôtel de Rambouillet. 

' Mlle de Neufvic. Voyez Tallemant, Historietles, t. I, p. 79. 

^ On découvrit qu'il adressoit des paquets à une demoiselle 
Mandat ; mais il ne lui écrivoit point. C*étoit une personne qui 
prêtoit son nom ou une adresse simplement afin qu'on ailàt retirer 
les lettres qui arrivoient sous son couvert (T.). — Le même Talle- 
mant, dans ses Historiettes, parie (t. Vil, p. 206) d'un conseiller 
Mandat, sans autre indication. Il dit ailleurs qu'il était conseiller 
au grand conseil et amant de M""* d'Ecquevilly. 

^ Fille de Henri de Guénegaud, seigneur du Piessis et garde des 
sceaux, et d'Isabelle de Choiseul, femme de beaucoup de mérite, 
fort liée avec M^*^ de La Fayette, M°><! de Sévigné et Mlle de Scudéri. 

' Le comte de Maure, qu'elle appcloit en plaisantant «on mari(T.]. 



A MONSIEUR *** (1633). 117 

bon excellent de me conserver dans du sucre '. Mais 
il en faudroit beaucoup pour adoucir tant d'amer- 
tumes, et j'aurois après cela le goût des petits citrons 
confits. Avec mille grâces très-humbles, je ne puis 
reconnoitre l'extrême honneur qu^elle me fait de se 
souvenir de moi. Je souhaite de tout mon cœur que 
cette Aurore ^ ( car ce nom que vous lui donnez lui 
vient bien ) soit suivie d'un aussi beau jour qu'elle le 
mérite , et que tous ceux de sa vie soient exempts de 
nuages, et aussi clairs et sereins que son visage et son 
esprit. Je baise très-humblement les mains, et avec 
toute la passion que je dois, à M'"'' de Glermont et à 
M'^^^ ses filles ^ Je remercie très-humblement M. Go- 
deau * des vers qu'il m'a envoyés. Je les ai trouvés 
comme le reste de ses ouvrages, lesquels je relis tous 
les jours; et je n'étudie quasi plus que dans les choses 
qu'il a faites. 

39. — A MONSIEUR ***. 

De Madrid, ce 17 d^avril [1633]. 

Monsieur, le malheur qui a retardé mes lettres, et 
qui vous a empê(îhé de les recevoir devant que vous 
me fissiez l'honneur de m'écrire pour la seconde fois, 
a été au moins heureux en cela qu'il vous a donné oc- 
casion de faire une si grande bonté, et à moi de re- 
cevoir, tant de témoignages de la vôtre. Vos intérêts 

' 11 revient plus loin sur celle plaiganterie. 
^ Mii« de Bourbon. Voyez t. llja ctiansoncominençantparcevera: 
Notre Aurore vermeille, etc. 

^ Plus tard M°>«> d*Avaugour et de Marsin. Voyez Tallemant, 
t. Vï, p. 138. 
* Voyez plus bas, p. 139. 



U6 LETTAES DE VOiT(IR£. 

me tpucbeat de telle sorte plus que les miens, que je 
vous assure, monsieur, qu*en cela je n*ai pas eu tant 
de joie de connoître que vous m'aimez beaucoup que 
de voir que vous savez parfaitement aimer ceux qui 
sont à vous, et que votre générosité mérite toutes les 
louanges qu'on lui donne. Vous ne le sauriez mieux 
faire paroître qu^en ayant soin d'une personne qui 
vous est si inutile et en laquelle je ne vois rien qui 
vous puisse obliger à cela, que l'extrême inclination 
que j'ai à votre très-humble service. Si d'aventure» 
monsieur, vous y voyez quelque autre chose, je tâche- 
rai de ne pas démentir voire jugement, et d'être tel 
que l'on ne vous accuse pas de faire de mauvais choix 
6t d'employer mal une chose si précieuse que votre 
affection. C'est déjà, ce me semble, quelque disposi- 
tion à cela que de vous honorer aussi particulièrement 
que je fais, et il n'y a qu'une âme bien faite qui peut 
avoir une si juste et si grande passion qu'est celle que 
j'ai d'être, monsieur, votre, etc. 

40. — A MONSIEUR DE GHAUDEBONNB, 
Chevalier d'konneur de nuidanie la daehesse d'Orléans. 

De Madrid, 17 mai 1633 '. 

Monsieur, j'ai cru avoir trouvé un trésor quand, 
dans un même paquet , j'ai reçu trois de vos lettres. 
Ce bonheur me fait croire que ma fortune est changée 
et que je vais entrer dans une saison plus heureuse. 

' Toutes les éditions portent 17 avril : c'est une erreur, à cause 
de ce qui est dit, en commençant, de l'arrirée de 11 . de Lingepdes, 
laquelle n'eut lieu que le 12 mai, ainsi qu'il est rapporté dam la 
Gazette de France de cette année. 



A MONSIEUR DR CHAtDCBONNE (1633). 119 

Vanirée de MM. de Lingendes me confirme encore 
celle opinion et me fait espérer de sorlir bientôt de ce 
lieu. Au moins, mon devoir ne m'y arrête plus, et une 
des chaînes qui m*atlachoient ici est rompue. Il ne 
reste plus que celle de la nécessité, laquelle, si elle 
n*esl la plus forte, est sans doute la plus pesante, et 
je crois que j* aurai peine à m*en défaire. Ce que je 
Yous puis dire, monsieur, c'est que jamais esclave 
n'esl sorti d'Alger et n'a fui de son maître avec tant 
de joie que j'irai trouver le mien. Je vous supplie très* 
humblement d'y prendre part, et que la présence de 
M. deVaugelas ne vous empêche pas de trouver la 
mienne à redire. On m'a appris qu^il est logé avec 
vous. Je vois bien quel hasard je cours en cela , et 
combien il est difficile que je garde la place que j*avoi8 
dans votre amitié et qu'il ait celle qu'il mérite. Je ne 
sais pas ce que vous en ferez, mais il est difficile que 
vous soyez en cela juste et constant tout ensemble. 
Je vous conseille pourtant, monsieur, d'avoir plus 
d'égard à vous et à lui qu'à moi : j'aime mieux quitter 
quelque chose de mon droit , et si vous me demandez 
mon avis, la justice est la dernière vertu que Ton doit 
violer. Je crains que ceci ne paroisse pas tant modé- 
ration que prudence, et que l'on attribue à finesse en 
moi de feindre de demeurer d'accord d'une chose que 
je ne puis empêcher. Quand il seroit ainsi, encore 
cela auroit-il son prix, et ce n'est pas peu de sagesse 
de pouvoir dissimuler en un intérêt si sensible. Voyez, 
monsieur, en quelle bonne humeur m'ont mis vos 
fettres. J'ai oublié tous les soins qui m'agitoient, et il 
me semble (ju'il ne me reste plus rien h craindre , si 



120 LETTRES DE VOITURE. 

ce n*est que vous aimiez M. de Yaugelas plus que moi. 
Cependant il me faut trouver moyen de sortir de ce 
lieu, et résoudre si je m'en dois retourner par la 
France ou par la mer, et quel péril j'aime mieux cou- 
rir d'être noyé ou d'être pendu. Mais pourvu que vous 
m'aimiez toujours, je ne me donnerai point de peine 
du reste, et je dois, ce me semble, être assuré contre 
la fortune, moi qui ai l'honneur de vous avoir connu 
si particulièrement, et qui suis depuis si longtemps, 
monsieur, votre, etc. 

Post'scripium. — Monsieur, j'avois à mettre ici 
mille très -humbles baise -mains pour beaucoup de 
personnes. Mais cela voudroit plus de temps que je 
n'en ai. Je crois qu'il vaut mieux les faire tous à 
M°" la comtesse de Barlemont. 

41. — A MADEMOISELLE PAULET ^ 

[De Madrid, mai 1633.] 

Mademoiselle, puisque la faveur que vous m'avez 
faite de m'écrire ne pouvoit recevoir de prix, et qu'il 
n'étoit pas en moi de la mériter, vous ne la deviez pas 
discontinuer, quoique j'aie témoigné de manquer à la 
reconnoître. L'état où j'étois, il y a deux mois, me 
contraignit de laisser partir l'ordinaire sans vous 
écrire, et si cela a été cause, comme il y a apparence, 
que celui-ci ne m'ait point apporté de vos lettres, je 
vous assure que c'est le plus grand mal que ma co- 
lique m'ait jamais fait. Puisqu'elles me sont si néces- 
saires, ne refusez pas, s'il vous plaît, mademoiselle, 

* Mss, de Conrart, p. 725. 



A MADEMOISELLE PAULfiT (1633). 121 

de me donner secours; et vous qui êtes si charitable 
pour ceux qui sont en affliction, témoignez de l'être 
pour une personne qui en a de tant de sortes. Vous y 
êtes davantage obligée, puisque la plus grande des 
miennes, et à laquelle je sais moins résister, est de 
me voir éloigné de vous. Que si, avec regret, j'en ai 
quelque autre sensible, c'est pour des personnes que 
vous n'aimez pas moins que vous-même. Je vous sup- 
plie très-humblement de leur dire souvent que la pas- 
sion que j'ai pour elles ne se peut dire, et conservez-moi 
toujours quelque place dans leur esprit, vous qui en 
avez une si grande, afin qu'au moins nous puissions 
être là ensemble, si nous ne le pouvons ailleurs. Pour 
vous, mademoiselle, je vous supplie encore une fois de 
ne me point abandonner. L'honneur de recevoir de 
vos lettres est un bien que je n'eusse pu espérer, mais 
dont je ne me saurois plus passer à cette heure que 
j'y suis accoutumé. Ne me l'ôtez donc pas, après me 
l'avoir donné si généreusement, et n'allez pas en cela 
contre deux vertus qui vous sont si naturelles, la libé- 
ralité et la constance. N'étant pas en mon pouvoir de 
payer cette obligation, au moins je ferai des souhaits 
pour cela, et ne demanderai jamais rien de si bon 
cœur à la fortune, que de pouvoir témoigner que je 
suis beaucoup plus que je ne le dis , mademoiselle, 
votre, etc. 

Posi'Scriptîun inédit. [On m'écrit que M. Guille- 
mot a eu une inspiration de moi, et qu'il assure que 
je serai bientôt en France. Je ne sais pas pourquoi il 
le dit, ni comment il le fera; mais je suis bien aise de 
I. 41 



123 LETTRES DS VOlTÙHE. 

voir qu*il est toujours admirable, et qu*ii se souvient 
de moi. Que cela pourtant ne vous fasse point de peur. 
Je reçus il y a deux mois une lettre à M. d'Âluin, 
que vous me faisiez l'honneur de m*envoyer. Mon père 
me mande que j'écrive si j'ai reçu un livre de M. Go- 
deau; je ne sais si c'est cela : j'avois oublié tout à fait 
M. Godeau, et j'ai cru quelque temps que c'étoit un 
livre de M. Bodeau * dont mon père me parloit : jugez 
avec quel étonnement.] 

42. — A MONSIEUR BE CHAUDEBOKKE *• 

De Madrid, ce 9 jais f 63!?4 

Monsieur, en me louant de mon éloquence, vous 
deviez avoir soin de ma modestie, et craindre de me 
faire perdre une bonne qualité que j'ai, en m'en vou- 
lant donner une que je n'ai pas. J'ai reçu pourtant vos 
louanges avec beaucoup de joie, non pas que je croie de 
moi ce que vous m'en dites, mais pour ce que ce m'est 
une grande marque de votre amitié, et qu'il faut que 
vous m'aimiez beaucoup, puisque, en ma faveur, vous 
vous êtes trompé en une chose de laquelle d'ailleurs 
vous êtes si bon juge. Ainsi, monsieur, je trouve qu'il 
est plus à mon avantage de croire que je ne suis pas 
digne de Thonneur que vous me faites; et ce qui me 
donne bonne opinion de votre amitié me rend plus 
glorieux que ce qui me la donneroit de moi-même. 
Aussi bien quand je serois aussi éloquent que vous 

' Ce M. Bodeau était le marchand de la rue Aubry-Boucher qui 
se meUait au nombre des adorateurs de M'^*^ Paulet. Voyez plu» 
haut, p. 112. 

' Mss, de Conrart, p. 9f 2. 



A MONSlBUa DE CUAUDEB0N9iË (1633). IS8 

dites, je n'en voudrois pas tirer de plus grand fniit, 
que de gagner eu votre âme la plaee que je connois 
par là que j*y ai déjà, et de vous persuader de m*aimer 
autant que vous faites. Que si, après cela, je désirois 
encore quelque chose, ce seroitde remercier, avec les 
plus belles paroles du monde, les dames que vous 
dites qui me font Thonneur de se souvenir de moi *, 
JMais particulièrement j'emploierois pour Tune d'elles 
toutes les fleurs et toutes les grâces de la rhétorique, 
et lui écrirois dès cette heure une lettre d'amour si 
galante, qu'elle seroit disposée de m'écouter à mon 
retour. Puisqu'elles sont trois, il me semble que pas 
une ne se doit offenser de cela : elles seroient bien 
rigoureuses, si elles vouloient m'ôter la liberté des 
souhaits et m'empêcher de faire des châteaux en Es« 
pagne, puisque c'est le seul contentement que j'y aie. 
Je commence d'avoir plus d^espérance de mon retour 
que je n'en avois eu jusqu'ici; le plaisir que j'aurai 
d'en sortir me récompensera de l'ennui que j'ai eu d'y 
demeurer, et je jouis déjà par avance de la joie que 
je recevrai en vous voyant. Ainsi, monsieur, toutes 
choses sont mêlées : le bien et le mal se rencontrent 
partout, et quand Tun n'est pas au commencement, 
il ne manque pas de se trouver à la fin. Je suis encore 
incertain du chemin que je prendrai ; je crois pourtant 
que j'irai m'embarquer à Lisbonne. Si on eût laissé 
cela à mon choix, je fusse passé par la France, quel- 
que danger qu'il y pût avoir. Ce n'est pas que j'aime 
fort à m'aflermir l'âme, ni à prendre, comme vous, un 

* Les dames de Flandres (T.). 



124 LETTRES DE VOITURE. 

chemin périlleux, quand j'en puis prendre un autre; 
mais le plus court me semble aisément le plus sûr; 
et puis, pour vous dire le vrai, je ne saurois m*imagi- 
ner que je sois destiné à être pendu. Néanmoins, on 
me commande d'aller par ailleurs, et les personnes à 
qui vous avez donné toute sorte de pouvoir sur moi, et 
qui en devroient avoir sur tout le monde, me l'ordon- 
nent si expressément, qu'il ne m'est pas permis seule- 
ment de le mettre en délibération. Cependant, en me 
défendant de me hasarder, elles me font mettre à la 
merci de la mer et des pirates. Je vous puis dire pour- 
tant que je n'ai peur ni de l'un ni de l'autre, et je crains 
davantage les bonaces qui me peuvent retarder le bon- 
heur de vous voir. Je me passerai de tous les autres, 
pourvu que je puisse avoir bientôt celui-là et le moyen 
de vous témoigner quelque jour, en vous servant, que 
vous avez rendu un autre homme aussi généreux que 
vous, et que. je suis autant que je dois, monsieur, 
votre, etc. 

Post-scriptum, — Pour ne point mettre ici cette lon- 
gue suite de noms que vous dites être ennuyeux, je ne 
fais de baise-mains à personne. Maisjenepuism'empé- 
cher de vous supplier très-humblement, monsieur, de 
donner ordre que si M°»® la comtesse de Moret ' , et M. son 
mari et M. son frère m'ont oublié, au moins ils me recon- 
noissent à mon retour. Je ne puis comprendre par quel 
malheur je n'ai rien ouï dire de leur part, leur ayant 

* Joséphine de Boeil, comtesse de Bourbon-Moret. Elle mourut 
empoisonnée au mois d'octobre 1651. Son mari et son frère étaient 
à Bruxelles avec Monsieur. 



A MONSIEUR DE PUYLAURENS (1633). 125 

écrit deux lettres. Je suis pourtant assuré qu'ils ne 
peuvent manquer de bonté pour moi, eux qui en ont 
pour tout le monde. 

43. — A MONSIEUR DE PUTLAURENS '. 

De Madrid, ce 8 juin 16S3 *. 

Monsieur, en cinq ou six lignes vous avez compris 
tout ce que je pouvois ouïr de plus agréable au monde, 
et en me promettant en la présence de mon maître 
votre conversation et votre amitié, vous avez touché 
tous mes souhaits. Me proposant cette espérance, il 
n'y a point de difficultés que je ne trouve supportables. 
La mer me semblera aisée à passer pour aller jouir de 
tant de biens , et tous les plus honnêtes gens de la terre 
s'embarquèrent autrefois pour un moindre prix que 
celui-là. Mais il faut rompre premièrement les enchan- 
tements de Madrid, et surmonter le destin de celte 
cour, qui veut que chacun y soit arrêté dix ou douze 
mois, après le dernier jour qu'il pensoit y être. Cela, 
monsieur, est si vrai, qu'ayant fait cet hiver un effort 
pour en échapper devant ce terme, la force du charme 
me ramena de quarante lieues loin ; et je m'y trouve 
aujourd'hui aussi pris que jamais. J'attends pourtant 
quelques effets de ce que vous dites que vous avez 
écrit en ma faveur; et si cette aventure doit être 
achevée par un des plus honnêtes gens du monde, 
j'espère que je vous devrai ma délivrance. Je sais, 
monsieur, que ce n'est pas la plus belle que vous au- 

' Mss. de Conrarl, p. 919. 

' Les diverses éditions portent 1635, ce qui est une erreur ma- 
nifeste. 

11. 



re^e mise à fin; maia ce sera, je vous assure, une des 
(jlifGciles et des plus justes : car sans mentir vous ava^ 
quelque intérêt d*avoir soin d*une personne qui vous 
honore si véritablement que je fais; et tenant le lieu 
où vous êtes, il n*y a rien que vous ne trouviez plus 
aisément que des affections aussi pures que la mienne. 
Ceux qui occupent des places comme la vôtre sont 
d'ordinaire traités comme les dieux; plusieurs les crai* 
gnent, tous leur sacrifient, mais il y en a peu qui les 
aiment, et ils trouvent plus aisément des adorateurs 
que des amis. Pour moi, monsieur, je vous ai toujours 
considéré vous-même, séparé de ce qui n*en est pas, 
Je vois des choses en vous plus éclatantes que votre 
fortune, et des qualités avec lesquelles vous ne sau« 
riez jamais être un homme ordinaire. Vous [jugerez 
que je dis ceci avec beaucoup de connoissance, si vous 
vous souvenez de Tcntretien que j'eus Thonneur d'a<« 
voir avec vous dans cette prairie de Chirac, où, m'ayant 
ouvert votre cœur, je vis tant de résolution, do force 
et de générosité que vous achevâtes de gagner le mien. 
Je connus alors que vous aviez de si saines opinions 
de tout ce qui a accoutumé à tromper les hommes, 
que les choses qu'ils considéroient le plus en vous 
étoient celles que vous y estimez le moins , et que 
personne ne juge d'un tiei's avec moins de passion que 
vous jugez de vous-même. Je vous avoue, monsieur, 
qu'en ce temps-là, vous voyant tous les jours marcher 
sur des précipices avec une contenance gaie et assu- 
rée, et ne jugeant pas que la constance pût aller jus- 
que-là, je trouvois quelque sujet de croire que vous ne 
les aperceviez pas tous. Mais vous m'apprîtes qu'il n'y 



A MON^BUK pu rAAGiS (1633). 137 

avoit rien eu votre personne, ni à l'entour, que vou^ 
ne connussiez avec une clarté merveilleuse; et que 
voyant à deux pas de vous la prison et la mort, et tant 
d'autres accidents qui vous menacoient, et d'autre 
côté, les honneurs, la gloire et les plus hautes récom* 
penses, vous regardiez tout cela sans agitation» et 
voyiez des raisons de ne pas trop envier les unes et de 
ne point craindre les autres, Je fus étonné qu'un 
homme nourri toute sa vie entre les bras de la for** 
tune sût tous les secrets do la philosophie, et que 
vous eussiez acquis de la sagesse en un lieu où tous les 
hommes la perdent. Dès ce moment, monsieur, je vous 
mis au nombre de trois ou quatre personnes que j'aime 
et que j'honore sur tout le reste du monde; et ajou* 
tant beaucoup de respect et d'estime à la passion que 
j'avois toujours eue pour vous, j'en formai une autre 
aiîection beaucoup plus grande. C'est celle-là que j'ai 
encore et que je conserverai toute ma vie en un si haut 
point, qu'il est vrai que vous devez la reconnoître et 
témoigner que ce vous est quelque contentement que 
je sois autant que je le suis, monsieur, votre, etc. 

44. — A MONSIEUR DU FARGIS ' . 

De Madrid, ce 8 joia 1 633. 

Monsieur, à ce que je vois, vous êtes aussi libéral 
de louanges comme de toute autre chose ; et ne me 
pouvant secourir autrement dans la nécessité ou je 
suis, vous m'envoyez au moins les plus belles paroles 
du monde. Je ne les saurois mieux employer qu'en 

> Mt8. de Conrarif p. 922. 



128 LETTRES DE VOITURE. 

VOUS les rendant à vous-même, et si je ne me sers de 
celles-là, j'avoue que je n'en trouve point pour recon- 
noitre l'honneur que vous me faites. Aussi, monsieur, 
je crois que vous me les avez écrites, prévoyant le be- 
soin que j'en aurois; et en me donnant tant de sujet 
de vous louer, vous avez eu soin de me donner aussi de 
quoi le pouvoir faire. Cette faveur m'oblige à recevoir 
patiemment les reproches que vous me faites; et 
comme je reçois de vous des honneurs qui ne me 
sont pas dus, il est raisonnable que j'en souffre des 
plaintes que je n'ai pas méritées. Sans cela, je vous 
demanderois raison de ce que vous m'accusez de l'ex- 
trême envie [que j'ai] de sortir de ce lieu, et pourquoi 
vous appelez haine ce que vous pourriez attribuer à 
affection. Je connois aussi bien que personne les dé- 
lices d'Espagne; mais je pense, monsieur, que vous 
croyez qu'il n'y en a point de si grandes pour moi que 
d'être auprès de mes amis r et si Paris même a pu me 
déplaire par l'absence de mon maître , vous ne devez 
pas trouver étrange que je me sois ennuyé à Madrid, 
et que je n'aie point eu de plaisir en un lieu où je n'ai 
pu avoir de santé. Mais quand cette passion seroit 
aussi injuste que vous dites, vous ne devriez pas me 
reprocher une injustice que je fais pour Tamour de 
vous, ni trouver mauvais que j'aie une trop grande 
passion de vous voir. Si je rencontre au lieu où vous 
êtes les mêmes incommodités que je fais ici, elles ne 
me sembleront pas les mêmes quand je les porterai 
en votre compagnie, et je m'étonne que vous me dites 
cela dans votre lettre, où vous me mandez qu'il y a 
de là des personnes avec qui ce que Ton éprouve de 



A MONSIEUR DU FARCIS (1633), 129 

plus amer dans la vie vous sembleroit doux. Je vous 
assure, monsieur, que je suis capable aussi de cette 
sorte de consolation, et quoi que vous vouliez dire, je 
ne puis craindre où vous serez le chagrin ni la néces- 
sité , quand je songe que dans les montagnes d'Auver- 
gne nous avons toujours trouvé avec vous la gaieté et 
la bonne chère. Il y a des trésors en votre personne 
dont je saurai jouir en dépit de la mauvaise fortune, 
et avec lesquels je ne saurois jamais être pauvre ni 
triste. Voilà ce qui me donne tant d*impatience de me 
voir^hors de ce lieu ; et si tous mes amis ne me le défen- 
doient, je prendrois au sortir d'ici le plus court che- 
min pour vous aller trouver, et j'eusse moi-même dé- 
taché en passant les tableaux que vous dites que l'on 
a mis de vous sur la frontière ^ Je crois, monsieur, 
que vous n'avez pas l'imagination si tendre qu'il vous 
faille consoler de cela; et vous, à qui la mort même, 
de tant près que vous l'ayez vue, n'a jamais pu faire 
peur, il est à croire que vous n'aurez pas été touché 
de sa peinture. Ce ne sera pas sur celle-là que la pos- 
térité jugera de vous. La fortune, qui n'est pas toujours 
injuste, en fera voir quelques autres plus à votre avan- 
tage; et pour ces tableaux, elle vous donnera quelque 
jour des statues. Tous les changements qu'elle a faits 
en votre vie me semblent comme ces pièces de talc 

^ Les tableaux de ses armes, rompus par la main du bourreau. 
Tous ceux qui avaient suivi Honsieur eurent leur tour : le due 
d'EIbeuf, les sieurs de Puylaurens, de Goudrey- Montpensier et 
Goulaa furent effigies par arrêt du parlement de Dijon du 14 jan- 
vier 1633. Le duc d'EIbeuf et le marquis de la Vieuville, cheva^ 
liers de Tordre, furent dégradés lors de la grande promotion qui se fit 
le jour de la Penteo6te, la m6me année, dans réglisedesAugustins. 



que l*on applique 6ur les portraits» qui laissoni voir 
toujours le même visage et ne changent que ce qui est 
alentour de la personne'. Elle se joue ainsi avec les 
grands honimes. Elle se plaît de les voir sous diverses 
formes, et en moins de rien elle met sous un dais ceux 
qu'elle a fait voir sur un écbafaud. Je souhaite» mon-' 
sieur, que je trouve ce changement à mon arrivée. Et 
pour ce qui est de moi, je désire seulement d'avoir 
bientôt l'honneur de vous voir, et que toutes mes for- 
tunes soient tellement jointes aux vôtres, que je ne 
sois jamais heureux ni malheureux qu'avec vous. Je 
suis» monsieur, votre, etc. 

45. — A MADEMOISELLE PAULET '. 

[De Madrid, juio 1633.] 

Mademoiselle, rien ne peut être dans vos lettres plus 
agréable qu'elles-mêmes. J'ai trouvé dès le commen- 
cement de la vôtre ce que vous ne me vouliez faire 
espérer qu'à la fin, et vous m'avez donné le contente* 
meqt que vous me promettiez d'ailleurs. Il esta croire 
que vous n'avez pas lu ce qui y étoit ajouté d'une autre 
main% et que vous qui ne m'envoyez que de l'or et 
des pierreries, ou des paroles qui valent mieux que 
cela, n'auriez pas voulu m'envoyer des injures. J'avoue 
pourtant que je mérite en quelque sorte celle que l'on 
m'a écrite, et que je ne suis guère galant, puisque je 

' Alentour et autour le prenaient enoore Tun pour l'autre. Ce ne 
fut que quelques années plus tard, après les travaux sur la langue 
de Vaogelas et de Ménage, qu*on fit le premier adverbe et le 
deuxième préposition. 

' Mu. dêOmrart, p. 727. 

^ De te main de W^ de Rambouillel ( T. ). 



A MADEMOfSeiLK f»Af)LËT (1633). )3l 

n*ai pas la hardiesse de l'être avec vous. C'est une 
honte extrême que je vous aie écrit tant de longues * 
lettres sans qu41 y ait rien eu de ce style dont une 
de vos amies dit qu'il lui semble que c'est toute poésie '; 
dl qu'étant éloigné de vous de tant de lieues, je n'ose 
encore vous rien dire de ce que je pense. Mais je ne 
veux plus me déshonorer pour l'amour de vous, et si 
vous ne me faites faire des satisfactions de ce repro- 
che, je suis résolu de vous écrire des lettres toutes 
pures d'amour, pleines de feux, de flèches et de coeurs 
navrés^ et je ferai tant de galanteries, que l'on se re^ 
pentira de m'avoir offensé. Dès celte heure même, j'ai 
toutes les peines du monde de m'en empêcher, et je 
ne trouve point d'autre moyen pour me retenir, que 
de songer à cette excellente personne', de qui j'ai 
appris à prévoir en chaque chose tous les inconvé- 
nients qu'il y a à craindre, et dont le seul ressouvenir 
m'oblige à être respectueux et prudent. Vous, made- 
moiselle, qui savez tout ce qui se passe en mon esprit, 
je vous supplie très-humblement de lui dire de quelle 
sorte elle y est, et avec quel ressentiment et quelle 
véritable affection je paye l'honneur qu'elle me fait. 
Vous pouvez, ce me semble, étant aussi bonne que 
vous êtes, obliger de la même sorte M™® de Clermont 
à continuer de m'aimer et de prier Dieu pour moi. 

' • Yar, grandes (C). 

* Mﻫ de RanitrouiltetcllFOit des douceurs de VoUnrc : CTest foule 
poéêîe(T.). 

3 M™» la marqnîse de Rambourtlet ( T.). — G'psI plulôt, je croîs, 
M^<: de Bamboufllet, et une allusion à ce jour où II voulut s'é- 
manciper de baiser le bras h la belle Julie, qui sVn montra Tort oN 
Tcnsée. Voyez l'Introduction. 



132 LETTKES DE VOITURE. 

Je ferai de mon côté tout ce qui me sera possible pour 
me rendre digne des grâces qu'elle me peut obtenir, 
et il est difficile qu'un homme que vous prêchez et 
pour qui elle prie ne se convertisse point. Mais qu'elle 
sache, s'il vous plaît, que je demande encore plus 
son affection que ses prières; et quoique je croie 
qu'elle me peut rendre saint, constant et heureux, je 
ne désire pas tant tout cela que d'être aimé d'elle. 
J'ai lu avec des sentiments de joie qui ne se peuvent 
exprimer ce que vous me dites de la divine personne * 
devant qui je fis une fois mon épitaphe'. Je la puis 
assurer que lorsque j'avois deux éventails dans la 
gorge, et que j'étois entre les mains de mes plus grandes 
ennemies , je n'étois pas plus à plaindre que je le 
suis, et qu'il est plus à souhaiter de mourir en sa pré- 
sence que de vivre loin d'elle. Après l'extrême hon- 
neur qu'elle me fait, il ne me resteroit plus rien à 
désirer pour ma gloire, si ce n'est que j'eusse été si 
heureux que la demoiselle que l'on voulut enlever une 
fois à Lima ^ se fût souvenue de moi. Mais le ciel veut 
que madame sa mère soit toujours au monde sans 
pareille, et que si d'aventure il y a quelque chose 
d'aussi beau qu'elle, il n'y ait au moins rien d'aussi 

1 Mme la Princesse (T.). 

^ Voyez plus haut, p. 45, note 1. 

' Quand la reine-mère envoya des gens pour enlever M">« d'Ai- 
guillon, afin de mettre parce moyen le cardinal à la raison, W^^ de 
Rambouillet étoil avec elle. Elles alloient de compagnie voir M»>e de 
Rambouillet qui étoit ailée prendre Tair à Saint-Cloud, qui est le 
lieu où le coup se devoit faire. Besençon découvrit l'entreprise. On 
a mis Lima au lieu de Saint-Gloud, de peur qu'on ne devinât la 
chose (T.). 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 133 

bon. 11 me semble que celle pour qui je fis une fois rire 
les Dryades*, M™«de [Combalet]' (je crois qu'il n'y 
auroit pas danger de mettre son nom tout au long), ne 
devroit pas être si animée contre les rebelles, qu'elle 
ne me fit Thonneur de se souvenir quelquefois de moi. . 
S'il est vrai ce que Ton dit que nous l'ayons voulu en- 
lever, c'aura été de la même sorte que les Grecs ravi- 
rent rimage de Pallas du pouvoir de leurs ennemis , 
et sur la créance que l'on a eue que le bonheur et la 
victoire se trouveroie^t toujours du parti où elle se- 
roit ; mais enfin je n'ai rien su de ce dessein. Elle 
sait que si j'en ai pour elle, c'a été par la bonne voie; 
et elle se peut souvenir que ma recherche a été tou- 
jours pleine de respect et d'honneur. Tout de bon, 
quelque passion que j'aie pour nos afiaires, je ne puis 
m'empêcher d'en avoir pour elle. Toutes les fois que 
je la considère, j'arrête mes souhaits, et j'ai de la 
peine à être assez afiectionné à mon parti. J'ai été 
plus généreux à la louer qu'elle ne l'est à se souvenir 
de moi. Il n'y a pas huit jours que je l'ai su ici repré- 
senter si semblable à elle-même que je la fis aimer, 
ou au moins estimer extrêmement à un homme qui 
ne doit pas vouloir du bien à tous ses parents \ Je 

* Voyez les stances ( à M*"® d'Aigaillon) commeDçant par ce yen : 
La terre, brillante de fleurs, etc. 

' Marie de Yignerot, nièce da cardinal de Richelieu, mariée en 
1620 à Antoine du Roure de Combalet. Le cardinal acheta pour 
elle, en 1638, le duché d*Aiguillon. Voyez lettre 82. 
^J ^ Monsieur, frère du roi (T.). — C'est évidemment une erreur : 

.^n^ Monsieur se trouvait alors à Rruxelles. Il est plus vi-aisemblable 

;^r>^ que Voiture veut parler du duc d'Oiivarès. 

I. 12 



■^ 



(^ 



l34 LETTàBS DÉ VÛÎIlîftÈ. 

«His très-humble senriteur» de votre servHeiif », èi jn 
rassure qu'il n'a pas plus de passion podr tods que 
j'en ai pour lui. Vous me dites, mademoiselle, qo*il y 
a un des vôtres * qui ne se soucie plus de personne 
que de moi, et que cela mérite bien que je m'en tienne 
extrêmement obligé. Mais cela mériteroit bien aussi 
que vous me fissiez entendre plus clairement quel il 
est. Plût à Dieu que ce fût celui que je voudrois ! je 
serois consolé de toutes choses. Vous devinerez bieil 
pour qui je fais ce souhait. Je ne sais sMl y a du hasard 
à lui parler de moi ; mais je vous supplie très-hum- 
blement, mademoiselle, que cela ne vous arrête pas. 
Quelque mine qu'il fasse, il ne le faut pas craindre. Il 
est meilleur que l'on ne pense. Au moins je corinois 
cela de lui , qu'il lui est impossible de n'aimer pas 
ceux qui l'aiment. J'ai eu envie, beaucoup de fois, de 
lui envoyer demi - douzaine d'Espagnoles des plus 
belles et des plus brillantes. Ne vous scandalisez pas, 
mademoiselle, ce sont des larmes *. El si en passant par 
Grenade je puis trouver quelque jolie Sarrasine*, je ne 
manquerai pas de la lui faire tenir. 

Je crois que je prendrai ce chemin en partant d'ici, et 
pour suivre les conseils, ou plutôt les commandements 
que j'ai reçus, je me détournerai de deux cents lieues, 

' Le cardinal de la Valette, qui quelquefoit se disoit servileur 
de M»« Paulel (T.) ; —ou plulôl M. de Pisani; car il paraît, d*aprèa 
k mtlmeTalIcmant, que Tun el Taulrc prenaient ce lilré. Voyez plus 
lias, p. 144. 

^ Le cardinal de la Valellp. 

^ Plante originaire d'Espagne cl dès conirées de l'Orient. 

* C'est la plante appelée de nos jours aris/o/oc/ie, et dont les ra- 
cines entraient dans la composition de ta ihériaque. 



A MAOEMOiî^eUh: fAltUBT (1633). 13d 

e4 en ferai cinq cents en mer. Le pml el rineommodilé 
qu'il y a ne nie fâchent pa» tant que le regret de ne pat» 
pa^sa: par la France. Quoique je me sois engagé ii y 
a longtemps à le promettre, j'aurai une peine extrême 
à le tenir , ei îamaia résolution ne m'a tant coûté à 
prendre. Si on m'eAt laissé en ma liberté, j'eosse pris 
le grand chemin avec la même franchise et la même 
sûreté que toujours, et je fusse allé d'ici droit an 
Bourg-la-Reine ^ Au moins j* eusse eu le plaisir de 
passer encore ime nuit à Paris; et j'avois résolu de 
vous donner en passant de la ravegarde et de la 
raoussette, mais je vous dis fort , forty ma foi ^. Je 
pense qu'en me dissuadant ce dessein , et en ayant 
peur pour moi , on a eu peur de moi aussi , et que 
l'on s'est imaginé que l'on le sauroit au bureau d'a- 
dresse*, et que je me fourrerois étourdiment parmi 
tout le monde. Mais j'avois résolu d'en user plus dis- 
crètement. Je me fusse contenté do donner des séré- 
nades à trois ou quatre personnes, faire cinq ou m, 

' Mlle Paulet demeurait avec M°><' de Clermont, qui avait unç 
maillon h 9eurg-)a-Reine. 

^ il se raoqae de M. de Villan, quf , en parlant, disoit toujours : 
Bift ma foi! 6y, sur ma foii bif^mvmfoii Quand j'étoto au Havr». 
je iaifois danser les filleltea; jeleur donnois ^y, mafo^î A% la t^ 
vergarde et de la raoussette (ce sont danses de Languedoc), mus j« 
vous dis fort, fort, ma foy (T.), 

3 On appeloit ainsi, disent les auteurs do Dictionnaire de Tré- 
voux, un bureau établi à Paris par Théophraste Renaudot, fameux 
médecin, où on trouvoit les avis de plusieiirs chôma dont on a be- 
soin. C*étoit là aussi que se faisoit la Gazette i d*où le nom de Bu- 
reau d*adresse donné dans la suite aux maisons où se débitoient 
beaucoup de nouvelles. 



136 LETTRES DE VOITURE. 

hurlades, et puis passer. Mais il faut obéir et croire 
que ce que Ton nous commande est le meilleur. On 
me doit savoir gré pourtant de cette soumission, lâ^ 
quelle, ce me semble, est tout à la fois obéissance et 
sacrifice. Au moins on ne me doit plus reprocher que 
je sois obstiné, puisque je ne l'ai pas été en cette oc- 
casion. Cela, et prendre tant de plaisir à écrire que je 
ne puisse plus achever mes lettres, sont deux nota- 
bles changements en moi. Pardonnez-moi l'un pour 
l'amour de l'autre; et souvenez-vous quelquefois, je 
vous supplie, que je suis de tout mon cœur, made- 
moiselle, votre, etc. 

Post-scriptum. — Je vous supplie très^humblement» 
mademoiselle, de me permettre de répondre deux ou 
trois mots, le plus doucement que je pourrai, à la per- 
sonne * qui m'a attaqué dans votre lettre. J'ai cherché 
longtemps dans mon esprit qui pouvoit être ce petit 
homme ^ de qui on me dit de si grandes choses, et que 
l'on met si fort au-dessus et au-dessous de moi. Ce ne 
peut pas être M. du Vigean : car je ne suis que deux 
doigts plus grand que lui, et il n'est que dix fois plus ga- 
lant que moi. Après y avoir bien pensé, il m'a semblé que 
cela sent extrêmement sa fable, et qu'il n'est pas possi- 
ble qu'il y ait au monde un homme si petit ni si galant. 
Je vous supplie très-humblement, mademoiselle, de 
m'en faire savoir la vérité. 

* Mii« de Rambouillet. 
' M.Gode«u (T.)- 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 137 

46. — A LA MÊME * . 

[De Madrid, juillet 1633.] 

Mademoiselle, s'il ne m'est pas bien séant d*avoir 
quelque contentement en ne vous voyant pas, ce m*est 
au moins quelque excuse de ce que \e n'en ai pas un 
que vous ne me donniez. C'est vous qui faites ici toutes 
mes joies ; et quoique j'aie été voir depuis peu l'Escu- 
rial et l'Âranjuez, et que je me sois trouvé à des fêtes 
de taureaux et à des canas^, je n'aurois rien vu d'a- 
gréable en Espagne, si je n'y avois reçu de vos lettres. 
Vos soins m'ôtent la plus grande partie des miens : 
j'oublie que je sois malheureux, quand je songe que 
vous ne m'avez pas oublié. Cette obligation est si 
grande que je doute qu'un autre que moi y pût satis- 
faire. Mais s'il vous plaît d'y songer, vous trouverez 
qu'il y a longtemps que j'ai payé tout cela par avance, 
et dès le moment que j'ai eu l'honneur de vous con- 
noitre, il ne s'est point passé de jour que je n'aie mérité 
tout le bien que vous me sauriez jamais faire. Je sais 
bien, mademoiselle, que vous n'attribuerez pas ceci à 
vanité, mais à une estime extrême de la passion avec 
laquelle je vous honore et aune créance que j'ai qu'une 
aflection parfaite vaut mieux que toutes choses. Celle 
que j'ai à vous servir est à un si haut point, qu'il n'y 
a plus que la vôtre qui la puisse récompenser; et 
quand vous m'auriez donné cent fois la vie et avec 
elle tous les biens du monde, vous me devrez toujours 
beaucoup de reste, tant que vous ne m'aimerez pas. 

' Mss. de Conrart, p. 739. 

^ Canota cannes, courses de canne». 

I M. 



138 -I^RTTftBS DE VOITUW, 

Et certes, en cela au moins êtes^vpus bien juste, que 
ne me pouvant donner ce qui m^est dû, vous tâchez 
à me contenter d'ailleurs et à couvrir une injustice 
avec beaucoup de civilité. Mais toutes les belles pa- 
rôles ne valent pas un peu de volonté; et s'il yen avoit 
quelque&-unes qui pussent être de ce prix-^là, ce se* 
roient sans doute les vôtres, et vous n'auriez pas b&» 
soin d'employer celles des autres pour cela. Je suis 
surpris toutes les fois qu'en recevant de vous un gros 
paquet, je trouve qu'il n'y a qu'une lettre, et que ce qui 
est de votre main notait que la moindre partie de oe 
qui vient de votre part. Comme il me souvient que je 
n'ai quasi jamais eu l'honneur de vous voir chez vous 
qu'il n'y ait eu cinq ou six personnes dans votre 
chambre, vous avez trouvé moyen d'en mettre autant 
dans vos lettres, et de ne me plus écrire qu'en public. 
Ne croyez pas pourtant m'obliger par là à vous parler 
avec moins de hardiesse. Je prendrai pour confidents 
Ceux qu'il semble que vous me vouliez donner pour 
juges, et j*aimerois mieux leur déclarer mon secret 
que de vous le cacher. 

Mais pour parler sérieusement (car je sais bien, 
mademoiselle, que vous ne voudriez pas que j'eusse 
dit ainsi tout ce que vous venez de lire), au lieu 
de me plaindre de cela, j'ai à vous en rendre mille 
grâces très -humbles et à vous remercier de l'ex- 
trême honneur que vous me faites recevoir de tant 
d'honnêtes personnes, et que je ne pourrois jamais 
mériter sans vous. Je vous avoue que je ne puis 
souhaiter de plus grand contentement que de voir de 
vos Icllres; mais je suis bien aise qu'en cel«^ vous pas- 



A MADEIHHS8i<i<E PAUiET (1633). 13^ 

sieas mes «oubaite, et que vous me fassiez (dus de biep 
que je n'en saurois désirer. Si je ne me trompe, j'ai re* 
connu dans votre dernière quelques lignes de la meil'* 
leuro main du monde ^ et je les ai reçues avec la même 
vénération que Ton recueilloit les feuilles où la sibylle 
écrivoit ses ' oracles, J*estime plus ces quatre vers 
que toutes les œuvres de Malherbe, et moi qui en ai 
vu autrefois d'amour et qui étoient [faits] à ma louange, 
je vous assure que je n'ai jamais lu de poésie qui 
m^ait été si agréable. Je ne sais de quelle sorte est 
l'affection que j'ai pour cette personne ; mais je n'en* 
tends ni ne vois rien de sa part qui no me touche jus<* 
qu'au fond de l'âme, et je ne puis comprendre C(Hn- 
ment il arrive que l'estime et le respect fassent en moi 
les mêmes effets qu'une passion bien violente. Quoique 
vous ne me disiez rien de }&P^ de Clermont, je suis 
assuré qu'elle ne peut m'avoir oublié, et je vous sup- 
plie très*humblement, mademoiselle, de me faire la 
faveur de lui dire que, pour me rendre digne de son 
affection, je tâche tous les jours à devenir meilleur. 
Les sermons que vous me faites et les livres que vous 
m'envoyez ne me servent pas peu à cela. Je vous remer- 
cie du Psaume*. Mais pourquoi m'envoyer en l'état où 
je suis des choses si tristes, et quelle meilleure para- 
phrase peut-on voir du Miserere que moi-même? J'ai 
eu enfin les Épitres de saint Paul ^ Les deux livres 
que vous m^avez envoyés, Tun au mois de décembre et 

• De M'"« de Rambouiilet (T.). 
2 Ouvrage de Godeaa. 

^ Aulre ouvrage de Godeau. Voir une lellrc de Balzac du 10 mai 
IC32. 



140 LETTRES DE VOITURE. 

l'autre depuis six semaines , me sont arrivés en un 
même jour, et, à ce que je puis juger, cette personne 
que vous m*avez fait si petit est un des plus grands 
hommes de France. La préface, entre autres choses, 
m'a semblé parfaitement belle, et j'ai eu un extrême 
plaisir à la lire. J'en dirois davantage, mais je ne puis 
rien admirer pour cette heure que M^ de Rambouil- 
let. Je vous Tavouerai franchement, mademoiselle, 
soit que ce soit stupidité ou présomption, j'avois vu 
sans jalousie toutes les belles choses que jusques ici 
vous aviez eu soin de me faire voir; mais quand j'eus 
achevé de lire la réponse de l'infante Fortune à mes- 
sire Lac S je fus en peine qui la pourroit avoir faite, et 
eus, sans mentir, un extrême dépit de ce que c'étoit 
un autre que moi. Je cherchai longtemps parmi les 
personnes plus galantes qui en seroit l'auteur, sans 
jamais pouvoir m'en imaginer pas une ; mais quand 
j'eus trouvé dans votre lettre qui c'étoit (car je la 
garde toujours pour la dernière), je vous confesse que 
j'eus une des grandes joies que j'aie eues il y a long- 
temps. J'eus un extrême soulagement et fus consolé 
de savoir que cette gloire étoit due à une personne 
que j'honorois déjà tant, et à qui j'ai donné une si 
grande partie de mon esprit, que je puis douter si ce 
n'est du sien ou du mien qu'elle s'est servie à faire 
une si jolie lettre. Tout de bon, il semble qu'elle ait 
celui de tout le monde, à voir comme elle est née à 
toute chose ; et outre que personne n*en a tant qu'elle , 
il n'y en a point qui ait tant de différents lustres, ni 

< BoUsat TEsprit écrivit en vieux style à M"« de Rambouillet (T.). 
— Pierre de Boiesat, de l'Académie française, mourut en 1662. 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). I4l 

qui soit si beau à toutes sortes de jours, comme le 
sien. Peut-être qu'elle le trouvera mauvais; mais je ne 
puis ro^empêcher de vous dire que j'ai pensé demeurer 
dans cette même incrédulité où je fus une fois pour 
un autre miracle de son esprit, et je ne pouvois croire 
qu'il fût possible qu'elle eût rencontré à écrire si bien 
de cette sorte, n'ayant jamais lu de cette manière de 
livres. Mais c'est par foi qu'il la faut connoitre et non 
pas par raison : et comme elle compose des histoires 
où toutes les passions sont représentées sans que jamais 
elle en ait éprouvé pas une ', qu'elle fait la descrip- 
tion de l'Italie et de l'Espagne sans en avoir vu la 
carte de sa vie, et qu'elle connoît toute la terre n*ayant 
jamais été que jusqu'à Chartres; de la même sorte, 
sans avoir vu de vieux romans, elle parle le langage 
de Lancelot du Lac mieux que n*eût su faire la reine 
Genièvre , et je crois qu'elle parleroit arabe si elle 
l'avoit entrepris. 11 faut avouer que c'est une personne 
bien difficile à comprendre, et que si M^e de Ram- 
bouillet est la plus parfaite chose du monde, made- 
moiselle sa fille est la plus admirable. Entendez tou- 
joursy s'il vous plaît, mademoiselle, les louanges que 
je donne avec la restriction que je dois mettre^ vous 
connoissant comme je fais. Ç*a été au reste un grand 
bonheur pour moi de n'avoir vu ce témoignage de son 
esprit qu'en un temps où j'en ai un autre de sa civi- 
lité; car ce m'eût été une extrême peine de ne pas ai- 
mer une personne qu'il m*est force de tant estimer. Les 
cinq ou six lignes qu'elle m'a fait l'honneur de m'é- 

* Dans le roman d*Alcidali» et de ZéHde, 



14^ lEYTRBS DE VOITUM&. 

crire ont été reçues de mot avec tout le respect » Pal* 
fection et la joie qu'elle peut penser» et ont effacé le 
ressentiment que j'avois de Tautre lettre. C'est un des 
avantages que les méchantes personnes ont sur celle» 
qui ne le sont pas» que toutes les bontés qu'elles font 
sont beaucoup mieux reçues, et qu'il semble que I» 
rareté donne encore quelque prix à Taction. Quoique 
je sache qu'elle ne m'ait fait cette faveur que pour me 
faire mieux sentir un dépit dans quelque temps, je ne 
puis pas m'empêcher de m'y laisser attraper, et je 
l'aime, pour cette heure, autant que si c'étoit la meil* 
leure personne du monde. Pour ce qui est des re- 
proches qu'elle réserve à me faire quelque joiu*, cette 
menace ne me fait pas moins désirer d'avoir l'honneur 
de la voir, et je me saurai défendre de sorte qu'elle 
c(Minoitra que j'ai mérité dans les choses même où 
elle croit que j'aie failli. 

Parmi une infinité de choses qui m'ont donné 
beaucoup de contentement dans votre lettre, j'y ai 
vu avec une* joie très-particulière ce que vous me 
mandez : que lorsque vous m'écrivîtes, un bon* 
nête homme se fâchoit de se retirer à une heure 
après minuit sans m'avoir vu ', 11 y a longtemps que 
je désirois ardemment un témoignage de l'honneur de 
son souvenir, ie ne craindrai point de vous dire 
qu'il n'y a point d'homme au monde que je respecte 
tant que lui» mais je n'oserois vous avouer combien 
je l'aime, de peur que l'intérêt de votre mari ' ne vous 

* Le cardinal de Ta Valette. 

^ M. de Monlausier (T.). — N'est-ce pas plutôt le comte de 
Maure? Voyez plus haut, p. tl6. nota 4, 



À MABËmetSËLLE PAOLflt (1633). 143 

le fasse Irouver mauvais et qwe vous ne me reprochiez 
d« régler mal mes affections. Vous xpn tenez pour 
rtgle ôeriaine que tontes les personnes de cette sorte 
«e pewvent aimer, vous Jevez pourtant faire quelque 
réception pour lui, et comme je vous aï ouï dire beau- 
tH>up de Ibis, quUl avoit plus de générosité que les 
ffiftres, vous pouvez croire qu'il a aussi plus d^amitié. 
Mais quand cela ne seroit point et qu^il m^auroit en- 
tièrement ouUié , il est vrai qu^il ne seroit pas en ma 
fnÂssafuce <te retrancher rien de la passion que j'ai 
ponr lui. Je ne puis non plus résister à ceftte inclina- 
tion qu'à celle 'que j'ai pour vous, et vous ne devriez 
pas trouver étrange que j^aimasse nrt ingrat, vous qui 
savez qu'il y a si longtemps que j'aime une ingrate. 
S«ns mentir, aii temps même où je croyois qu'il ne se 
«ouvenoH point du tout de moi, je n'ai passé pas une 
beflle nuit dans le Prade ' qoe je ne l'y aie souhaité. 
tj^gros d'eau^ seroient aussi beaux à faire dansMa- 
A^idque dans Paris, et si je le ténors ici, je le mène- 
Vois dhanter devant des portes qui s'ouvrent plus 
atsémient que la vôtre et où nous serions mieux re- 
çus que nous ne Tétions chez vous. Il y a en ce lieti 
certains animaux, que ceux du pays nomment more- 

» Le cours de Madrid ( T.) : le Prado. 

' Pendant le siège de ia Ruclielle, on diM}trtoiiJ!OUi«>: Il faut 
aUcndre le premier gros deau qui est en |)lêine inné (nom donné 
AUX marées «ur lus eôles de ia'Roohelte, Noies dejHuei) pour voir 
si la digue résiidcra. Or, M. le cardinal de la ValcUe, on fai^nt 
partie avec Voilure pour aller vpir M°»« Aubry à Suresnes, dit : « Il 
faut que ce soit à la pleine inné pour revenir d*au(ant plus tard. 
Nous ferons cette partie au prcniier gros d'enu. » Ainsi on nppela 
•ces promenadcs-là les fjros- d'eau (T.). 



144 LETTRES DE VOITURE. 

* « 

nistes \ qui ont la forme du corps fort agréable et la 
peau extrêmement douce, souples, éveillées et plai- 
santes, fort aisées à apprivoiser et naturellement amies 
des hommes. La fraîcheur de la nuit, dont elles aiment à 
jouir, fait qu*en ce temps on en trouve communément 
dans les rues, et selon qu'il est curieux de cette sorte de 
choses, je sais qu il seroit bien aise d'en voir. Je vous 
supplie très-humblement, mademoiselle, vous qui me 
procurez toutes sortes de biens , d'employer tout le 
crédit que vous avez auprès de lui pour faire qu^il me 
fasse l'honneur de se souvenir de moi, et si vous pou- 
vez faire qu'il m'aime, je vous donne répit de six mois 
pour ce que vous me devez. 

Je ne sais si votre serviteur ^ m'a fait l'honneur 
de m^écrire quelque chose. Je suis toujours le sien 
très-humble , avec autant de passion que jamais , et 
il n'y a pas trois jours que je m^enfermai dans une 
chambre , et qu'en souvenance de lui , je chantai 
une demi -heure. Père Chambaut \ 11 y a au bas 
de votre lettre trois écritures différentes que je n'ai 
pu reconnoitre et que je crois que je n'ai jamais 
connues. J^avois résolu d'y faire répondre par trois 
Espagnols de mes amis, mais je n'en ai pas eu le loi- 
sir, étant à la veille de mon parlement. J'espère sortir 

■ Petites brunettes, des liUes (T.). 
' M. dej>i8anl (T.). 

^ M.^ Pisani aimoit fort une ehanson faite à Angers, qui com- 
Dienj^t ainsi : 

Père Ghambaat, 
Seigneur de la Bigotiëre, 
Le cousin Margotière 
Tous tient pour un nigaud ( T.)> 



A MADEMOISISLLE PAULET (1633). 145 

d*ici dans trois ou quatre jours pour commencer la 
promenade dont je vous avois écrit et aller voir le 
Portugal et l'Andalousie. Quelques-uns m*en vou- 
loient dissuader pour les chaleurs qu'il y aura en ce 
temps. Mais afin de me déniaiser, je suis résolu de voir 
un peu le monde ; et pour me remettre d'un hiver que 
j*ai été ici sans me chauffer, je m'en vais chercher les 
jours caniculaires en Afrique et passer l'été en un pays 
où les hirondelles passent Thiver. Les périls que j'ai à 
courre ' en ce voyage ne m'étonnent point, et peut-être 
que j'en trouverois de plus grands auprès de vous. Il 
me fâche seulement que, si j'y meurs, W^^ de Ram- 
bouillet aura du plaisir à dire qu'il y avoit déjà trois 
ans qu'elle m'a voit prédit que je mourrois dans quatre. 
Mais, mademoiselle, une personne qui est dans vos 
prières doit espérer un meilleur succès que cela : je ne 
sais pas si j'ai encore beaucoup de temps à vivre; mais 
il me semble qu'il me reste beaucoup d'années à vous 
aimer, et mon affection étant si grande et si parfaite, 
je m'imagine qu'il n'est pas possible que je cesse si 
tôt d'être, mademoiselle, votre, etc. 

Post-scriptum inédit. — [Si je ne dis rien ici de cette 
divine personne que tous les honnêtes gens adorent', 
vous jugerez bien, mademoiselle, que c'est par res- 
pect , et vous ne laisserez pas de croire que je suis 
avec la même vénération que jamais son très-humble 
et très-obéissant serviteur. 

' Courre poar courir, • Courre est pins en usage que courir, et 
plus de la cour. Mais courir n'est pas mauvais... On en peut user 
deux ou trois fois la semaine. » Voyez t. II, Icllrc 14, à Coslar. 

^ Madame la Princesse. 

I. *i 



146 LETTRES DE VOITURE. 

Je crois, mademoiselle, qu'il y en a de vos amis *, 
lequel entendant lire cette lettre, quelque puissant et 
heureux qu'il soit, ne laisseroit pas de me porter envie, 
en quelque sorte, dans ma mauvaise fortune. Je vous 
supplie très- humblement de me faire la faveur de lui 
dire que je suis toujours avec toute sorte de passion 
son très-humble et très-obéissant serviteur, et que je 
ne vois rien de remarquable que je ne le mette en ma 
mémoire pour avoir l'honneur de l'en entretenir quel- 
que jour. 

Dans ma dernière lettre, j'oubliois à remercier le 
sage Icas ^ de l'honneur de son souvenir ; Je m'étonne 
qu'il se soit hasardé à m'écrire les trois lignes que j'ai 
reçues de lui , et qu'il n'ait point craint en cela cauda 
draconis. Avec votre permission, je l'assurerai, made- 
moiselle, que je suis son serviteur.] 

47. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET '. 

' [De Madrid, 1633.] 

Mademoiselle, si votre autre lettre étoit de la sorte 
de celle que j'ai reçue, ce n'a pas été pour moi un si 
grand malheur de la perdre , et il eût été à souhaiter 
qu'encore à cette seconde fois j'eusse su seulement, 
sans en voir autre chose, que vous m'aviez fait l'hon- 
neur de m'écrire. Ayant lu ce que vous me mandez , 
que vous aviez eu de la peine à hasarder vos compli- 
ments, j'en attendois quelques-uns ; et ensuite de cela 

' C'est, je crois, M. de Chaudebonne {Noie de Sf, de Monmer^ 
que). Je ne le pense pas : Chaudebonne se trouvait alors avec Cas- 
ton. Ce Siérait plulôl le cardinal de la Valette. 

^ Arnauld de CorbevHle. Voyrz plus bas, p. 285. 

' Mss.deConrari,^, 733. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1633). 147 

je n*en ai point trouvé d'autres, sinon que vous me 
faites souvenir que je suis petit et que vous m'assurez 
que je ne suis guère galant. Si vous n'aviez, made- 
moiselle, que ceux-là à me faire, il n'étoit point be* 
soin de les mettre sous la protection de la plus vail<- 
lante ûUe de France ^ Encore qu'ils eussent été 
trouvés, on ne vous eût pas accusée par là de favori* 
ser les rebelles , et de la façon que votre lettre étoit 
écrite, vous ne deviez rien craindre, sinon qu'elle me 
fût rendue. Après avoir eu tant d'envie d'en avoir 
une des vôtres, qu'il est vrai que j'employois tous mes 
désirs en cela, lorsqu'il me restoit tant d'autres choses 
à souhaiter, vous prenez la peine d'écrire cinq ou six 
lignes où vous vous plaignez de ce que la fortune ose 
s'attaquer aux choses qui sortent de vos mains. Et 
pour ce qui est de moi, a 11 y a ici un homme plus petit 
que vous d'une coudée et, je vous jure, mille fois plus 
galant. » Voilà une belle lettre de consolation, après 
avoir été tant attendue, et des paroles bien choisies pour 
me faire oublier tant de sortes d'afflictions! Je pense, 
mademoiselle, vous l'avoir dit quelque autre fois ; vous 
êtes beaucoup plus propre à écrire un cartel qu'une 
lettre. Il ne vous reste plus après cela que d'ajouter 
que vous soutiendrez en la cour de Trébizonde ce que 
vous venez d'écrire et signer Alastraxérée \ Est-il 
possible qu'ayant tant de merveilleuses qualités et 
tant de pouvoir sur moi, vous ne vous serviez de l'un 
ni de l'autre que pour me faire du mal, et que vous 
soyez de ces fées qui ne se plaisent qu'à nuire et à 

' M"e Pauîel(T.). 
^ Dans les Amadis, 



148 LETTRES DE VOITURE. 

gâter le bien que font les autres? Après que W^^ Paulet 
m'a écrit une belle et obligeante lettre ; que M"' la 
marquise m*assure par elle de l'honneur de son amitié ; 
que M"* de Clermont me promet des prières, et que 
même la plus rare et la plus parfaite personne du 
monde ' m'honore de son souvenir, vous venez la der- 
nière troubler la joie de tout cela et défaire ce qu'elles 
ont fait en ma faveur. Cela est étrange que les Pyré- 
nées, qui servent de bornes à deux grands royaumes, 
ne se puissent défendre de vous. Sans que mes mal- 
heurs vous puissent adoucir, vous venez me persécuter 
au bout du monde et me tourmenter même plus que 
ma mauvaise fortune. En un temps où mes meilleurs 
amis n'oseroient avoir commerce avec moi, et auquel 
c'est se mettre en péril que de m'écrire, vous passez 
par-dessus toutes sortes de considérations pour me 
dire que vous ne me trouvez guère galant et qu'il y a 
un nain qui vous plaît mille fois plus que moi. Il me 
semble, mademoiselle, que j'aurois sujet de gronder 
de cela et de faire toutes ces plaintes. Mais pour ne 
pas confirmer ce que vous dites de moi , et ne pas 
montrer que je suis peu galant de ne pas bien rece- 
voir tout ce qui me vient d'une si bonne part, je vous 
dirai, mademoiselle, que 

(( Je croyois que mes maux ne pouvoient recevoir 
de soulagement, et ils ont été apaisés dès que J'ai 
lu ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. 
Ce n'est pas que j'eusse mal jugé de leur grandeur. 
Mais c'est que rien ne vous est impossible , et que 

* Madame la Princesse (T.). 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1633). 140 

VOUS pouvez donner remède aux choses qui n'en 
ont point. Je m*étonne pourtant, qu^en ne disant que 
du mal de moi, vous ayez pu me faire tant de bien, 
et que, sans m*arrêler à ce que vous me mandez, 
j'aie été content en voyant seulement votre caractère. 
Ceux de la magie ne font pas des effets plus merveil- 
leux; et cela fait voir que vous savez aussi bien 
qu'elle donner aux paroles une vertu secrète, et une 
autre force que celle qu'elles ont d'elles-mêmes. Qu'en 
me reprochant quelques défauts, vous m'ayez ôté tous 
mes déplaisirs, et que j'aie eu du contentement à Ure 
que vous en estimiez un autre plus que moi, c'est 
une merveille que je ne puis comprendre; mais il y a 
longtemps, mademoiselle, que je ne cherche plus do 
cause naturelle en la plupart de ce qui est de vous. Je 
sais qu'une personne qui est pleine de miracles en 
peut bien faire quelques-uns ; mais quelque grands 
que soient les vôtres, le plus étrange que vous ayez 
fait est d'avoir donné de la joie à une personne qui 
est en l'état où je suis, et d'avoir rendu heureux un 
homme qui est tout ensemble pauvre, banni et ma- 
lade. En cela, vous faites voir que la fortune, qui a le 
monde sous ses pieds, est dessous les vôtres, et que 
vous pouvez donner grâce à ceux qu'elle condamne à 
être malheureux. Aussi, pourvu que je vous aie favo- 
rable, il ne m'importe point que les étoiles me soient 
contraires, et quoiqu'elles soient toutes conjurées à 
ma ruine, si vous me voulez défendre, je croirai que 
la meilleure partie du ciel est pour moi. N'abandonnez 
pas, s'il vous plaît, mademoiselle, une personne qui 
a tant de confiance en vous. Il suffit, pour me rendre 

13. 



150 LETTRES DE VOITURE. 

heureux, que vous vouliez que je le sois; et si dans 
votre cœur seulement vous me désirez du bien, je sen- 
tirai dès ici des effets de vos pensées et de vos sou- 
haits. Vous êtes obligée d*en faire quelques-uns pour 
moi : car je vous jure que tous les miens sont pour 
vous, et que les plus passionnés que je fais, c'est que 
vous ayez tout ce que votre beauté et votre vertu 
méritent. Il est vrai que mon intérêt se rencontre 
aussi là dedans. Car si cela étoit, il n*y auroit plus de 
parti différent, ni de division dans le monde; tout 
le monde n* auroit qu'une volonté, et toute la terre 
vous obéiroit. » 

C'est pour vous apprendre, mademoiselle, à re- 
garder une autre fois comme vous parlez, et que je ne 
suis pas si peu galant que vous dites. Que si vous voulez 
que je vous croie, faites faire à votre petit homme une 
lettre mille fois plus galante que celle-ci. Mais quand 
il auroit cet avantage sur moi, il m'en resteroit un 
autre, que je n'estime pas moins, c'est qu'assurément 
je suis mille fois plus que lui, et plus que tout autre, 
mademoiselle, votre, elc. 

48. — A MONSIEUR [de CHAUDEBONNE] ? 

A Madrid, ce 9 juillet 1633. 

Monsieur, enPm je pense que l'enchantement est 
rompu. Au moins il me semble qu'il n'y a plus rien 
qui me puisse arrêter. Mais je n'oserois me vanter de 
sortir de ce lieu jusqu'à ce que j'en sois bien loin. 
Étant à la veille de mon partement, je vous écris avec 
le peu de loisir que vous pouvez imaginer que doit 
avoir un homme aussi négligent que moi et qui a ac- 



A MONSIEUR DE CHAUDEBONNE (1633). 151 

coutume de remettre toutes choses jusqu'au dernier 
jour. Outre quelques affaires qui me restent, ii me faut 
aller dire adieu à dona Antonia, à dona Inez et Isabe* 
liiia, à la Guzmana, à la Catalana, y a Icu dos Tôle- 
danas. Il faut que j'envoie un recade ^ à dofta Ëlvira ; 
que j'écrive un billet à dona Urraza, et que je donne 
des chapin y un manto*h dona Âlonza, et un chapelet 
à sa mère dona Pedraza. Sans mentir, monsieur, j'ai 
vécu ici comme un saint ; mais je n'ai pu moins que 
de faire toutes ces amitiés. Je vous assure pourtant 
qu'elles ne m'ont point débauché, et si vous me passez 
en toutes les autres vertus, je me puis vanter d'avoir 
exercé en ce pays une tempérance que vous auriez 
mal gardée. Le diable n'est jamais si à craindre que 
sous les formes où il apparoît ici; et il y a de certains 
yeux noirs dans lesquels, quand il se met, il fait tout 
ce qu'il veut, et il n'y a point d'exorcisme qui l'en 
puisse chasser. Je m'en vais trouver à Séville des dé- 
mons encore plus dangereux, et qui sont de ceux que 
Von appelle Ignées. Pour ce qu'il n'y a guère d'em- 
barquements à Saint-Sébastien, et que l'on n'y trouve 
que de fort petits vaisseaux, je me suis résolu de 
prendre cette route. Beaucoup me le déconseillent, 
pour les grandes chaleurs qu'il y a en cette saison, en 
Andalousie; mais il me semble qu'il est difficile que 
je meure de chaud, et c'est une sorte de mort que je 
ne puis appréhender. Si, d'aventure^ le soleil, la mer, 
ou les pirates (j'ai tout cela à craindre), accourcissent 
mon voyage et ma vie, je vous prie très-humblement, 

* Recado, message, compliment, cadeau. 
' Des soeqnes et une mante. 



152 LETTHES DE VOITURE. 

monsieur, d*avoir soin de mon père, en lui faisant ob- 
tenir ma su^^'ivance, et de ne me plaindre qu'autant 
que vous jugerez raisonnable, c'est-à-dire fort peu. 
Mais au cas que j'échappe, comme je Tespère (car il 
me semble qu'il me reste plus de temps à vivre, et 
que je ne dois pas sitôt guérir de la colique), je vous 
supplie de me faire la grâce de penser à ma fortune; 
et s'il arrive quelque changement durant mon absence, 
de voir s'il y aura lieu de faire quelque chose en ma 
faveur. Je crois, monsieur, outre l'extrême bonté que 
Monseigneur a pour tous ses serviteurs, que vous y 
trouverez encore quelque chose de particulier pour 
moi, et qu'encore que j'aie été éloigné depuis un an de 
sa personne, je n'aurai rien perdu de la bonne volonté 
dont il a plu de tout temps à Son Altesse de m'hono- 
rer. Pour ce qui est de M. de Puylaurens, je vous ré- 
ponds de son affection, et je suis assuré qu'il sera bien 
aise d'avoir moyen de faire du bien à une personne en 
qui il croit qu'il y en a un peu, et au moins de la fidélité 
de laquelle il ne sauroit douter. 11 n'y a pas trois jours 
que je parlai longtemps de lui, et en telle occurrence, 
et à telle personne', que je crois que je puis dire que 
ce fut avec quelque utilité. Cette étoile que vous savez 
qui me fait quelquefois aimer plus que je ne mérite, a 
fait son effet en celui qui peut tout ici, et je me puis 
vanter à vous, à qui je puis dire toutes choses, qu'il 
m'a témoigné une affection particulière. Je crois, mon- 
sieur, que, s'il étoit besoin, M. le marquis du Fargis 
parleroit aussi très-volontiers pour moi; mais je vous 

' Le comte d'Olivarcs. 



A MONSIEUR *** (1633). 153 

ai assez d'autres obligations à l'un et à l'autre, et je 
désire avoir celle-là à M. de Puyiaurens tout seul. Si 
vous voulez, monsieur, m'obliger autant en autre 
chose, faites-moi, s'il vous plaît, la faveur de faire 
souvenir vos amis de moi; souvenez- vous-en vous- 
même, et croyez que je suis de tout mon cœur, 
votre, etc. 

49.— A MONSIEUR ***. 

[A Madrid,.... 1633.] 

Monsieur, je n'ai point d'autre excuse à vous donner 
du long temps que j'ai été à vous écrire et à m'acquitter 
de ce que je vous dois, quema paresse. Outre la mienne 
naturelle, j'ai encore contracté celle du pays où je 
suis, qui passe sans doute en fainéantise toutes les na- 
tions du monde. La paresse des Espagnols est si grande, 
qu'on ne les a jamais pu contraindre à balayer devant 
leurs portes, et il en coûte quatre-vingt mille écus à 
la Ville. Quand il pleut, ceux qui apportent du pain à 
Madrid des villages ne viennent point, quoiqu'ils le 
vendissent mieux, et souvent il y faut envoyer la jus- 
tice. Quand le blé est cher en Andalousie, s'ils en ont 
en Castille, ils ne prennent pas la peine de l'y envoyer, 
ni les autres d'en venir quérir, et il faut qu'on leur en 
porte de France, ou d'ailleurs. Quand un villageois 
qui a cent arpents en a labouré cinquante, s'il croit 
en avoir assez, il laisse le reste en friche. Ils laissent 
les vignes venir d'elles-mêmes, et sans y rien faire. Un 
Italien qui tailla la sienne, en trois ans la racheta 
de prix. La terre d'Espagne est très-fertile, leur soc 
n'entre que quatre doigts dedans, et souvent rapporte 



154 LETTRES DE VOITURE. 

quatre-vingts pour un. Ainsi, s'ils sont pauvres, ce 
n'est que parce qu'ils sont rogues et paresseux... 

50. — A UNE DAME 
(En loi envoyant le verbe j'aime, tu aimes)» 

[A Madrid, 1633.] 

Le dcve parecer estrano â V. S. que en las dos pri- 
meras palabras aya dicho tan gran verdad y tan grande 
mentira. Pero en esso puede ver quan razonable es 
amor â quien ama. Pues los que hizieron las reglas de 
las palabras segun la razon de las cosas, en diziendo 
yo amOf luego dixeron (u amas, como si fuesse neces- 
sario, amando el une, que el otro le ame. Assi sera 
juste que de buena gana diga V. S. yo amo, pues ay 
tanto tiempo que lo digo, y sin cansarse la memoria, 
en sabiendo essa palabra, luego sabra una lengua que 
es la de amor, mas linda que la Espanola, y mucho 
mas cstendida, porque essa se habla por todo el 
mundo, y no ay rincon en las Indias donde no se en- 
tienda. V. S. que huye de las reglas, y que no quiere 
aprender sino lo que se ensena en un dia, mas gusto 
deve tener de esta que de ninguna otra, pues se sabe 
en un instante, y en las cosas de amor no solamente 
no ay régla, mas aun séria defeto tener alguna. Ha- 
blela por su vida V. S. , y no sea verdad que en très anos 
no le aya podido aprender una lengua que hasta las 
niiiassab^'. 

' ( Traduction. ) Il pourra sembler étrange à voire Seigneurie, 
qu'en ces deux premières paroles j'aie dit une si grande vérité el 
un si grand mensonge; mais en cela vous pouvez voir combien il 
est raisonnable d'aimer qui vous aime, puisque ceux qui firent les 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 155 

M. — A MADEMOISELLE PAULET*. 

[De Grenade, juillet 1633.] 

Mademoiselle, j*aurois à cette heure de quoi vous 
écrire un beau poulet, et je pourrois dire sans mentir 
que je passe les jours sans lumière et les nuits sans 
fermer les yeux. Au moins j'ai toujours vécu de cette 
sorte depuis que je suis parti de Madrid. En dix nuits 
j*ai fait dix journées, et je suis arrivé à Grenade sans 
avoir vu le soleil, si ce n'est aux heures qu'il se 
couche et qu'il se lève. 11 est ici si dangereux, que les 
yeux que Bordier * a quelquefois comparés à lui ne le 
sont pas davantage. Aussi bien qu'eux, il brûle tout 
ce qu'il voit et n'est guère moins à craindre que le feu 

règles des paroles selon la raison des choses, en disant yaime, di- 
rent aussitôt lu aimes, comme s'il était nécessaire que l'un aimant^ 
l'autre aimât aussi. Ainsi il est juste que votre Seigneurie dise 
sans répugnance j'aime, puisqu'il y a si longtemps que je le dis, 
et sans qu'il soit besoin de vous charger davantage la mémoire, 
en apprenant cette seule parole vous auroi appris une langue, qui 
est celle de l'amour, plus belle que l'espagnole, et aussi bien plus 
répandue, puisqu'on la parle par tout le monde, et qu'il n'y a 
point de lieu si reculé dans les Indes, où elle ne soit entendue. Votre 
Seigneurie, qui fuit toutes les règles et qui ne veut étudier que 
ce qui se peut enseigner en un jour, prendra sans doute plus de 
plaisir à celle-ci qu'à toute autre, puisqu'elle se peut apprendre 
en un instant, et que dans les choses d'amour non-seulement il 
n'y a point de règles, mais que ce serait un défaut s'il y en avait 
quelqu'une. Que Votre Seigneurie la parle donc pour toute sa vie, 
et qu'il ne soit pas vrai qu'elle n'ait pu apprendre en trois ans une 
langue que savent jusqu'aux petites filles. 

• i)/*.ç. de Conrart, p. 595. 

^ Mauvais poêle qui persécutoit M^^^ Paulet de Ba passion (T.). 
— Voyez plus haut, p. 112. 



156 LETTRES DE VOITURE. 

du ciel. Je m*en suis sauvé dans les ténèbres et met- 
tant toujours toute la terre entre lui et moi. Je me 
repose à cette heure à Tombre d*une montagne de 
neige, dont cette ville est couverte. Il y a trois jours 
que je vis dans la Sierra Morena le lieu où Gardenio 
et Don Quichotte se rencontrèrent, et le même jour je 
soupai dans la venta où s'achevèrent les aventures 
deJ)orothée. Ce matin j*ai vu rAlhambra, la place de 
Vivarambla et le Zacatin , et la rue où je suis se 
nomme la calle de Ahenamar : 

Ahenamar, Ahenamar, 
Moro de la Moreria '. 

J'ai beaucoup de plaisir à voir les choses que j'a- 
vois autrefois imaginées. Mais j'en ai bien davantage 
à imaginer celles que j'ai autrefois vues. Quelque 
excellents que soient les objets qui se présentent à 
mes yeux , mes pensées m'en font toujours voir de 
plus beaux, et je ne donnerois pas les images que 
je regarde dans ma mémoire pour tout ce que je 
vois de plus réel et de plus précieux. Hier, en consi- 
dérant les allées et les fontaines du Généralif et sou- 
haitant d'y voir Galiane, Zaïde et Daxare ^ en l'état 
qu'elles y avoient été autrefois , j'y désirois encore 
davantage une autre personne. Aussi, à la vérité, est- 
elle mille fois plus galante et plus aimable ; et Xarife 
mise auprès d'elle perdroit son nom et sa beauté. 
Avec ces enseignes, je pense que je donnerai assez à 
entendre qui elle est. Mais cela est cruel, mademoi- 

* Vera de romance. 

* Voyez plus haut , p. 90. 



A MONSIEUR DE GHAUDEBONNR (1633). 157 

selle, qu'il m'en faille parler avec tant d'artifice et de 
précaution, et que j'aie peine à me résoudre de dire 
que c'est vous. Vous devez pourtant me permettre 
d'être galant, à cette heure que je me trouve à la 
source de la galanterie et au lieu d'où elle s'est épan- 
due par le monde. Au sortir d'ici je me rendrai. Dieu 
aidant, dans quatre jours à Gibraltar. De là j'ai résolu 
de passer à Ceuta et d'aller voir le lieu de votre nais- 
sance, et vos parents qui régnent dans les déserts de 
ce pays-là ' . Comme je leur dirai de vos nouvelles, je 
vous supplie très-humblement , mademoiselle, d'en 
dire des miennes aux personnes que vous savez que 
j'honore et que j'aime le plus, et de me faire la faveur 
d'assurer particulièrement trois d'entre elles ^ que , 
quelque loin que me jette ma fortune, la meilleure 
partie de moi-même sera toujours au lieu où elles se- 
ront. Pour ce qui est de vous, vous ne sauriez douter 
de la passion que j'ai à vous honorer, et vous savez 
bien que je ne suis que trop votre, etc. 

52. — A MONSIEUR DE CHAUDEBONNE '. 

[Gibraltar, premier jour d'août 1633.] 

Monsieur, je vous écris à la vue de la terre de Bar- 
barie, et il n'y a entre elle et moi qu'un canal, qui 
n'a au plus que trois lieues de largeur, quoique ce soit 
l'Océan et la mer Méditerranée tout ensemble. Vous 
serez étonné de voir si loin un homme qui prend si peu 

' On se souvient que W^^ Paulet avait été surnommée la lionne. 

2 Mme, Mlle Je Rambouillet et M'i^ Paulet (T.).— M^e Paulet ne 
((aurait être comprise dans les trois, puisque c'est à elle que la 
lettre est adressée. 

3 Mss. de Conrart, p. 907. 

I. U 



158 «LETTRES DE VOITURE. 

de plaisir à courre, et qui avoit tant de hute de se 
rapprocher de vous. Mais Tavis que Ton m'a donné, 
que cette saison n'étoit guère propre à la navigation, 
pour les grands calmes qu'il y a, et que difficilement 
je trouverois embarcacion devant le mois de sep* 
iembre, m'a fait naître l'envie et le loisir de faire cette 
promenade; et j'ai mieux aimé souffrir le travail du 
chemin que l'oisiveté de Madrid. De sorte qu'après 
avoir vu à Grenade tout ce qui y reste de la magnifi- 
cence des rois mores, l'Alhambra, le Zacatin et cette 
célèbre place de Yivarambla où j'avois imaginé au- 
trefois tant de tournois et de combats, je suis venu 
jusqu'à la pointe de Gibraltar; d'où, aussitôt que l'on 
aura équipé une frégate, j'espère passer le détroit et 
voir Ceuta, et au retour de là, prendre le chemin de 
Calis, San*Lucar et Séville, et me rendre à Lisbonne. 
Jusqu'ici, monsieur, je ne me suis point repenti de cette 
entreprise, laquelle en cette saison a semblé téméraire 
atout le monde. L'Andalousie m'a réconcilié avec tout 
le reste de l'Espagne, et l'ayant passée en tant d'autres 
endroits, je serois bien fâché de ne l'avoir point vue 
en celui seul par où elle peut paroître belle. Vous ne 
trouverez pas étrange que je loue un pays où il ne fait 
jamais froid et où naissent les cannes de sucre '. Mais 
je vous assure qu'il y a ici tel rnelon que l'on pour- 
roit venir manger de quatre cents lieues; et cette terre 
pour laquelle tout un peuple erra si longtemps dans 
les déserts ne pouvoit être, à mon avis, guère plus déli- 
cieuse que celle-ci. J'y suis servi par des esclaves qui 

* Nous' voyons, par maint endroit de ces lettres, que Voilure 
était très-frileux et friand de toute espèce de sucreries. 



A MONSIEUR DE GUAUDEBONNE (l633). 159 

pourroient être mes maîtresses, el sans péril j'y puis 
partout cueillir des palmes. Cet arbre, pour qui toute 
Tancienne Grèce a combattu et qui ne se trouve en 
France que dans nos poètes, n*est pas ici plus rare 
que les oliviers, et il n'y a pas un habitant de cette 
côte qui n'en ait plus que tous les Césars. On y voit 
tout d^unc vue les montagnes chargées de neiges et 
les campagnes couvertes de fruits. On y a de la glace 
en août et des raisins en janvier. L'hiver et l'été y 
sont toujours mêlés ensemble ; et quand la vieillesse 
de l'année blanchit la terre partout ailleurs, elle est 
ici toujours verte de lauriers, d'orangers et de myrthes. 
Je vous avoue, monsieur, que je tâche à vous la faire 
sembler la plus belle qu'il me sera possible; et vous 
ayant exagéré autrefois le mal que j'ai rencontré en 
Espagne, si je ne veux pas m'en dédire, je crois au 
moins être obligé de vous décrire avantageusement 
ce que j'y trouve de bon. Cependant, il y a de quoi 
s'étonner qu'un homme aussi libertin que moi so 
hâte de quitter tout cela pour aller trouver uu maître. 
Mais, à la vérité, le nôtre est tel, qu'il n'y a point de 
délices que l'on ne doive préférer à Thonneur et au con- 
tentement de le servir, et la liberté, qui est estimée la 
plus aimable chose du monde, ne Test pas tant que 
Son Altesse. Vous savez que je n'ai guère d'inclina- 
tion à la flatterie, et une des plus remarquables sin- 
gularités qui soient en Monseigneur est de ne la pou- 
voir souffrir. Mais il faut avouer que, outre les hautes 
vertus que la grandeur de sa naissance lui donne, son 
affabilité et sa bonté, la beauté et la vivacité de son 
esprit, le plaisir avec lequel il écoute les bonnes 



160 LEITKES DE VOITURE. 

choses et la grâce dont il les dit lui-même, sont des 
qualités qui à peine se trouvent nulle part au point 
qu'elles paroissent en lui. Et ^i ce n'est que pour voir 
quelque chose de rare que je cours le monde, je n'ai 
que faire de passer plus loin et je ferai mieux de me 
ranger auprès de sa personne. Je considère ici tout ce 
que je vois avec plus de curiosité que je n'en ai de 
moi-même pour satisfaire quelque jour à celle de Son 
Altesse, et je sais que quand j'aurai eu l'honneur de 
l'entretenir une fois, il le saura toute sa vie mieux 
que moi. La prodigieuse mémoire de ce prince est une 
des considérations qui m'a autant consolé durant cet 
éloignement : car je suis assuré que j'y suis encore, 
puisque j'ai eu l'honneur d'y être autrefois, et je ne 
serai pas si malheureux que d'être la seule chose qui 
en soit jamais sortie. Son Altesse, qui n'a jamais ou- 
blié un tribun, ni un édile, ni même un soldat légion- 
naire qui ait été une fois nommé dans l'histoire ', 
n'oubliera pas, que je crois, un de ses serviteurs, et tout 
le globe de la terre étant en son imagination mieux 
que dans nulle carte du monde, quelque loin que 
j'aille, je ne dois pas craindre pour cela de sortir de 
l'honneur de son souvenir ^ Je vous supplie pourtant 
très-humblement, monsieur, vous qui avec tant de 
bonté me procurez toutes sortes d'honneurs et d'a- 
vantages, de me faire la faveur de trouver occasion 
de témoigner à Monseigneur l'extrême désir que j'ai 

* Tallemant conûrme dans ses Hisioriellei (t. III, p. 82 ], ce que 
Voiture dit ici de Tétonnante mémoire de Gaston, et ajoute qu'il 
savait par cœur les noms de tous les simples. 

' Voyez Doutes sur la langue française, p. 7f . 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 161 

d* avoir l'honneur de me voir à ses pieds*, et les 
vœux que je fais tous les jours pour une santé si im* 
portante à tout le monde que la sienne. Si, après cela, 
je désire encore quelque chose de vous, c'est seule- 
ment que vous preniez garde, s'il vous plaît, que le 
temps ne m'ôte rien de la part que si libéralement 
vous m'avez donnée en votre affection. Mais voyez où 
me porte l'excès de la mienne, qu'elle me fait douter 
du plus constant et du plus généreux de tous les 
hommes. Vous qui savez, monsieur, qu'en tous ceux 
qui aiment beaucoup il y a toujours quelques mou- 
vements qui ne sont pas de la raison, pardonnez-moi, 
s'il vous plaît, cette crainte, et considérez que je suis 
excusable, étant avec tant de passion, monsieur, 
votre, etc. 

Post'Scriptum. — Je voudrois bien que M™e la com- 
tesse de Barlemont et Mi"^ la princesse de Barban- 
çon ^ sussent que je me souviens extrêmement d'elles 
à un des bouts de TEurope, et que je vais passer la mer 
pour voir si l'Afrique, que l'on dit produire toujours 
quelque chose de rare, a rien qui le soit tant qu'elles. 

53. — A MADEMOISELLE PAULET '. 

De Ceuta, oe 7 août 1633. 

Mademoiselle, enfin je suis sorti de TEurope, et j'ai 
passé ce détroit qui lui sert de bornes. Mais la mer 

' Voyez Doutes sur la latigue française, p. 236. 

^ Dans une lettre écrite de Bruxelles par M. de Marigny à Gaston 
d'Orléans, à Blois, sur les dames de la cour de Lorraine, il est 
parié d'une duchesse de Wirlemberg, aulrcfois M'ic de Barbançon 
(Voyez Mss. de Conrari, in-fol.j t. V, p. C83). 

' Mss. Conrart, p. 749. 

14. 



162 LETTRES DE VOITURE. 

qui est entre vous et moi ne peut rien éteindre de la 
passion que j'ai pour vous, et quoique tous les esclaves 
de la chrétienté se trouvent libres en abordant cette 
cote» je ne suis pas moins à vous pour cela. Ne vous 
étonnez pas de m'ouïr dire des galanteries si ouverte* 
ment : Tair de ce pays m'a déjà donné je ne sais quoi 
de félon, qui fait que je vous crains moins, et quand 
je traiterai désormais avec vous, faites état que c'est 
de Turc à More*. Il ne vous doit pas pourtant déplaire 
que Ton vous parle d'amour de si loin : et quand ce 
ne seroit que par curiosité, vous devez être bien aise 
de voir des poulets de Barbarie. 11 manquoit à vos 
aventures d'avoir un amant au delà de TOcéan , et 
comme vous en avez dans toutes les conditions S il 
faut que vous en ayez dans toutes les parties du monde. 
Je gravai hier vos chiffres sur une montagne qui n'est 
guère plus basse que les étoiles, et de laquelle on dé* 
couvre sept royaumes; et j'envoie demain des cartels 
aux Mores de Maroc et de Fez, où je m'offre à soutenir 
que l'Afrique n'a jamais rien produit de plus rare, ni 
de plus cruel que vous. Après cela, mademoiselle, je 
n'aurai plus rien à faire ici, que d'aller voir vos pa- 
rents, à qui je veux parler de ce mariage, qui a fait 
autrefois tant de bruit, et tâcher d'avoir leur consen- 
tement*, afin que personne ne s'y oppose plus. A ce 
que j'entends, ce sont gens peu accostables. J'aurai de 
la peine à les trouver. On m'a dit qu'ils doivent être 

* Ce proverbe est tout à Tait de circonslance, comme le remarque 
justement le P. ^uhoun { Remarques nouvelles, p. &92). 
^ Voyez plus haut, p. 112. 
3 Gela 8'entcnd de lui cl d'elle. Une vieille parente de M"<: Paulet, 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 163 

au fond de la Libye, et que les lions de celte côte sont 
moins nobles et moins grands. On en vend ici de jeunes 
qui sont extrêmement gentils. J*ai résolu de vous en 
envoyer une demi-douzaine, au lieu de gants d'Es- 
pagne : car je sais que vous les estimerez davantage, 
et ils sont à meilleur marché. Tout de bon, on en 
donne ici pour trois écus qui sont les plus jolis du 
monde : en se jouant, ils emportent un bras ou une 
main à une personne, et après vous, je n*ai jamais 
rien vu de plus agréable. Disposez, s'il vous plait, 
M™® Anne à s'accommoder avec eux et à leur donner la 
place de Dorinthe '. Je vous les enverrai par le premier 
vaisseau qui partira, et plût à Dieu que je pusse aller 
avec eux me mettre à vos pieds ! Ce sera là, mademoi- 
selle, qu'ils auront sujet d'être les plus fiers animaux de 
la terre, et de s'estimer les rois de tous les autres. 

Mais une des plus grandes marques que je puisse 
donner que l'air d'Afrique m'a inspiré quelque félo- 
nie, c'est que j'ai écrit déjà trois pages, et que j'ai 
pensé achever cette lettre sans parler de [M™® de Ram- 
bouillet]. Je vous assure pourtant, qu'en quelque part 
que je sois, elle est toujours dans mon cœur et dans 
mon souvenir, et même en ce moment, ben che di tanta 
lontananza, H fo umilissima riverensa^ et suis son 
très-humble et très-obéissant serviteur, Branbano \ 
Tant que je serai hors de la chrétienté, je n'oserois rien 

nommée M"^ Anne, cruignoil fort que ce mariage ne se fit (T.). — 
Elle est nommée quelques lignes plus lias. 

' Femme de chambre de W^^ Paulet. 

^ Ainsi Ûnissoit ses lettres un homme d'affaires que M. do Ram- 
bouillet avoit à Rome (T.). 



164 LETTRES DE VOITURE. 

dire à M"»® [de Clermont]. Pour M"« [de Rambouillet], 
elle ne me voudra pas, que je crois, plus de mal pour 
cela. J'espère lui payer quelque jour le plaisir que j'ai 
eu d'ouïr les aventures d'Alcidalis, en lui racontant 
les miennes. Je lui ferai entendre des choses étranges 
et incroyables , et pour les fables, je lui rendrai des 
histoires. Votre serviteur * a toujours dans mon esprit 
la place que son mérite et l'affection qu'il me fait 
l'honneur d'avoir pour moi, lui doivent donner. Mais, 
mademoiselle, il y a un de vos amis ' que j'aime avec 
taut de passion, que j'en oublie mon devoir, et qu'il 
ne me souvient pas de dire combien je le respecte et 
l'honore. L'extrême envie que j'ai d'être dans son 
souvenir, m'a pensé obliger à faire une folie : car, sans 
considérer toutes les raisons qui me doivent arrêter, 
il ne s'en est guère fallu que je ne lui aie écrit, et 
j'avois résolu de commencer ainsi : 

« Monseigneur, je ne saurois m'empêcher de vous 
« écrire, quand ce ne seroit que pour dater ma lettre 
u de Geuta. Après avoir vu les palais des rois de Gre- 
« nade et la demeure des Abencerrages, j'ai voulu voir 
«c le pays de Rodomont et d'Agramant, et connoitre la 
« terre d'où sortirent tous ces grands hommes, 

Che furo al tempo che patsaro % Mori 
D*Africa U mar e in Francia nocquer tanto. 

Je crois, mademoiselle, que ce commencement lui 
eût donné envie de voir le reste, que j'eusse continué 
de celte sorte : 

« Si vos inclinations ne sont changées, je sais, mon- 

' M. de Pisani. 

' Le cardinal de la Valette. 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 165 

« seigneur, que vous ne désapprouverez pas cette cu- 
« riosité, et que dans la félicité où vous êtes, il y aura 
a quelques heures où vous envierez la condition d'un 
« banni et d'un misérable. Au cas que j'obtienne un 
a passe-port que j'espère à Tetuan, et que les Alarbes ^ 
« qui couvrent cette campagne ne rompent pas mon 
« dessein, j'aurai le plaisir de voir dans quelques jours 
«c une ville toute pleine de turbans, un peuple qui ne 
« jure que par Allah, et des Africaines qui n'ont rien 
« de barbare que le nom, et lesquelles, malgré le soleil 
« qui les brûle, sont plus belles et plus brillantes que 
« lui. C'est un pays, monseigneur, où il n'y a point de 
« sottes, de froides, ni de cruelles. Elles sont toutes 
« amoureuses, pleines de feu et d'esprit : et (ce que 
« quelqu'un y estimera davantage) elles ne vont ja- 
« mais à confesse. Par le contentement que j'aurai de 
« voir toutes ces choses % vous pouvez juger, mon- 
« seigneur, que ce n'est pas toujours la fortune qui 
a rend les hommes heureux, et qu'il n'y en a point de 
« si mauvaise qui n'ait quelques bons endroits, pourvu 
« que l'on les sache trouver. Tandis que votre bon- 
« heur vous occupe et qu'il vous donne au moins les 
« soins de vous en servir et de le bien employer, je 
« jouis du loisir et de la liberté, où mon malheur me 
< laisse. Il me semble qu'en m'ôtant la France, on m'a 
« donné le reste de la terre, et que je ne me dois non 
<K plus plaindre du destin qui m'en a chassé, que les 

* Nom donné anciennement aux Arabes établis en Barbarie, et 
qui paraît avoir été formé de i'article al, et du substantif Arabes ; 
les Alarabes, puis les Alarbes pour les Arabes. 

2 Var. tout cela (C). 



166 LETTRES DE VOITURE. 

c léthargiques de ceux qui les pincent et qui les frap- 
« pent pour les réveiller. Au lieu que je passois ma vie 
« entre dix ou douze personnes, en cinq ou six rues et 
« deux ou trois maisons; changeant maintenant de 
c lieu à toute heure, je vois des montagnes, des déserts 
(( et des précipices, des fleurs et des fruits que je 
a n'avois jamais ouï nonuner, des peuples diiïérents, 
(( et des rivières et des mers qui m*étoient inconnues, 
c Je change tous les jours de villes, toutes les semaines 
c de royaumes. Je passe en un moment d'Europe en 
« Afrique, et j'irois plus aisément à la source du Nil, 
« que je n'eusse été autrefois à celle de Rungis '. Si en 
« cet état de vie, monseigneur, je ne goûte pas les dé- 
« lices dont vous jouissez dans Tentretien des seules 

< aimables personnes du monde, au moins n'ai-je pas 

< aussi ces heures de chagrin et d^accablemcnt qui 
ce empoisonnent jusqu'à l'âme et qui peuvent tuer 
« en une heure le plus fort homme du monde. Dans 

< l'innocence où je vis, je prie Dieu qu'il vous garde 
« et qu'il conserve longtemps en votre personne la 
« plus pure générosité de notre siècle, et tant d'autres 
« belles qualités qu'il vous a données. Si, après cela, 
« je fais quelque souhait particulier pour moi, c'est 
« qu' [ayant trouvé] la fin de tant d'erreurs, je puisse 
« avoir l'honneur de vous en entretenir et vous témoi- 
« gner, monseigneur, que je ressens, comme je dois, 

< les solides obligations que j'ai d'être, monseigneur, 
« votre, etc. » 

' Petit village, à une lieue de Sceaux, célèbre par ses sources 
d'eaux nalurelles. Le cardinal Richelieu y avait deux maitons de 
campagne dont il fit présent à Golletet. 



A MADEMOISELLE PAULET (1633)/ 167 

Mais, mademoiselle, pour un homme qui vouloit 
vous écrire un poulet, il me semble que je mets ici 
beaucoup de choses qui n'y pouvoient entrer. Voilà 
ce que c'est que de n'y être pas accoutumé, et de m'a- 
voir tenu si longtemps en contrainte. Si vous m'eus- 
siez permis dès le commencement de vous en envoyer. 
J'en saurois faire à cette heure de fort jolis, et je ne 
finirois pas niaisement comme je fais, en disant que 
je suis, mademoiselle, 

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

VOITURE l'africain. 

54. *— A LA MÊME> 
(En lui enyoyaut plusieurs lions de cire rouge). 

[Même date.] 

Mademoiselle, ce lion ayant été contraint, pour 
quelques raisons d'État, de sortir de Libye avec toute 
sa famille et quelques-uns de ses amis, j'ai cru qu'il 
n'y avoit point de lieu au monde où il se pût retirer 
si dignement qu'auprès de vous, et que son malheur 
lui sera heureux en quelque sorte, s'il lui donne occa- 
sion de connoître une si rare personne. 11 vient en 
droite ligne d'un lion illustre, qui commandoit, il y a 
trois cents ans, sur la montagne de Caucase, et de l'un 
des petits-fils duquel on tient ici qu'étoit descendu 
votre bisaïeul, celui qui le premier des lions d'Afrique 
passa en Europe. L'honneur qu'il a de vous appar- 
tenir me fait espérer que vous le recevrez avec plus 
de douceur et de pitié, que vous n'avez de coutume 

' Msf. de Conrart, p. 095. 



168 LETTRES DE VOITURE. 

d'en avoir, et je crois que vous ne trouverez pas in- 
digne de vous d'être le refuge des lions affligés. Cela 
augmentera votre réputation dans toute la Barbarie, 
où vous êtes déjà estimée plus que tout ce qui est delà 
la mer, et où il ne se passe jour que je n'entende 
louer quelqu'une de vos actions. Si vous leur voulez 
apprendre l'invention de se cacher sous une forme 
humaine, vous leur ferez une faveur signalée : car par 
ce moyen , ils pourroient faire beaucoup plus de mal 
et plus impunément. Mais si c'est un secret que vous 
vouliez réserver pour vous seule, vous leur ferez tou- 
jours assez de bien, de leur donner place auprès de 
vous et de les assister de vos conseils. Je vous assure, 
mademoiselle, qu'ils sont estimés les plus cruels et les 
plus sauvages de tout le pays, et j'espère que vous en 
aurez toute sorte de contentement. Il y a avec eux 
quelques lionceaux qui, pour leur jeunesse, n'ont en- 
core pu étrangler que des enfants et des moutons ; 
mais je crois qu'avec le temps ils seront gens de bien, 
et qu'ils pourront atteindre à la vertu de leurs pères. 
Au moins sais-je bien qu'ils ne verront rien auprès de 
vous qui leur puisse radoucir ou rabaisser le cœur, 
et qu'ils y seront aussi bien nourris que s'ils étoient 
dans leur plus sombre forêt d'Afrique. Sur cette espé- 
rance que j'ai que vous ne sauriez manquer à tout ce 
qui est de la générosité, je vous remercie déjà du bon 
accueil que vous leur ferez, et vous assure que je 
suis, mademoiselle. 
Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

LÉONARD, 
Gouverneur des lions du roi de Maroc. 



AU DUC n*OLIVARÈS (1633). 169 

35. — A MONSEIGNEUR LE COMTE-DUC d'OLIVARÈS. 

A SéTille, ce 16 août 1633. 

Monseigneur, je ne puis différer plus longtemps à 
me servir de la permission que vous m'avez donnée, 
et à vous dire qu'après avoir vu la plus belle partie 
de l'Espagne, je demeure toujours dans l'opinion que 
j'avois qu'elle n'a rien de si rare que V. E. Dans tous 
les lieux où j'ai passé, je n'ai rien remarqué avec tant 
de plaisir que le respect que tout le monde porte à 
votre nom et aux recommandations qui viennent de 
votre part. Celles dont il a plu à Y. E. de m'honorer 
ont fait partout l'effet que j'en pouvois espérer, mais 
nulle part comme dans l'Alcazar de Séville, où j'ai 
trouvé le bon accueil et toute la courtoisie qui se doit 
attendre d'un lieu où vous commandez. C'est à mon 
avis la pièce de toute l'Espagne qui mérite autant 
d'être vue, et si l'Escurial a quelque chose de plus 
grand et de plus magnifique, ce palais a des dons par- 
ticuliers et des grâces naturelles qui le rendent remar- 
quable entre tous les autres. Je vous assure pourtant, 
monseigneur, que ses dorures, ses jardins et ses fon- 
taines, ne sont pas les choses qui m'y ont semblé les 
plus agréables, et j'y estimai plus que tout cela la 
rencontre que j'y ai faite d'un gentilhomme, qui parle 
de y. E. quasi avec autant d'affection que moi, et qui 
m'a appris beaucoup de particularités de cette vie 
qui me semble la plus admirable du monde. Je prie 
Dieu, monseigneur, qu'elle soit aussi longue que belle, 
et qu'il me conserve la mienne jusqu'à ce que j'aie pu 
témoigner à V. E. combien véritablement j'honore les 
I. 15 



170 LETTRES DE VOITURE. 

singulières vertus qui sont en elle, et avec quelle pas- 
sion je suis, monseigneur, votre, etc. 

56. — A MADAME LA MARQUISE DE RAMBOUILLET. 

[Lisbonne, septembre 1633.] 

Madame, quand mes libéralités seroient, comme 
vous dites, plus grandes que celles d* Alexandre ', elles 
seroient trop bien récompensées par les remerciments 
qu*il vous a plu m*en écrire. Lui-même, quelque dé- 
mesurée que fût son ambition, il Tauroit bornée à 
une si rare faveur. 11 eût plus estimé cet honneur que 
le diadème des .Perses, et il n'eût pas envié à Achille 
les louanges d*Homère y s'il eût pu avoir les vôtres. 
Aussi, madame, dans la gloire où je me trouve, si je 
porte envie à la sienne, ce n'est pas tant à celle qu'il 
s'est acquise, qu'à celle que vous lui avez donnée, et 
il n'a point reçu d'honneurs que je ne tienne au- 
dessous des miens, si ce n'est celui que vous lui faites 
en le nommant votre galant. Sa vanité ni ses flatteurs 
ne lui ont jamais rien fait accroire de si avantageux, et 
la qualité de fils de Jupiter Ammon n*étoit pas si glo- 
rieuse que celle-là. Que si rien me console dans la 
jalousie que j'en ai, c'est, madame, que vous connois- 
sant comme je fais, je sais que si vous lui faites 

' Elle almoit fort certaine poterie de Portugal. Voilure lui en 
envoya une pleine caisse. Elle lui écrivit en subslance, que quand 
Il seroit devenu roi de Portugal il n'auroit pu faire davantage, et 
que c étoit comme son galant (pour ne pas dire Alexandre de peur 
d'élever trop son style], qui, après avoir conquis le pays des par- 
fums, envoya un navire plein d'encens à son gouverneur, qui luidi- 
soit qu'il attendît à le prodiguer quand il seroit roi de Sabée(T. ). 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 171 

cette faveur^ ce n'est pas tant pour ce qu'il est le plus 
grand de tous les hommes, que pour ce qu'il y a deux 
mille ans qu'il n'est plus. Quoi que ce soit, on peut 
voir en cela la grandeur de sa fortune^ laquelle ne le 
pouvant encore abandonner tant d'années après sa 
mort, ajoute à ses conquêtes une personne qui les 
relève plus que la femme et les filles de Darius, et lui 
a fait gagner un esprit beaucoup plus grand que le 
monde qu'il a dompté. Je devrois craindre, par votre 
exemple, d'écrire d'un style trop élevé '. Mais en 
peut-on prendre un trop haut en parlant de vous et 
d'Alexandre? Je vous supplie très-humblement de 
croire, madame, que j'ai pour vous la même passion 
que vous pour lui, et que l'admiration de vos vertus 
me fera toujours être, madame, votre, etc. 

57. — A MADEMOISELLE PAULET '. 

[Liibonne, octobre 1633.] 

Mademoiselle, depuis que je suis parti de Madrid, 
j'ai fait devant que de venir ici deux cent cinquante 
lieues d'Espagne qui n'en valent guère moins que cinq 
cents de France ; ce n'est pas mal aller pour un 
homme qui avoit les jambes si roides et à qui on r^» 
prochoit qu'il ne pouvoit marcher. J'ai jugé tout ce 
chemin bien employé, lorsqu'on arrivant en ce lieu, j'y 
ai trouvé les lettres qu'il vous a plu me faire tenir 
du troisième de juillet ; et quoique j'aie rencontré à Se- 
ville toute la dépouille de la flotte des Indes et que 
l'on m'y ait fait voir six millions d'argent dans une 

' Voyez la note précédente. 
' JMm. de Conran, p. 765. 



172 LETTRES DE VOITURE. 

seule chambre , je puis dire que je n'ai point vu de si 
grands trésors que celui que vous m'avez envoyé. 
Vous pouvez imaginer le contentement que j'ai eu de 
recevoir tant de témoignages d'affection de tout ce 
qu'il y a d'aimables personnes au monde. Et certes, 
cette joie auroit été plus grande que ne l'eût pu sup- 
porter un homme qui est si peu accoutumé d'en avoir, 
si elle n'eût été tempérée par la nouvelle que vous 
me donnez de votre indisposition. La colique n'avoit 
pu jusqu'ici venir à bout de ma patience ; mais elle a 
trouvé moyen de la vaincre en me prenant par là, et 
la douleur me touche en la plus sensible partie de moi- 
même, quand elle vous attaque. J'ai une extrême tris- 
tesse de voir que mon âme soit divisée en deux corps 
si faibles que le vôtre et le mien, et qu'il faille que je 
sois toujours malade de mes maux ou des vôtres. 
Enfin , mademoiselle , je vois bien qu'il me faudra 
chercher des remèdes plus solides que celui de l'éjade. 
Nous serons contraints de nous soumettre à l'avis des 
médecins , et nous devons plutôt nous résoudre à 
perdre une vertu que deux vertueux. La charité, qui 
est la première de toutes, nous oblige à avoir pitié de 
nous-mêmes, et puisque la douleur et la maladie sont 
des effets du péché et une des malédictions quUl a 
causées, nous devons faire tout ce qui nous sera pos- 
sible pour le fuir, et pour avoir soin de notre santé. 
Vous avez encore plus d'intérêt que moi de suivre 
ce conseil, car la mienne est à cette heure en meilleur 
état qu'elle n'avoit accoutumé, et le travail et l'agi- 
tation du chemin m'ont mis au moins hors d'appré- 
hension pour quelque temps. Si vous voulez user de 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). t73 

ce régime, je vous attendrai en Angleterre, et je vous 
mènerai partout par la coutume du royaume de 
Logres'. 

J'étois sorti de Madrid, contre l'opinion de tout le 
monde, avec ce peu de prudence que vous savez que 
les philosophes de la secte de votre mari ont eu 
tout ce qui est de leur plaisir ; et en une saison où 
les Espagnols osent à peine sortir de leur logis, j'a- 
vois entrepris de traverser la plus grande partie de 
TEspagne et da venir passer le mois d'août au lieu 
le plus chaud de l'Europe. Cependant je suis venu 
à bout, Dieu merci, de mon dessein ; et à cette heure 
que je suis en Portugal, je me moque de ceux qui di- 
soient que j'allois mourir en Andalousie. Sans mentir, 
mademoiselle, ce ne vous est pas peu de gloire d'avoir 
pu allumer le cœur d'un homme aussi froid que je 
suis. Le soleil, qui fend ici la terre et qui brûle les ro- 
chers, n'a pu à grand'peine que m'échauffer, et je n'ai 
point eu d'incommodité en ce voyage, qu'une nuit que 
je ne m'étois pas assez couvert. Trois hommes qui 
étoient partis avec moi ont été contraints de demeurer 
en chemin. La chaleur, la lassitude, ni la peine qu'il 
y a de voyager en ce pays n'ont pu m' arrêter, et 
quoique j'aie trouvé beaucoup de lits plus mal garnis 
que ceux de Villeroy % et beaucoup de chambres plus 
mauvaises que celles de Panfou % et que je n'aie point 

' C'est-à-dire, de la chevalerie errante : le royaume de Logres 
est le pays d'Artiis et des chevaliers de la Table-Ronde. 

^ On le fit coucher sur la paille à cause qu'ils éloient trop de 
monde (T.). Plus loin Voiture revient sur cet incident (p. 22G). 

^ Petit village, à cinq lieues de Mclun. 

1»» 
o 



174 LETTRBS DE VOITURE. 

dormi (chose de considération) depuis trois mois, je 
suis ici arrivé plus fort et plus sain que jamais. Ne 
pensez donc pas que je sois encore cette foible créa*- 
ture que vous avez vue autrefois. Je suis tout autre 
que vous ne sauriez vous imaginer. Je suis crû de six 
grands doigts dans ce voyage ; j'ai le teint extrême- 
ment brûlé, le visage plus long que je ne Tavois , les 
dents de devant fort serrées, les yeux noirs, la barbe 
noire, et selon que je me figure qu'est fait le baron de 
Villeneuve S je lui ressemble plus à cette heure qu'à 
M. de Sérisay ^ Cette mine entre douce et niaise est 
passée en une autre toute contraire, et il ne m'est plus 
rien resté qui ne soit changé, sinon que j'ai encore les 
sourcils joints, qui est la marque d'un fort méchant 
homme. J'espère que dans trois ou quatre jours j'é«* 
prouverai si je saurai aussi bien résister au travail 
de la mer qu'aux autres, et dès qu'un vaisseau anglois, 
qui a déjà les deux tiers de sa charge, l'aura tout en- 
tière, nous partirons. Dieu aidant, au premier vent. 

Il faut avouer, mademoiselle, que ma fortune a 
quelque chose de bien bizarre. Moi, qui autrefois n'ai 
pu me résoudre d'aller jusqu'au Pont-aux-Dames, 
en la meilleure compagnie du monde, j'ai été à 
cette heure plus loin qu'Hercule, et il y a plus d'un 
mois que j'ai passé ses colonnes. Et au lieu que je 
ne pouvois souffrir un petit vent dans le cabinet de 

' C'étoit un gentilhomme touloasain, des amis de Mn^o de Ram- 
bouillet, Irès-instruit et conteur aimable. Voyez Tallemant, t. IV, 
p. 110. 

^ Sérisay ou Gérizay? Plusieurs pièces insérées dans le Recueil 
de Sercy^ 5 vol. in- 12, Paris, 1668, sont signées de ce nom. 



A MAQEMOISELLB PÂULBT (1633). 175 

U"^Q de Rambouillet, je m'en vais à cette heure en 
défier trente-deux au milieu de l'Océan et de Thiver. 
Ce n'est pas là pourtant le plus grand péril. Trente 
vaisseaux de Barbarie qui courent cette côte donnent 
davantage de peur à tous ceux qui partent d'ici et se 
font plus craindre que la tempête. Je voudrois bien 
savoir s'il y a quelque astrologue qui eût pu dire en 
me voyant il y a deux ans, dans la rue Saint-Denis, 
avec ma rotonde, que je courrois bientôt fortune do 
ramer dans les galères d'Alger, ou d'élre mangé par 
les poissons de la mer Atlantique. Mais au cas que je 
sois destiné à être pris par les pirates, je souhaite, au 
moins, que je tombe entre les mains d'un célèbre cor- 
saire ', que j'ai ouï nommer autrefois à W^^ de Ram- 
bouillet, et dont le nom seul me fait avoir de l'inclina- 
tion pour lui. Si M'^® de Rambouillet le peut deviner en 
quatre et le dire après sans rire, je lui donnerai un petit 
peigne % dont on me fit hier présent, qui avoit été 
fait pour la reine de la Chine. Je n'ai pourtant pas 
trop de peur de payer ma rançon et d'être réduit à 
racheter ma liberté, car le capitaine du navire m'a 
assuré que je pouvois dormir en repos pour ce qui est 
de cela, et m^a juré qu'en tout cas il metlroit le feu 
aux poudres. Voyez le bon expédient, et s'il ne me 
vaudroit pas mieux embarquer avec un anabaptiste ! 
Mais ce qui est remarquable, et qui s'est plaisamment 
rencontré , c'est (et par ma foi je ne mens pas) que 
je m'en vais dans un vaisseau qui ne porte que moi et 
huit cents caisses do sucre. De sorte que si je viens à 



1 M'i« de Rambouillet elle-même. 
^ Voyez plus bas, p. 204. 



176 LETTRES DE VOITURE. 

)3on port, j'arriverai confit ; et si, d'aventure, je fais nau- 
frage avec cela, ce me sera au moins quelque conso- 
lation, de ce que je mourrai en eau douce. Jugez si je 
pouvois rencontrer une embarcacion qui me fût plus 
convenable. Après cela, il me semble que ce voyage 
ne me peut être qu'heureux. J'espère que les zéphyrs, 
qui sont du nombre des esprits doux, me seront favo* 
râbles, et que devant que cette lettre soit en France, 
je pourrai être en Angleterre. 

Je vous supplie très-humblement, mademoiselle, de 
me faire la faveur de témoigner à la première des 
deux personnes dont je vous parlois à cette heure, 
qu'encore que je change de tant de lieux, elle garde 
toujours celui qu'elle a accoutumé d'avoir en ma 
mémoire. Tous les objets qui se présentent à moi 
me font souvenir d'elle ; toutes les fois que je vois 
un magnifique bâtiment, un pays agréable et une 
belle ville, ou quelque rare ouvrage de Tart ou de 
la nature , je la souhaite et je désirerois savoir le juge- 
ment qu'elle en feroit. Celui qu'elle a fait depuis peu 
en ma faveur me rend plus satisfait de moi-même 
que je ne le fus de ma vie, et le prix qu'elle m'a donné 
venant d'une si bonne part me semble être hors de 
prix. Il ne me pouvoit rien arriver tant à mon avan- 
tage, que de recevoir cet honneur d^une personne qui 
en peut être si bon juge, et de qui on peut dire avec 
vérité, qu'il n'y a jamais eu une dame ' qui ait si bien 
entendu la galanterie, ni si mal entendu les galants. 
Je trouve seulement à désirer qu'en me faisant cette 

' Mlle de Rambouillet (T.) 



A MADEMOISELLE PAULET (1633). 177 

grâce, on me Teût signiGé en d'autres termes, qu'en 
disant qu'elle donnoit el preeio de mas galan al re 
Chiquito*, C'étoU, ce me semble, assez de dire Chico. 
Mais du style de la demoiselle qui Ta écrit , je m'étonne 
encore qu'elle n'a mis Chiquitico. Toutefois cela peut 
avoir été fait à bon dessein , et dans une si grande 
gloire que celle que je recevois, il étoit à propos de 
me faire souvenir de ma petitesse. Je fais ce qu'il 
m'est possible pour défendre sa bonté. Car j'avoue 
qu*à ce coup je serois trop méconnoissant, si je me 
plaignois d'elle, après Thonneur qu'elle m'a fait de 
m'écrire. Lors même qu'elle me reproche que je suis 
petit, elle m'élève par-dessus tous les autres, et avec 
une feuille de papier elle me rend le plus grand homme 
de France. Celle que j'ai reçue d'elle est si excellente 
et si pleine de gentillesse, qu'après cela je ne sais si 
j'aurois assez de temps ni de hardiesse pour lui écrire. 
Je ne me trouve jamais si glorieux que quand je reçois 
de ses lettres, ni si humble que lorsque j'y veux ré- 
pondre et que je considère combien mon esprit est 
bas au-dessous du sien. Je voudrois bien, mademoi- 
selle, dire ici quelque chose de cette personne qui 
sera toujours louée et ne le sera jamais assez, et je 
souhaiterois qu'il y eût des paroles aussi belles et aussi 
bonnes qu'elle pour en parler comme je désirerois. 
Mais il n'y a point de langage au monde pour cela, 

1 Hi>« de RambouiUet, Jugeant enire lui et M. Godeau, lui donna 
le prix à la façon d'Espagne, où il y en a un pour celui qui a paru 
le plus galant, bien qu'il n'ait pas eu l'avantage. Elle ajouta a/ re 
Chiquito, à cause du roi de Grenade, appelé Petit, qui étoit fort 
galant, et que d'ailleurA Voilure étoit d'une petite taille (T.). 



178 LETTRES DE VOITURE. 

et c'est tout ce que peut faire le dernier effort de la 
pensée, que de concevoir quelque chose digne d'elle. 
. Je remercie madame de Glermont de ce que les 
extrêmes chaleurs d'Andalousie ne m'ont point fait 
malade, et de ce que j'ai eu le temps favorable les 
deux fois que j'ai passé le détroit. Je la supplie de me 
continuer ses faveurs et de croire que je ne saurois 
oublier de si solides obligations. J'achèverai de con-» 
noitre d'ici en Angleterre à quel point est l'affection 
qu'elle me fait l'honneur d'avoir pour moi. On dit 
qu'il y a en Norwége des personnes qui vendent le 
vent; mais je crois qu'elle le peut donner, et si je ne 
l'ai toujours en poupe, je me plaindrai d'elle. Avec 
sa permission, je baise très-humblement les mains à 
M»^ Atalante\ et quoique sa légèreté soit une des 
premières choses que j'ai louées en elle, je la supplie 
de n'en point avoir pour moi. Je lui rends mille grâces, 
et à mademoiselle sa sœur, de l'honneur qu'elles me 
font de se souvenir de moi. 

Mais, mademoiselle, voici la cinquième page que jo 
vous écris sans vous écrire, et quand vous lirez tant 
de choses que je mets pour les autres sans parler de 
vous, il semble que l'on vous pourroit demander : Et 
vous, pourquoi ne mangez-vous point de gâteau*? 



> M"a de Glermont, aujourd'hui M»» d*Avaugour (T.). 

^ L'évèquo de Lisieux entra (dans la chambre de TA^<^ de Ram- 
bouillet, qui étoit avec trois ou quatre bourgeoises. On lui apporta 
un gâteau qu'elle ne vouloit pas entamer ; mais M. de Lisieux en 
ayant pris, et le trouvant bon, il se tourna vers ce» femmes, et 
sans considérer qu'on ne leur en avolt point donné, il leur dit : « Et 
vous, pourquoi ne mangez-voua point de gâteau ? » (T.) 



A MADEMOISELLE PAULET (1G33). 179 

Vous savez que c*est votre faute plus que la mienne ; 
si vous en voulez manger, il ne faut que le dire. Tout 
sera pour vous, je vous jure, et vous aurez les jMurts 
de tous les autres. Je ne puis pourtant m'empècher 
de vous dire ici l'extrême joie que Ton m'a donnée, 
en me mandant que j^étois tout entier dans le cœur 
de cet homme, que vous savez qui est si fort selon le 
mien \ Je sais bien que ce n'est pas un lieu de repos. 
Je crois qu'il n'y a point d'endroit dans l'Afrique si 
chaud, ni de golfe en la mer qui soit plus agité. Mais 
cela n'empêche pas que je ne me réjouisse infiniment 
d'y être, et que je ne me tienne très-heureux d'avoir 
une si grande place dans le meilleur cœur de France. 
Si, du reste, il n'y a que des pieds et des mains, je 
crois au moins que ce sont de belles mains et de beaux 
pieds; et il y en aura quelques-uns que je baiserois 
de bon cœur. Mais puisqu'il l|ii a plu de me faire un 
si grand honneur, je le supplie très-humblement, que 
pour achever cette bonté, il vous permette d'y entrer 
plus avant que les autres, et qu'au moins il vous y 
laisse mettre la moitié du corps. Car sans mentir, 
mademoiselle, je ne puis être bien entier en un lieu 
où vous n'êtes pas. S'il a encore la bonne inclination 
qu'il avoit à bien faire, je sais qu'il m'accordera bien 
volontiers cette faveur, et qu'il sera bien aise de nous 
mettre là à part tous deux ensemble. J'ai extrêmement 
besoin d'une occasion comme celle-là, et de vous pou- 
voir entretenir en particulier, pour vous dire, sans 
que tant de personnes l'entendent, ce que je sens pour 

• Le cardinal de lu ValoUe (T.). 



180 LETTRES DE VOITURE. 

vous; de quelle sorte je vous aime et je vous honore; 
combien votre absence m'est insupportable et votre 
mémoire m'est douce, et avec quelle passion je suis, 
mademoiselle, votre \ etc. 

58. — A MONSIEUR * * * [a MADRID *.] 

A Lisbonne, le 15 octobre 1633. 

Monsieur, pour vous montrer que je trouve votre 
excuse fort bonne, c'est que je m'en veux servir. Elle 
me sera beaucoup plus nécessaire qu'à vous, et vous 
ne devez pas trouver étrange que je l'allègue en mon 
besoin, moi qui ai toujours moins d'esprit et qui ai à 
cette heure moins de temps. Vous le croirez aisément, 
quand vous saurez que l'on m'a dit aujourd'hui que 
nous partirons dans cinq jours. De sorte qu'il me faut 
acheter un lit, des matelas, des couvertures, un petit 
troupeau de moutons, vingt bêtes à cornes, cinquante 
poules et quelques chats de volière ^ : car le capitaine 
ne veut pas nourrir les passagers. Outre cela, il faut 
que j'écrive à Séviilc, à Madrid, en Flandre, en 
France, à mes amis, à des marchands, à des minis- 
tres, à des amies et à des maîtresses. Et ce qui est le 
plus embarrassant, il me faut tous les jours répondre 
à un poulet portugais, que par ma foi je ne puis lire 

* Ici s'arrête la correspondance de Voiture avec M"» Paul et. 
Peut-être y eut-il encore d'autres lettres qui sont perdues. Toute- 
fois nous savons par Tallemant qu*ils se brouillèrent au retour de 
Flandre ( HistorieUeSy t. IV. p. 41 ]. 

' Mss, de Conrari, p. 925. — Ne serait-ce pas M. de Lingendes? 

^ C'est-à-dire, des pigeons : plaisanterie qui se trouve expliquée 
dans la suite de la lettre. 



A MONSIEUR DE LINGENDES (l633). 181 

ni entendre. Jugez si jamais personne a eu tant d'af- 
faires, et si je puis espérer de vous envoyer une lettre 
qui puisse payer la vôtre, moi qui, dans mon loisir, 
ne le pourrois pas. Elle m'a apporté toute la conso- 
lation que vous pouvez imaginer qu'en peut recevoir 
un homme de bon goût et de bonne amitié, et a fait, 
ce me semble, en moi un effet merveilleux, m'ayant 
empêché d'être triste de n'avoir point eu de nouvelles 
de mon père et de mes amis de France. Je m'étonne 
qu'il ne me soit point venu de lettre par l'ordinaire. 
Quoi que je vous die de partir dans cinq jours, ne 
laissez, je vous supplie, de m'écrire toujours : car, 
comme vous savez, les jours de ces pays-ci ne sont 
pas de vingt-quatre heures, et ceux d'Espagne ne 
durent guère moins que ceux de Norwége. 

Je voudrois bien que l'envie de venir ici eût pris au 
paladin : car je nelesaurois appeler plus magnifique- 
ment (et il faut avouer que personne ne peut être si ingé- 
nieux que vous à lui trouver de beaux litres), et certai- 
nement il ne sauroit trouver de meilleure occasion. 
Outre que les vaisseaux de San-Lucar sont plus loin de 
quatre-vingts lieues , je crois qu'ils partiront pour le 
moins quinze jours plus tard. Et puis il faut qu'il 
triomphe de plusieurs nations, et qu'après avoir brûlé 
tant de Castillanes, il fasse fondre quelques Portugaises. 
Certes, si j'étois assez sage pour n'aimer personne de 
ceux que je ne vois point, je n'aurois guère eu de meil- 
leur temps en ma vie, que celui que j'ai passé depuis 
trois mois, éloigné de toutes sortes d'embarras et d'af- 
faires, et n'entendant de nouvelles que celles de temps 
en temps il vous plaisoit de m'apprendre. Le vrai se- 
I. 16 



182 LETTRES DE VOITURE. 

cret, pour avoir de la santé et de la gaieté, est que le 
corps soit agité, et que l'esprit se repose. Les voyages 
donnent cela. Pour l'ordinaire, il nous arrive tout au 
rebours. Lorsque nous pensons nous reposer, nous 
nous travaillons le plus. Le trot de la plus méchante 
mule ne lasse pas tant que d*attendre Carnero sur 
le banc de la secrétairerie, et la moindre mauvaise 
affaire tourmente davantage que le plus mauvais 
temps, ou le plus mauvais chemin. 

Croyez donc que j'approuve extrêmement le dessein 
que vous faites de vous désabuser de la fortune, et de 
la quitte>r comme une dangereuse maîtresse. Ses ca- 
resses et ses mépris sont également à craindre. D'une 
façon ou d'autre, elle tue tous ses amants, et ceux qui 
estiment ses faveurs pour de véritables biens , sont 
beaucoup plus trompés que ceux qui prennent un chat 
pour un pigeon. Si je n'eusse fini par cette boufioQ- 
nerie, il me semble que j'étois trop sérieux pour un 
homme qui l'a si peu accoutumé et qui a tant de hâte* 
Quand vous voudrez faire cette retraite, je vous accom- 
pagnerai et nous irons en quelque lieu où nous appel*- 
lerons chaque bête comme il nous plaira. Aussi bien 
qu'Adam, nous donnerons de nouveaux noms aux 
choses, et quand nous irons au contraire de tous les 
autres hommes et que nous nommerons mal ce qu'ils 
nomment bien, peut-être que nous nous rencontre- 
rons. Mais jusqu'à ce que cela arrive, et tant que je 
demeurerai dans le monde, je vous supplie de me con- 
server avec toute sorte de soin l'amitié de ces mes- 
sieurs. Il n'y a pas une recommandation de celles de 
H. le comte de Maure que je n'estime un million : 



A MONSIEUR DE "** (16S3). 183 

comptez lesmaraTédis de la flotte, et considérez quelle 
richesse vous m'avez envoyée. Si M. le comte Stufe 
avoit avec vous la fortune qu'il a avec moi, il y a long- 
temps qu'il vous auroit ruiné : car jeneme puisdéfendre 
de lui, et il m'a gagné jusqu'à l'âme. II est vrai que 
vous avez intérêt en cette perte et que cela est gagner 
votre bien, étant obligé d'être tout à vous, et plus que 
personne, monsieur, votre, etc. 

Post'âcripium inédit, — [Je ne dis rien pour mon- 
sieur votre frère, car assurément il sera parti; mais 
M. de Yaneton saura, s'il vous plaît, que je suis et 
serai toujours son très-humble serviteur. Je serois bien 
fâché que M. le baron d'Àuchy fût encore à Madrid, 
car je perdrois beaucoup de contentement, si je ne le 
voyois pas en Flandre. Toutefois, car toutes choses 
peuvent arriver, si d'aventure il y étoit encore, je vous 
supplie de me faire la faveur de l'assurer que je me 
souviendrai toujours de lui comme d'un des plus esti- 
mables hommes que j'aie jamais vus. Et don Thomas? 
sans mentir, vous êtes cruel * ]• 

59. — À MONSIEUR DE ****, 

A Lisbonne, le 22 octobre 1633 ^ 

Monsieur, je ne sais pas bien certainement qui vous 
êtes, mais je suis assuré que la lettre que j'ai reçue 

' Ms8. de Conrart, p. 928. 

' Jfw. de Conrartt p. 631. 

^ Gonrari place celte leUre à la dale da 22 août; mais à ceUe 
époque Voilure devait se trouver encore à Séville. M ne nomme pas 
non plus la personne à ^ai elle est adressée, et que je suppose ha- 
biter Madrid. 



184 LKHKKS UË YOirUKË. 

ne peut être que d'un extrêmement honnête homme» 
et je dois attendre quelque jour de grands secours de 
vous, s'il est vrai ce que vous dites, que vous me sau- 
rez mieux servir, que vous ne savez écrire. Que si vous 
êtes celui que j'imagine, ce bien ne me pouvoit venir 
d'aucune part, dont il me fût plus cher, et j'ai une 
extrême joie de voir tant de bonté en une personne» 
en qui j'avois déjà remarqué toutes les autres excel* 
lentes qualités. Gomme en cela vous m'avez fait plus 
d'honneur que je n'en pouvois attendre, je vous assure, 
monsieur, que je le reconnois mieux que vous ne 
sauriez penser, et que je ne suis pas moins généreux 
à ressentir cette faveur, que vous l'avez été à me la 
faire. Je pense que vous avez assez bonne opinion de 
moi pour le croire, et vous, qui en vous laissant seu- 
lement connoître, gagnez le cœur de tous ceux qui 
vous voient, vous ne sauriez douter que vous ne soyez 
extrêmement aimé de tous ceux que vous y obligez si 
particulièrement. Mais je vous puis jurer, monsieur, 
qu'entre tant d'affections que vous avez acquises, il 
n'y en a pas une qui soit accompagnée de tant de res- 
pect et d'estime que la mienne, et que je suis, comme 
je dois, plus que personne, monsieur, votre, etc. 

60. — A M. DE CHAUDEBONNE*. 

A Lisbonne, le 22 octobre 1633. 

Monsieur, je croyois que je ne pourrois jamais sortir 
de ce pays, et il me sembloit que mon malheur eût 
bouché les ports de San-Lucar et de Lisbonne. J'étois 
sorti de Madrid sur Tavis qu'on m'avoit donné qu'un 

^ Mss, de Conrart^ p. 915. 



A MONSIEUR DE CUAUOEBONNB (1633). 186^ 

vaisseau anglois devoit partir de Séville dans six se- 
maineSy et pour ne pas attendre et arriver justement 
en ce temps-là, j'avois pris le tour de Gibraltar, et par 
Grenade. Cependant, il y en a six autres que celles-là 
sont passées, et je ne crois pas qu*il parte encore d'un 
mois. L*impatience d*être si longtemps en un lieu 
m*avoit fait venir de là, croyant y devoir retourner, 
seulement pour voir celui-ci ; et quoique Ton m*eût 
écrit qu'il n'y avoit point d'embarcaciofiy je m^étois 
résolu de faire six vingt lieues, et de passer deux fois 
la Sierra Morena, pour me divertir. Mais le bonheur 
a voulu que tandis que j'étois en chemin, il est arrivé 
un navire anglois, dans lequel. Dieu aidant, je m'em- 
barquerai. Il y a trois semaines que je l'attends. Dans 
deux jours il sera achevé de charger, et partira au 
premier vent. La fortune dispose bien bizarrement de 
moi, et après m'avoir fait voyager en Espagne au mois 
d'août, elle me fera naviguer en novembre. Le vaisseau 
est de vingt-cinq pièces, fort bon et bien armé. Je 
pense que nous aurons besoin de tout : car il y a beau* 
coup de Turcs à la côte; et en ce temps-ci, je crois 
que je ne serai pas si malheureux que je ne voie quel- 
que tempête que j'aie quelque jour à vous décrire. 
Celte embarcation est sans doute une des meilleures 
que je pouvois espérer. Le voyage est beaucoup plus 
aisé d'ici que de Séville, et je ne voudrois pour rien y 
être demeuré et ne m'être pas résolu de venir voir le 
Portugal. Je vous assure, monsieur, que don Manuel 
et la senora Osaria ont ici de beau bien, et que sïls y 
pouvoient rentrer, ils seroient mieux accommodés qu'à 
Bruxelles. Lisbonne est, à mon gré, une des plus belles 

16. 



186 LETTRES DB VOITURE. 

villes du inonde, et qui mérite autant d'être vue. Ce 
sont trois montagnes couvertes de maisonsetde jardins, 
qui se mirent toutes dans une rivière large de trois 
lieues, et la ville qui se voit sous le Tage ne parolt pas 
moins belle que celle qui est sur le bord. Je ne laisse 
pas pourtant d'y être avec quelque ennui : car je n'ai 
reçu pas une lettre depuis que j'y suis, et je ne sais rien 
d'aucune chose. On ne connoit quasi point ici d'autre 
France que l'Antarctique. La plupart de ceux que j'y 
vois sont des hommes de l'autre monde, et on y sait 
plus souvent des nouvelles du Cap-Vert et du Brésil, 
que de Paris ou de Flandre. De sorte, qu'encore que 
ce me doive être quelque contentement d'être au pays 
de la marmelade et que j'aie ici une maîtresse qui est 
encore plus douce qu'elle, tout cela ne me touche 
point, et je fais des vœux pour en sortir, comme si 
j'étois en Norwége. 

C'est une étrange chose, monsieur; que des aven- 
tures d'Espagne. J'y ai été toujours aussi chaste qu'une 
demoiselle que je crois que vous voyez tous les soirs ', 
et avec toute ma sévérité, je ne laisserai pas de vous 
pouvoir montrer quelque jour des poulets en castillan, 
en portugais et en andalous; et si une More qui de- 
meure devant mes fenêtres savoit écrire, je vous en 
pourrois faire voir encore en guinois. Mais j'espère 
que le vent emportera bientôt toutes ces affections, et 
me mettra en lieu où j'en ai de plus solides et de 
mieux fondées. Vous qui faites tout seul une grande 
partie de toutes les miennes, vous pouvez vous ima« 

* Une des filles de M. dé la Vlefville, qui mourut à Bruxelles. 



A MONSIEUR DE CHAUDEBONNE (1633). 187 

giner avec quelle impatience je désire ce bonhear. Je 
vous puis au moins assurer qui je ne laisserai jamais 
de maltresse avec tant de plaisir que quand je vous 
irai revoir; et moi qui m^étois défendu toute ma vie 
des tristesses, des langueurs et des inquiétudes de 
l'amour, je trouve à cette heure tout cela dans l'amitié. 
Je pense, monsieur, que vous me croirez, et que vous 
vous persuaderez aisément qu'un homme, auquel vous 
avez fait tant de biens et à qui vous en avez enseigné 
encore davantage, ne peut manquer d*en avoir le res- 
sentiment qu'il doit. La fermeté et la reconnoissance 
sont deux vertus que vous m'avez apprises, que je ne 
saurois mieux employer qu'en vous; et quand, avec 
toute sorte de générosité, je vous aurois payé au double 
tout ce que je vous dois, après cela je ne serois pas 
encore quitte, et je vous devrois cette générosité là 
même, puisque ce seroit auprès de vous que je l'auroîs 
acquise. Aussi n'est*ce pas mon intention de m'ac- 
quitter envers une personne à qui je prends tant de 
plaisir d*ôtre redevable, et outre que mon inclination 
et ma raison me donnent à vous, je suis bien aise 
d'avoir encore des obligations infinies d'être toujours, 
monsieur, votre, etc. 

PosUscriptum inédit. — [Ayant tant besoin de me 
procurer toutes les choses avantageuses, je suis assuré 
que, quand je ne vous en parlerois point, vous ne lais- 
seriez pas de me faire l'honneur de faire mes très- 
humbles baise-mains à M^® la comtesse de Barlemont ; 
mais je ne laisse pas de vous en supplier encore et je 
ne saurois fermer cette lettre sans vous parler d'elle. 



188 LËTTHËS DE VOITURE. 

é 

En vérité) elle a une si grande part en mon eœur qu'il 
me semble que vous vous en pourriez plaindre, si vous 
prêtiez le premier qui Ty avez mise, et selon le plaisir 
que j'ai à me souvenir d'elle» je crains que, quand je 
la verrai, je ne vienne à Taimer autant que vous] ^ 

61. — A MONSIEUR LE MARQUIS DE MONTAUSIER 
(qui fut taé depuis en la Valteline^). 

A Lisbonne, le 22 octobre 1633. 

Monsieur, j'ai lu votre lettre avec tout le conten- 
tement et la satisfaction ^ que {sic) Ton doit recevoir cet 
honneur d'un des plus [laresseux et des plus honnêtes 
hommes du monde. 11 me semble qu1l n'y a plus rien 
que je ne doive attendre de votre amitié, puisque pour 
l'amour de moi vous avez pu prendre un peu de peine, 
et vous ne sauriez faire voir de meilleure preuve des 
paroles que vous me donnez, que de les avoir écrites* 
Il me déplaît seulement de penser, qu'avec toute cette 
tendresse que vous me témoignez, il y a quelque occa- 
sion pour laquelle vous voudriez que je fusse pendu ^ 
A dire le vrai, monsieur, il me semble que c'est quel- 
que défaut dans l'affection que vous me portez, et je 
crois que, sans être trop pointilleux, je le pourrois 

* Ms8. Conrart, p* 918. 

^ A TaUaque des bains de Bormio» le 19 jaillel 1635. — Hector 
de Sainte-Maure, frère aÎDé de Charles, marquis, puis duc de 
Montausier et gouverneur du Dauphin. 

^ Voyez Doutes sur la langue française^ p. 242. 

* On disoit à feu M. de Montausier qu*ll n'y avoit rien qu'il ne 
fit pour être roi, el il Tavouoit. C'est ce que Voiture veut dire ici, 
que pour devenir roi il laisseroit pendre ses amis, et ne se soucie- 
roit pas d'acheter la couronne k ce prix ( T.). 



AU MÂHQUIS DE MONTAUSIER (1633). 189 

trouver mauvais. Toutefois, j*en cours tant de risque 
d'ailleurs, et je désire aussi avec tant de passion que 
vous ayez tout ce que vous méritez, que s'il ne tenoit 
qu'à cela que vous eussiez un royaume, sans mentir, 
je crois que j'y consentirois aussi bien que vous. Je 
pardonnerois plus aisément cet outrage à la fortune, 
que celui qu'elle vous fait de ne vous pas accorder ce 
qui vous est dû, et de vous refuser un titre qu'elle 
a donné à M. du Bellay \ Mais puisque la chose ne 
dépend point de là, et que je pourrois avoir cent cou- 
ronnes de martyr, sans que cela vous en donnât une de 
souverain, il en faut chercher par un autre chemin, et, 
sans quUl en coûte la vie à pas un de vos amis, ne 
devoir cet honneur qu'à vous-même. Je vous assure 
qu'en courant tant de différents royaumes, je songe 
toujours à vous et je tâche à former quelque dessein 
que vous puissiez un jour exécuter. Il y a quelque 
temps que j'en vis sept tout d'une vue, dont il y en 
avoit quatre en Afrique, que je vous souhaitai, et les- 
quels c'est dommage que vous laissiez entre les mains 
des Mores. Que si le séjour de Barbarie ne vous plaît 
pas, l'on a eu ici avis que l'ile de Madère est sur 
le point de se révolter, et qu'elle veut se donner au 
premier qui la voudra défendre de la domination 
d'Espagne. Imaginez-vous, je vous supplie, le plaisir 
d'avoir un royaume de sucre, et si nous ne pourrions 
pas vivre là avec toute sorte de douceurs. Quelque 
grands que puissent être les charmes et les engage- 
ments de Paris, selon que je vous connois, je sais 

* Charles, marquis du Bellay, qualifié de prince dYvetol dans 
Moréri. Voyez Tallemant, t. VUl, p. 246. 



190 LETTRES DE VOITURE. 

qu'Us ne vous arrêteront pas en une occasion comme 
celle-là; et si quelque chose tous peut retenir, ce sera 
seulement l'incommodité du chemin et la peine de tous 
lever matin. Mais, monsieur, les conquérants ne peu- 
vent pas toujours dormir jusqu'à onze heures. I^iCS 
couronnes ne s'acquièrent pas sans travail ; même 
celles qui ne sont que de lauriers ou de myrthes s'a- 
chètent bien chèrement, et la gloire veut que ses 
amants souffrent pour elle. 

Je vous avoue que je me suis étonné que la renom- 
mée ne m'ait point appris de vos nouvelles , devant 
que vous me fissiez l'honneur de m'en mander ; et il 
me semble que je suis plus loin que je n'avois jamais 
cru pouvoir aller, quand je songe que je suis en un 
pays où Ton ne vous connoit point. Ne souffrez pas 
qu'une réputation si juste que la vôtre soit si limitée, 
ni qu'elle demeure aux pieds des Pyrénées, par des- 
sus lesquelles tant d'autres ont passé. Venez vous-même 
lui ouvrir passage, et si la gazette ne dit rien de vous, 
faites que l'histoire en parle. Pour ce qui est de ce 
que l'on vous a voulu faire trouver mauvais que je 
vous eusse donné la qualité de damoisel, je vous assure, 
monsieur, qu'il n'y eut guère de raison de vous en 
offenser. Je vous ferai voir qu'Amadis de Gaule, sous 
le titre de damoisel de la mer, mit fin à ses plus belles 
aventures; et qu'Amadis de Grèce, lorsqu'il étoit ap- 
pelé le damoisel de Tardente épée, occit un grand lion 
et délivra le roi Magadan. Mais ce sont des artifices 
de la demoiselle que vous connoissez ', laquelle ayant 

' Mlle de Rambouillel ?. 



AU MAROUIB DE PISANI (1633). 191 

juré ma ruine, est fâchée de voir que je suis en la pro- 
tection (l*un des plus braves hommes dû monde. Il lui 
sera pourtant difficile de m'éter la vôtre : car je vous 
jure, monsieur (et ceci je le dis plus sérieusement que 
tout le reste), que je tàdierai toujours, par toutes 
sortes de devoirs et très-hutiibles services, h mériter 
l'honneur de votre affection. 11 me semble que ce se* 
roit manquer d'esprit, de générosité et de vertu, que 
de ne pas aimer parfaitement une pa:^onne ^i qui 
toutes ces choses se trouvent en un si haut point ; et 
moi, qui estime avec passion ces qualités, quelque part 
où je les trouve , je n'ai garde que je ne les chérisse 
très-parliculièrement en vous, où elles sont jointes à 
tant d'autres grâces et accompagnées de tant de civi- 
lité. Croyez donc, je vous supplie, que comme je vous 
sais mieux connoitre que personne, je vous saurai aussi 
toujours mieux honorer; et que tant que je vaudrai: 
quelque chose, je ne puis manquer d'être, monsieur,, 
votre, etc. 

62. — A MONSIEUR LE MARQUIS DE PISANI '. 

IiBb«ime, \e %% octobre 1633. 

Monsieur, si j'estime en quelque chose les deux let- 
tres que vous avez louées, c'est pour m'avoir procuré 
l'honneur d'en recevoir une des vôtres. En la voyant, 
j'ai confirmé le jugement que j'avois fait de vous il y 

' Le marquis do Pisani était frère de M^^^ de Rambouillet. « \i 
avoit, dit l'abbé Arnauld, un tour plaisant dansTesprit qui le ren- 
doit fort agréable, et selon Tordinaire des bossus, il éloit fort sur 
la raillerie. » Mémoire de l'abbé Arnattld, p. 490. Voyez également 
Tallemant, t. III, p. 222. 



192 LETTRES DE VOITURE. 

a longtemps, que vous nous pourriez quelque jour 
donner de la jalousie à mademoiselle votre sœur et à 
moi, et nous ôter la gloire de bien écrire, à laquelle, 
sans vous, nous pourrions prétendre. Mais, puisqu'il 
vous reste tant d'autres chemins d'en acquérir, per- 
mettez, s'il vous plaît, que nous ayons celle-là, et ne 
vous mettez pas en l'esprit une chose si difficile, que de 
vouloir imiter en tout monsieur votre père, lequel, 
non content de l'estime d'être un des plus braves 
hommes de France, a voulu encore avoir celle d'écrire 
et de parler mieux que personne. Si vous voulez, mon- 
sieur, vous pouvez sans doute espérer d'y arriver 
aussi bien que lui ; mais outre que cela vous causera 
de la peine, vous perdrez une belle occasion de nous 
obliger et de nous donner une extrême preuve de votre 
affection, en laissant pour notre considération une 
louange à laquelle vous pourriez prendre une si grande 
part. 11 y en a d'autres plus solides et plus dignes de 
vous, auxquelles vous devez aspirer. Si toutefois il 
vous semble qu'il n'y en ait point de si petite qu'un 
honnête homme doive mépriser, et que c'est la seule 
chose dont il ne doit point être libéral, j'avoue que je 
n'ai rien à dire contre un si juste sentiment. Selon 
l'affection que je sais que mademoiselle votre sœur a 
pour vous, je suis assuré qu'elle vous pardonnera aisé- 
ment le tort que vous lui pourrez faire en cela, et de 
moi, je souffrirai volontiers d'être vaincu, puisque ce 
sera de vous ; pour la gloire que vous m'ôterez, je 
prendrai part à la vôtre, ou je me contenterai de celle 
d'être, monsieur, votre, etc. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1633). 193 

» 

63. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUaLET ^ 

A Lisbonne, le 22 octobre 1033. 

Mademoiselle, c*est dommage que vous ne prenez 
plaisir plus souvent à faire du bien , puisque, lorsque 
vous l'entreprenez, personne ne Je sait ^ accompagner 
de tant de grâces que vous. J'ai reçu, comme je devois, 
les intentions que vous avez eues de me faire des com- 
pliments, et vous ne m'avez pas seulement consolé de 
ma mauvaise fortune, mais vous m'avez fait douter si 
je la devois appeler ainsi; et en me disant que la bonté 
que vous avez pour moi ne durera pas plus longtemps 
que mon malheur^, vous m'avez mis au point de dési- 
rer qu'il ne finisse jamais. Voyez , mademoiselle , si 
vous n'êtes pas une grande enchanteresse. Deux choses 
qui sont si opposées, que votre présence et votre ab- 
sence, et dont l'une est sans doute un des plus grands 
biens, et l'autre est un des plus grands maux du 
monde, en proférant seulement trois paroles, vous les 
avez tellement changées , que je ne connois plus la- 
quelle est la bonne ou la mauvaise, et qu'en vérité je 
ne sais pas bien celle qui est le plus à souhaiter pour 
moi. Toutefois, puisque j'ai à être tourmenté d'une 
façon ou de l'autre S j'aimerois mieux encore l'être 
auprès de vous ; et quelque méchante que vous puis- 
siez être, il me semble que vous ne me sauriez faire 

^ Mss. de Conrart, p. 451. 
^ Far. Il n'y a personne qui le sache... 
3 Fur. Le malheur où je suis. 

* Yar, Puisque, d'une façon ou d'autre, il faut que je sois (our- 
mente.... 

I. 17 



IM LETTRBS DG VfllTUU. 

de plus grand mal qu'est celui de ne vous point voii*. 
Je vous avoue, mademoiselle, que je vous crains nu 
delà de ce que vous sauriez imaginer, et plus que 
toutes les choses du monde ; mais, si le respect que je 
vous dois me permet de parler ainsi , je vous aime 
encore plus que je ne vous crains. Quoique vous me 
fassiez peur quelquefois, je prends plaisir à vous voir 
sous toutes les formes oii vous vous mettez ; et quand 
vous viendriez à vous changer une fois la semaine etr 
dragon, aussi bien qu'une de celles dont je soupçonne 
que vous êtes, en cet élatj'aimerois encore vos grifCes 
et vos écailles. Selon les prodiges que je vois en votre 
personne, je crois que ce changement pourra quelque, 
jour arriver en vous; et ce que vous me dites, que 
trois fois le mois vous n'êtes plus conversable , me 
semble être déjà quelque disposition à cela. Ausu bien 
que M. de [Chaudeboone], j'ai en l'esivit que vous 
finirez quelque jour par quelque chose d'extraordi- 
naire, et j'e^)ère qu'enûn le temps nous apprendra ce 
que nous devons croire de vous. Cependant, quoi que 
vous soyez, il fi^it avouer que vous êtes une aimable, 
créature, et que tant que vous parottrez sous lu (orme . 
de demoiselle, U n'y &> aura point au monde de si ac- 
complie ni de si estimable que vous, ni d'homme qui 
soit tant que moi, mademoiselle, votre, etc. 

Post~seriplum. Je vous supplie très-humblement de 

faire que votre nain ' se contente do recevoir ici un 

}i;lé le nain dt la pnncMn /■iJie(Hii< de Ram- 

au t. II. une euile de l'ondeaux & rocpiiian de ce 

lont l« eujat étaïk probablement quelque galan- 



A MONSIEUR GOURDON (1633). 195 

compliment au lieu d'une réponse au défi qu'il m*ft 
envoyé. Je ne veux rien avoir à démêler avec ceux <|ui 
vous appartiennent , et , pour l'amour de sa maîtresse 
et de lui-même, je l'estime extrêmement et désire son 
amitié. 

64. — A MONSIEUR OOURDON^ 
A Londres'. 

De DoQTres, le 4 décembre 1633. 

Monsieur, j'ai eu plus de loisir que je n'en voulois 
de vous envoyer ce que vous m'avez demandé en par- 
lant ; et tant s'en faut que les vents aient emporté ma 
promesse, qu'ils m'ont donné lieu de la tenir. Il y a 
déjà huit jours qu'ils m'arrêtent ici , où je serois de- 
meuré avec beaucoup d'ennui si je n'avois apporté de 
Londres des pensées pour plus de temps que cela. Je 
vous assure que vous y avez eu part, et que les meil- 
leures que j'aie eues ont été employées en vous ou aux 
choses que j'ai reçues par votre moyen. Vous vous 
douterez bien que, par ceci, je n'entends pas parler de 
la Tour ni des lions que vous m'avez fait montrer. En 
une seule personne vous m'avez fait voir plus de tré- 
sors qu'il n'y en a là, et quand et quand plus de lions 
et de léopards. Il ne vous sera pas mal aisé, après cela, 

' Mss. de Conrart, p. 641. ~ 11 est fait mention dans la Ga- 
seiie de France da 5 mars 1633, d'un marquis de Gonrdon, de la 
maison des prisées d'Éeosse, eapUaine de cent gendarmes écos- 
sais au service deFranee. Daus le Mijoreade {Mss, de Conrari, t. X, 
p. 617, in^), il est désigné sous Tanagramme de Oondour^ « prince 
des Pygmées et seigneur d«s Oreades, mooH laid de tisage, et en 
un mot une solte oorbellle d'horamOi » 



196 LETTRES DE VOUliRE. 

de juger que c'est de M"*' la comtesse deCarlisle * que 
je parle, car il n'y en a pas d'autre de qui on puisse 
dire tout ce bien et tout ce mal. Quelque danger qu'il 
y ait à se souvenir d'elle, je n'ai pu jusqu'ici m'en em- 
pêcher ; et sans mentir, je ne donnerois pas le tableau 
qui m'est resté d'elle dans l'esprit pour tout ce que 
j'ai vu de plus beau dans le monde. H faut avouer que 
c'est une personne toute pleine d'enchantements, et il 
n'y en auroit pas une sous le ciel si digne d'affection, 
si elle connoissoit ce que c'est, et si elle avoit l'âme 
sensitive comme elle a la raisonnable. Mais avec l'hu- 
meur dont nous la connoissons, l'on ne peut rien dire 
d'elle, sinon que c'est la plus aimable de toutes les 
choses qui ne sont pas bonnes, et le plus agréable poi- 
son que la nature ait jamais fait. La crainte que j'ai 
de son esprit m'a pensé détourner de vous envoyer ces 
vers : car je sais qu'elle connoît en toutes choses ce 
qu'il y a de bon et de mauvais , et toute la bonté qui 
devroit être dans sa volonté est dans son jugement. 
Mais il ne m'importe guère qu'elle les condamne; je 
ne voudrois pas qu'ils fussent meilleurs, puisque je les 
ai faits devant que d'avoir eu l'honneur de la con- 
noitre, et je seroisbien marri d'avoir jusqu'à cette 
heure loué ou blâmé personne parfaitement : car je 
réserve l'un et l'autre pour elle. Pour ce qui est de 
vous, monsieur, je ne vous fais point d'excuses s'ils ne 
sont pas bons; au contraire, je prétends que vous m'en 
êtes plus obligé, et que vous ne me devez pas savoir 

* La comtesse de Garlisle, fille du dac de Northumberlacd, 
joua un certain rôle politique en Angleterre sous Charles l«r. Saint- 
Ëvremont la cite dans plusieurs passages de ses écrits. 



A MONSIEUR DB CHAUDEBONNE (1633). 197 

peu de gré d'avoir pu me résoudre à vous en envoyer 
de mauvais. De quelque sorte qu'ils soient, je vous 
puis assurer que ce sont les seuls que jamais j'aie écrits 
deux fois *. Sivoussaviez àquel point je suis paresseux, 
vous jugeriez que l'obéissance que je vous ai rendue 
en cela n'est pas une petite preuve du pouvoir que 
vous avez sur moi, et de la passion avec laquelle je 
veux être, monsieur, votre, etc. 

65.^— A MONSIEUR DE CHAUDEBONNE. 

A DouTrec, le 17 de décembre [1633]. 

Monsieur, je crois que vous me plaindrez d'être ar- 
rêté si longtemps en un si misérable lieu, et de voir 
que je sois plus de jours pour aller de Douvres à Dun- 
kerque, que je n'en ai employés pour passer de Lis- 
bonne ici. Dans l'ennui que j'y ai eu, ce m'a été une 
extrême consolation d'y avoir la compagnie de M. le 
chevalier de Balantin. 11 a cru que, passant par 
Bruxelles, il pourroit avoir besoin d'amis pour avoir 
un passe-port, ou quelques autres affaires, et j'ai pensé, 
monsieur, que je vous ferois service à tous deux en 
vous le recommandant. 11 est homme de condition, et 
lequel, outre cela , a toutes les autres qualités qui font 
un honnête homme. Mais je crois de votre bonté et de 
l'honneur que vous me faites de m'aimer , que vous 
ferez encore quelque considération de ce que je vous 
supplie très-humblement de Tassister de votre crédit. 

* Quels sont ces vers dont il entend parler? Esl-ee la chaïuoo 
qui commence ainsi : 

Je me tais, et je me sens brûler, etc. 
p. 117. 

17. 



IW LBTTRIS DE V0IT1IRG. 

Je mettrai eette obligation entre les plus grandes que 
j'ai d*ètre, monsieur, votre, etc. 

66. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUaLBT ^ 

A Bruxelles, le 6 de janvier 1634. 

Mademoiselle, quelque menaçante que soit votre 
lettre, je n'ai pas laissé d'en considérer la beauté, et 
d*admirer que vous puissiez joindre ensemble avec 
tant d'artifice le beau et l'effroyable. Comme on voit 
l'or et l'azur sur la peau des serpents, vous émaillez 
avec les plus vives couleurs de l'éloquence des paroles 
venimeuses, et je ne puis m'empêcher en les lisant, 
que les mêmes choses qui m'épouvantent ne me plai- 
sent. Vous commencez bientôt à tenir ce que vous 
m'avez dit, que vous ne seriez bonne qu'aussi long- 
temps que la fortune me seroit mauvaise. A cette 
heure qu'il semble qu'elle me veuille donner un peu 
de repos , vous me le venez troubler et me montrez 
que pour être échappé de la mer et des pirates, je ne 
suis pas encore en sûreté , et que vous êtes plus à 
craindre que tout cela. Je ne croyois pas pourtant, 
mademoiselle, que pour avoir refusé une querelle 
avec votre nain * , j'en dusse avoir [une] avec vous, 
ni que je fusse obligé de répondre à un défi, pour 
avoir fait réponse à des compliments. Si toutefois il 
vous semble que j'aie manqua en cela, vous devriez 
appeler respect et crainte ce que vous appelez mé- 
pris» et croire que cette même créature, qui a ôté 

' Ms8. de Conrarif p. 601. 

^ Godeau : Toyez plus haut, la note de la p. 194. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1634). 199 

l'épée à M. de [Montausier] ', pouvoit bien m'avoir 
fait tomber la plume des mains. Quand même il au- 
roit quelque raison de se plaindre, vous n'en aviez 
pas pour cela de prendre sa protection contre moi, et 
si vous me voulez du mal pour l'amour de lui, je 
pourrai dire que vous m*avez querellé pour le plus 
polit sujet du monde. Mais si vous avez résolu de me 
persécuter, toutes mes excuses ne vous en empêcheront 
point, et je m^étonne seulement que vous en ayez 
voulu chercher quelque prétexte. Il ne me servira de 
rien d'être venu de si loin au travers de tant de périls. 
Alger sera toujours pour moi partout où vous serez, 
et quoique je sois à Bruxelles, je ne fus jamais plus 
près de la captivité ni du naufrage. Ne croyez pas 
pourtant, mademoiselle, que les flammes de ces ani* 

' Un soir Mi"^ de Rambouillet et trois ou quatre autres ie mi- 
rent à écrire des vers à Mi°« Aubry, et pour la mettre en peine, 
sachant qu'elle s'aiarmoit aisément, elles les lui envoyèrent à deux 
heures après minuit. D'autre côté, Vi^* Aubry prit lout cela de tra- 
vers, disant qu'on s'était voulu moquer d'elle, à cause qu'il y aTOit 
dans une épître une description de sa beauté en style bonilbn. 
Entre autres choses on y louoit son menton, et on disoit : 

Car il en est peu de beaux, 
Regardez cil de Binaux. 

(C'était un gentilhomme du cardinal de la Valette, qui avait un 
menton en créneaux). Or, dans cette colère, elle défendit à M. de 
Montausier d'uller à Thôtel de Rambouillet. Il étoit amoureux 
d'elle, quoique en apparence il recherchât sa flile. M. de Montau- 
sier ne laissa pas d'aller en cachette à l'hôtel de Rambouillet ; là, 
M. Godeau lui dit : Soyez le champion do U^ Aubry, et moi, qui 
suis nain de la princesse Julie, je me battrai contre vous. En di- 
sant cela, il saute en riant à l'épée de M. Montausier et la tire du 
fourreau (T.). 



90D LBTTU» ne VOITimE. 

maux demi tous me menaoex soient ce qui me fasse 
peur. Il y akHigtonps qne je me sais garantir de cette 
sorte de maax, et qnrn que yoos poisâez dire, je crains 
bien plus de moorir par yos mains, qne par tos yeox. 
Entre tons les endroits de votre lettre, qni me semble 
admirable en toutes choses, j'ai particulièrement re- 
marqué l'exclamation que tous faites en parlant du 
plaisir que ce tous eût été qne les pirates m'eussent 
pris. C'est, sans mentir, une grande bonté à vous de 
souhaiter que j'eusse été deux ou trois ans aux ga- 
lères du Turc, afin qu'il y eût plus de diversité dans 
mes voyages. La belle curiosité, de désirer d'avoir pu 
apprendre de moi de quelle sorte j'eusse pansé les 
chameaux de Barbarie, et avec quelle constance j'eusse 
souffert les coups de latte! De la sorte que vous en 
parlez, je crois aussi que vous auriez été bien aise que 
j'eusse été empalé une demi-heure, pour savoir de 
quelle façon cela se fait^ et comment Ton s^en trouve. 
Hais ce qui est considérable, c'est que ces souhaits, 
vous les faites après avoir, ce dites-vous, repris la 
forme de demoiselle, et vous être de beaucoup adou- 
cie et rendue plus humaine. 

Je ne trouve guère plus juste que tout cela la 
querelle que vous me voulez faire pour Âlcidalis. Ju- 
gez-vous, mademoiselle, que. me trouvant embarqué 
dans les mêmes mers et dans les mêmes périls que lui, 
je pusse oublier les maux que je sentois pour conter 
ceux qu*il avoit passés, et étant accablé de mes infor- 
tunes, m'amuser à écrire les sienneé? Je n'ai pas laissé 
pourtant au milieu de tous mes déplaisirs. J'ai écrit 
plus de cent feuilles de son histoire, et j'ai eu soin de 



A BiADEMOISELLE DE RAMBOUILLET. 201 

sa vie, en un temps où je vous jure que je n'en avois 
point de la mienne. Ne jugez pas pourtant par là» 
mademoiselle^ de celui que j*ai de plaire à des amis. 
Quand je vous aurois rendu tous les services imagi* 
nables, ces apparences ne vous feroient voir que la 
moindre part de la passion que j*ai pour ce qui est du 
vôtre. Si vous la voulez connoître, considérez-en la 
cause plutôt que les effets. Mais votre imagination, 
quelque merveilleuse qu'elle soit, est trop petite pour 
cela, et s'il y a quelque chose dans le monde de plus 
grand que votre esprit, et qu'il ne puisse comprendre, 
c'est le respect, l'affection et l'estime qu'il a fait naitre 
dans le mien. 

N'étant guère moins sensible à reconnoitre les obli- 
gations que j'ai aux autres excellentes personnes; 
vous croirez bien que la lettre qui m'est venue avec 
la vôtre m'aura apporté une joie infinie, aussi bien 
qu'un honneur extrême. Vous savez mieux que per- 
sonne l'inclination que j'ai toujours eue à révérer le 
mérite de celui qui l'a écrite * ; et il vous peut souve- 
nir que du temps des guerres civiles qui ont été entre 
vous deux, j'ai quelquefois quitté votre parti pour 
prendre le sien. Mais cette dernière bonté a encore 
trouvé de nouveau quelque chose à gagner dans mon 
cœur, et depuis que je l'ai reçue (pardonnez-moi, s'il 
vous plaît), il y a eu quelques moments où je l'ai aimé 
plus que personne du monde. Mais afin que vous ne 
croyiez pas, mademoiselle, que c'est vous qui me pro- 
curez toutes les faveurs qui me viennent de lui, je vous 

* Le cardioal de la ValeUe (T.). 



302 LBTTIUES DE VOITURE. 

donne avis qu'en une antre occaskm il m'a fail de- 
puis peu du bien» sans que vous vous en soyez mêlée. 
Quoique ce ne soit pas de ceux que je pris plus de 
plaisir à recevoir, et que cela m*ait donné un nouveau 
sujet de ressentir ma mauvaise fortune S je tiens à 
grand honneur de lui avoir des obligations que j'au- 
rois honte d'avoir à tout autre, et je suis bien aise de 
recevoir toutes sortes de preuves de sa générosité. I) 
vous jurera, quand vous lui parlerez, qu'il ne sait ce 
que vous lui voulez dire, et il me semble que je le 
vois. Mais vous connoissez son humeur et son esprit, 
qui n'oublia jamais un bienfait à faire, et ne s'en peut 
souvenir quand il est fait. Puisque Thonneur que vous 
me faites de m'aimér est la première considération 
qui m'a donné quelque part en ses bonnes grâces, je 
vous supplie très-humblement, mademoiselle, de m'ai«^ 
der à lui rendre celles que je lui dois et à le payer aii 
moins de la sorte.que je puiis à cette heure. 

Je baise mille fois lès pieds de l'incomparable per* 
sonne ^ qui a voulu écrire de sa main le dessus de la 
lettre que vous m'avez envoyée, et avec quatre ou cinc| 
paroles mettre hors de prix un présent qui étoit déjà 
très-précieux. Vous avez bien raison de l'appeler lai 
plus belle et la meilleure du monde, puisque de si 
loin elle sait relever ceux qui sont abattus. Je souhaite 

^ Voilure fait allosion sans doute an prêt de deux mille éeus 
dont il est que&tlon au eommencement de la lettre suivante, et 
qui lui avait servi, je suppose, à payer une dette de jeu* Il revient 
dans ce même passage sur le plaisir que la Valette trouvait à obli- 
ger, et sur sa facilité à oublier les services qu'il avait rendus. 

' Madame la Princesse. 



MADEMOISELLE DB RAMBOUILLET (1634). SOS 

qf$e celle qui la sait si bien conduire ait quelque jour 
tout le bonheur qui est dû à tant de bontés, de beau- 
tés et de vertus ensemble, quoique je voie que ce 
souhait va bien loin. On dit que l'astro * , que j'appeloîs 
autrefois l'étoile du jour, est plus grand et plus admi- 
rable que jamais, et qu41 éclaire et brûle toute la 
France. Quoique ses rayons n arrivent pas jusqu'aux 
ténèbres où nous sommes, sa réputation y est venue, 
et, à ce que j'entends, le sdeil n'est pas si beau que 
lui. Je suis bien aise que Tintelligence qui Tanime 
n'ait rien perdu de sa force ni de sa lumière, et qu'il 
n'y ait que l'esprit deM^^^ de Bourbon qui puisse faire 
douter si sa beauté est la plus parfaite chose du 
monde. La sorte dont j'ai vu dans une de vos lettres 
qu'elle me plaint m'a semblé admirablement jolie. 
A la vérité, tant de traverses que j'ai eues lui doivent 
faire pitié, à elle qui connoit si bien ma foiblesse, et 
qui sait que depuis le maillot je n'ai pas eu jusqu'à 
cette heure un jour de repos. 1^ mien a été troublé 
par le discours qui s'adresse au bas de votre lettre 
au roi Chiquito ^ Dans l'enfer d*Anastarax ' j'ai 
trouvé le mien, et j'y ai été trois jours et trois nuits 
sans y voir goutte. J'en ai un extrême regret : car, 
sur toutes les choses du monde, je désirerois avoir le 
peigne del re de Georgia % et il y a plus de deux ans que 

1 MUede Bourbon. 

* VoyeE plus haut, p. 177. 

^ Voy€s plus biu, p. 244. 

^ M<n« de Rambouillet appeloU ainsi H. de Montausier, qui avoit 
tant d'ambition d'être souverain, parce qu'en ce temps-là on di- 
BOit qu'un particulier s'étoit fait roi de Géorgie. \Qyei HisunieUes 
de Tallemanl. 



204 LETTKES DE VOITURE. 

}'en ai envie. Ne croyez pas non plus, s'il vous plaît, 
avoir gagné celui que j'avais proposé. On n*a pas 
comme cela des peignes de la reine de la Chine '.11 
faut premièrement, s'il vous plaît, que vous m'écri- 
viez le nom du pirate, et que vous disiez sincèrement 
si vous l'avez nommé' sans rire, car en cela consiste 
la plus grande difGculté. Mais puisque vous vous mêlez 
de deviner, imaginez-vous, s'il vous plaît, mademoi- 
selle, tout ce que j'ajouterois ici si j'osois faire cette 
lettre plus longue ; devinez combien je vous aime plus 
que je ne faisoia il y a deux ans, et pensez avec quelle 
passion je suis, mademoiselle, votre, etc. 

Post'-seriptum ajouté à la lettre précédente \ 

Ayant de si grandes obligations à M>°® de Combalet, 
j'aurois grande honte de n'avoir point parlé d'elle. 
Mais dans une lettre où je n'ai rien dit de madame 
votre mère, il me semble qu'il m'est permis d'y oublier 
tout le monde. Je crois que c'est elle qui a mis les 
quatre lignes du roi Chiquito. Je ne connois pas assu- 
rément son écriture , mais je reconnois l'air dont elle 
a coutume d'écrire, qui est si galant et lui est si par- 
ticulier, que l'on n'y peut être trompé, et que personne 
ne le sauroit imiter. Pour ce qui est de vous, made- 
moiselle, je vous dis ici tout bas, et d'un style moins 
relevé que le commencement de cette lettre, et ainsi 
plus croyable, que toutes celles que je vois à cette heure 

' \oyeL plus haut, p. 175. 

' Var. le nommâtes (C). 

^ Lettre 164 des éditions de Voiture. -^Ms»» de Conrart, p. 453. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1634). 205 

de VOUS m'étonnent. Elles sont beaucoup meilleures 
que celles pour lesquelles je vous admirois tant autre- 
fois» et que je croyois les plus belles du monde; et 
quoique je ne sois guère envieux» j*aurois beaucoup 
de dépit qu'il y eût un homme en France qui sût écrire 
aussi bien que vous. 11 n*a pas plu à M"' Paulet de me 
faire l'honneur de ra'écrire; je vois bien que ces 
grandes lettres que je lui écrivois d'Espagne l'ont las* 
sée. Je me corrigerai facilement de cela, et il me sera 
bien plus aisé de m'empêcher de lui écrire trop que de 
l'aimer trop. Le seul homme dont je n'ai jamais parlé 
m*a semblé le seul dont je ne devois jamais parler \ 
et qu'il étoit plus nécessaire de lui donner des preuves 
de ma discrétion que de mon affection. Parlant si sou- 
vent de tous ceux qui sont à l'entour de lui, j'ai cru 
qu'il jugeroit bien que ce n'étoit pas oubli que le lais- 
ser seul saps lui rien dire, et qu'il ne sauroit croire 
de moi que je pusse oublier une personne que je dois 
respecter et servir sur toutes celles du monde, pour 
tant de différentes raisons. Mais je ne sais pas pour- 
quoi il dit que nous aurons beaucoup de disputes sur 
l'Espagnol, si ce n'est qu'ayant toujours eu l'avantage 
sur moi en toutes celles que nous avons eues ensem- 
ble par le passé, et sachant quel plaisir c'est que de 
disputer et de vaincre, il me veuille préparer ce con- 
tentement pour mon retour, en m' attaquant sur un 
sujet où je ne puis avoir que toute sorte d'avantages. 

' Le cardinal de la Valette (T.). — Gela ne me paraît pas vrai- 
semblable» puisqu'il est question de lui quelques lignes plus baut, 
et que Voiture le nomme dans presque toutes ses lettres quand il ne 
lui écrit pas à lui-même. 

I. 18 



900 LETTRES DE VOITURE. 

Je crois, mademoiselle, que vous me pardonnerez tout 
ce que j*ai ajouté dans cette lettre, puisque c^est pour 
des: personnes que vous n*aimez pas moins que vous- 
même. Permettez-rmoi, s*i( vous plait, de dire encore 
à M. votre frère que je l'aime autant que quand je lui 
dis adieu^ et que je suis son très-humble et très-obéis- 
sant serviteur. Encore une fois, mademoiselle, je vous 
baise très-humblement les mains de Fhonneur que 
vous m'avez fait de m'écrire. Je n'ai pas tant de joie 
de me trouver ici que d'y trouver votre lettre; mais 
s'il vous platt avoir encore une fois cette bonté pour 
moi, i'a^merois mieux qu'elles fussent un peu moins 
éloqu^ites et qu'dles fussent plus aimables. Tout de 
bon, vous me faites peur; et quand je vois votre esprit 
si haut, il me semble qu'il n'est pas possible que j'y 
puisse jamais prétendre ni que j'y aie place. Parmi 
tant de belles paroles, qu'il y en dit quelques-unes de 
bonnes! Rassurez-moi de ma crainte; car, sans men- 
tir, j'en ai besoin, et je mérite en quelque sorte que 
vous ayez un peu de soin de moi. 

.67. — A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE LA VALETTE ^ 

[A Bruxelles, janvier, ou février 1634.] 

Monseigneur, je m'imagine que vous avez cru, lors- 
que vous avez écril la lettre dont vous avez voulu 
m'honorer, que le cas, qu'il m'a plu de tout temps 
faire de vous, vous avoit acquis quelque approbation 
dans le monde ; qu'en toutes sortes de rencontres je 

' Mss. de Conrari, p. 791. 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1634). 207 

VOUS avois donné une infinité de preuves de Thonneur 
de mon amitié, et qu'ensuite «de cela je vous avois 
prêté deux mille écus dans une occasion bien pres- 
sante, et en un temps où, d'ailleurs, tout votre crédit 
vous manquoit. Au moins, de la façon que vous me 
remerciez et que vous parlez de vous et de moi, j'ai 
raison de m'imaginer qu'en rêvant, vous avez pris l'un 
pour l'autre, et que sans y penser vous vous êtes rois 
à ma place. Autrement, monseigneur, vous n'auriez 
point écrit de la sorte que vous faites, si ce n'est peut« 
être que, n'estimant pas qu'il y ait de plus grand 
bien au monde que d'en faire aux autres, vous croyez 
que ceux-là vous obligent, qui vous donnent occasion 
de les obliger, et pensez avoir reçu les plaisirs que vous 
avez faits. Certes, si cela est ainsi, j'avoue qu'il n'y a 
point d'homme à qui vous ayez tant d'obligation qu'à 
moi, et que je mérite tous les remerciements que vous 
me faites, puisque je vous ai donné plus de moyens 
que personne d'exercer votre générosité, et de faire des 
actions de bonté qui valent mieux sans doute que tout 
le bien que vous m'avez fait et que tout celui qui vous 
reste. Dans le grand nombre de ceux que j'ai reçus de 
vous, et entre tant de grâces qu'il vous a plu de me 
départir, je vous assure, monseigneur, qu'il n'y en a 
point que j'estime tant que la lettre que vous m'avei 
fait l'honneur de m'écrire. Que si, parmi tant de choses 
que j'y ai remarquées avec joie, il y a quelque endroit 
sur lequel je me sois arrêté avec plus de plaisir, trou- 
vez bon, s'il vous plaît, que je vous dise, que ça été ce- 
lui où il me semble que vous parlez de ces deux per- 
sonnes, qui font aujourd'hui la plus précieuse partie 



208 LETTRES DE VOITURE. 

du monde', et auxquelles, si l'on ne compare Tune 
à l'autre, il n'y a rien sous le ciel que l'on puisse 
comparer. En vérité, lorsqu'il m'arrive de penser que 
je suis dans leur souvenir, pour ce moment, toutes 
mes peines se suspendent. Toutes les fois que je me 
repr^nte le visage de Tune ou de l'autre, il m'est avis 
que celui de ma fortune se change, et cette imagina- 
tion chasse de mon esprit les ténèbres qui le couvrent, 
et le remplit de lumière. Mais ce qui est un plus grand 
bonheur, c'est qu'étant si loin de mériter jamais l'hon- 
neur de leurs bonnes grâces, je ne laisse pas de penser 
que j'y ai quelque part, et je suis si heureux que de 
croire ce que vous m'en dites. Je connois bien quel- 
qu'un, monseigneur, qui ne seroit pas si aisé à per- 
suader, s'il étoit en ma place, et qui, après deux ans 
d'éloignement, ne vivroit pas avec autant de tranquil- 
lité ni dans une si grande confiance. Dans la satisfac- 
tion que cette croyance me doit donner, jugez, s'il vous 
plaît, si je suis fort à plaindre, et s'il n'y en a pas beau- 
coup, de ceux que le monde appelle heureux, qui ne le 
sont pas tant que moi. Sans cela, certes, je ne me 
pourrois pas défendre de l'ennui qui se présente ici 
de tous côtés, ni résister au chagrin de M. de [Chau- 
debonne], qu'il me faut tous les jours combattre, et qui 
est, sans mentir, beaucoup au-dessus de tout ce qu'on 
s'en imagine. Outre qu'il s'est mis en fantaisie de lais- 
ser croître une barbe qui lui vient déjà jusqu'à la cein- 

< Moe et MUe de Rambouillet ( T.). 

' Ghaadebonne étoit fort sérère avec un ton de voix fort rauque. 
Ce qu'il dit de laisser croître sa barbe n'est dit qu'en riant pour 
le faire passer pour plus étrange (T.). 



A MONSIEUR GODEAU (1634). 209 

ture, il a pris un ton de voix beaucoup plus sévère que 
jamais, et qui a à peu près le son du cor d*Astolfe. A 
moins que de traiter de l'immortalité de Tâme, ou du 
souverain bien, et d^agiter quelqu'une des plus impor- 
tantes questions de la morale, on ne lui sauroit plus 
faire ouvrir la bouche. Si Démocriterevenoit, quelque 
philosophe qu'il fût, il ne le pourroit pas souffrir, parce 
qu'il aimoit à rire. Il a entrepris de réformer la doc- 
trine de Zenon, comme trop douce, et il veut faire des 
Stoïques Récollets. De sorte, monseigneur, que vous 
ne désirez rien d'avantageux pour les peuples, à qui 
vous le souhaitez pour gouverneur. [Il faudroit mieux 
pour eux qu'ils fussent....]'. 

68*. — A MONSIEUR GODEAU, 
depuis évéque de Grasse' . 

A Bruxelles, ce 3 février 1634. 

Monsieur, vous me deviez donner loisir d'apprendre 
notre langue, devant que de m'obliger à vous écrire : 
et il n'est guère à propos qu'après avoir été si long- 
temps étranger, et ne faisant que sortir encore de la 
Barbarie, je fasse voir de mes lettres à un des plus 
éloquents hommes de France. Cette considération 
m'avoit fait taire jusqu'à celte heure. Mais si je me 
suis gardé de faire réponse à vos défis S je ne me puis 

* La copie de Gonrart s'arrête en cet endroit. 
^ Msê. de Conrartt p. 68i. 

' En 1636; mais il ne prit possession de son siège que Tannée 
suivante, au mois de septembre. Voir une lettre de M. de Beaure- 
cueil, ayocat général au parlement de Provence, à MM« Paulet, du 
1" octobre 1637, insérée dans les Mss, de Conrart, t. XIV, in-4. 
^ Voyez plus haut, p. 194 et 198. 

18, 



210 LETTRES A£ VOITURE. 

pas empêcher de répondre à vos ciTiiités; et malgré 
toutes mes fuites, vous avez trouvé un autre moyen 
de me vaincre. En l'état où je suis, il vous sera plus 
avantageux de m'avoir surmonté de cette sorte, que 
si vous m'aviea gagné par force. Ce vous eût été peu 
de gloire de mener à outrance un homme déjà outré, 
et à qui la fortune a donné tant de coups que les 
moindres le peuvent abattre. Dans les ténèbres où elle 
nous a jetés, il n'y a point d'art de se défendre, ni d'es* 
crime dont on se puisse servir. Il en arriveroit peut- 
être autrement, et tout au contraire de ce que vous 
dites, si vous m'avi^ mis devant les yeux le soleil 
dont vous me parlez ; et quelque humble que vous me 
voyez à cette heure, je pourrois être assez hardi pour 
vous combattre, si la lumière étoit partagée entre nous 
deux. C'est plus de l'avoir de voire côté, que si le reste 
du ciel étoit pour vous. Toutes les beautés qui brillent 
dans tout ce que vous faites, ne viennent que de la 
sienne, et ce sont ses rayons qui vous foht produire 
tant de fleurs. Sans mentir, rien ne m'a jamais semblé 
si agréable que celles qui naissent de votre esprit. J'en 
ai vu quelques-unes sur les derniers bords de l'Océan, 
et en des lieux où la nature ne sauroit produire un 
brin d'herbe. J'en ai reçu des bouquets qui m'ont fait 
trouver dans les déserts toutes les délices de l'Italie et 
de la Grèce. Quoiqu'elles fussent venues de quatre 
cents lieues, le temps ni le chemin ne leur avoit rien 
fait perdre de leur éclat. Aussi sontrelles de celles que 
l'on nomme immortelles, et si différentes de tout ce qui 
se forme de la terre, que c'est avec 1)eaucoup de jus- 
tice que vous les avez ofT^^tes au ciel, et il n'y a que 



A MONSIEUR DE OODEAU (1634). 21 1 

les autels qui en doivent être parés. Croyez, mon* 
sieur, que je vous dis mon sentiment comme il est. 
Lorsque ma curiosité m*a fait passer, comme vous 
dites, les bornes de Fancien monde pour rencontrer 
quelque chose de rare, je n'ai rien vu qui le fût tant 
que vos ouvrages. L'Afrique ne m'a rien fait voir de 
plus nouveau ni de plus extraordinaire. En les lisant à 
l'ombre de ses palmes, je vous les ai toutes souhaitées, 
et en même temps que je me considéroia avoir été 
plus avant qu'Hercule, je me suis vu bien loin der^ 
rière vous. Tout cela, qui pouvoit faire naître de l'envie 
dans un autre esprit, combla le mien d'estime et d'af- 
fection ; vous y prîtes la place que vous me demandez 
à cette heure, et achevâtes dès lors ce que vous croyez 
encore avoir à commencer. 

Avec ces connoissances que j'ai de vous, il est difficile 
que je m'en forme une image comme celle que vous 
m'en voulez donner, ni que je me figure que vous soyez 
cette petite créature que vous dites. Je ne puis compren* 
dre que le ciel ait pu mettre tant de choses dans un si 
petit espace. Quand je laisse faire mon imagination, elle 
vous donne pour le moins sept ou huit coudées, et vous 
représente de la taille de ces hommes qui furent en- 
gendrés par les anges. Je serai pourtant bien aise qu'il 
soit comme vous voulez que je le croie. Entre les biens 
que je pense tirer de vous, j'espère que vous mettrez 
notre taille en honneur : ce sera elle désormais qui 
sera estimée la riche, et vous nous relèverez par des- 
sus ceux qui se croyent plus hauts que nous. Comme 
c'est dans les plus petits vases que Ton enferipc les 
essences les plus exquises, il semble que la nature se 



212 LETTRES DE VOITURE. 

plaise à mettre dans les plus petits corps les âmes les 
plus précieuses, et que selon qu'elles sont plus ou 
moins célestes, elle y mêle plus ou moins de terre. Elle 
enchâsse les esprits les plus brillants, de la même 
sorte que les orfèvres mettent en œuvre les plus belles 
pierres, lesquels n'y employent que le moins d'or 
qu'il se peut, et que ce quUl en Tant pour les Met. Vous 
détromperez les hommes de cette erreur grossière, d'es-» 
timer davantage ceux qui pèsent le plus; et ma peti- 
tesse, qui m'a été reprochée tant de fois par M*^® de 
Rambouillet, me tiendra lieu de recommandation au- 
près d'elle. Je trouve, au reste, bien juste l'affection 
que vous dites qu'elle a pour vous et qu'ont avec elle 
cinq ou six des plus aimables personnes du monde. 
Mais je m'étonne que vous vouliez me persuader par 
là de vous donner la mienne, et que vous la pensiez 
gagner avec les mêmes raisons qui vous la pourroient 
faire perdre. Il faut que vous ayez une extrême con- 
fiance en ma bonté, de croire que je puisse aimer un 
homme qui jouit de tout mon bien et qui a obtenu 
ma confiscation \ Je suis pourtant si juste que cela 
ne m'en empêchera point ; et je crois aussi que vous 
l'êtes tant de votre côté, que je ne désespère pas de 
me pouvoir accorder de cela avec vous. Ils peuvent 
bien vous avoir donné ma place, sans que pour cela 
vous m'en mettiez dehors, et celle que j'avois dans 
leur esprit n'étoit pas grande, si nous n'y pouvons 

* Pendant Tabsence de Voiture, Godeau s'étoit implanté à rhô« 
tel de Ramboaillet, et surtout cliez Mu« Paulet : ce qui fut une des 
causes de leur brouillerfe, lorsqull revint à Paris à la fin de cette 
même année. Voyei Historiettes, t. III, p. 41. 



A MONSIEUR *** (1634). 213 

pas bien tenir tous deux. Pour ce qui est de moi» je 
ferai tout ce qui me sera possible pour ne vous y être 
pas incommode» et je m*y rangerai de sorte que j*y 
demeurerai sans vous choquer. Puisqu'un ^i puissant 
intérêt n'est pas capable de me séparer ()es vôtres» 
vous devez croire qu'il n'y aura jamais rien qui le 
puisse faire, et que je suis à toutes sortes d'épreuves» 
monsieur» votre» etc. 

69.— A MONSIEUR ****. 

A Bruxelles, ce 18 février [1634]. 

Monsieur, j'attendois avec impatience des nouvelles 
de ma caisse, pour ce que j'espérois qu'elle ne vien- 
droit pas sans une de vos lettres, et qu'en me faisant 
savoir de vos nouvelles Vous me donneriez moyen de 
vous en dire des miennes. Je n'eusse pas attendu jus- 
qu'à cette heure si j'eusse su où vous écrire. Mais 
quelle assurance peut- on avoir de rencontrer un 
homme si peu arrêté et qui se laisse emporter à tous 
les vents? Il vous arrive quelquefois de faire cinq cents 
lieues en ne bougeant de chez vous» et sans changer 
de maison» vous changez de climat et de royaume. 
Cette pensée trouble souvent mon repos. Je crains 
qu'il ne puisse pas y avoir beaucoup de constance avec 
tant de légèreté, et il me fâche d'avoir toujours le 
meilleur de mon bien sur la mer. Je n'en ai point, je 
vous assure» que j'estime tant que la part que vous 
m'avez donnée en vous. Mais comme c*est un bien que 

* Je «appose celle lettre adressée au commandant du navire par 
lequel Voiture était venu de Lisbonne en Angleterre. 



214 LETTRES DE VOITURE. 

la fortune m'a procuré, j'appréhende qu'elle ne me 
rôle. Je n^en tends plus de grands vents qui ne me fas- 
sent peur et que je ne craigne qu'ils ne vous soient con- 
traires. Les pirates d'Alger me font pâlir au milieu de 
Bruxelles, et je me trou vois beaucoup plus assuré, 
lorsque j'étois au milieu de l'Océan et que je voyois 
votre vaisseau tous les jours. Je voudrois bien que vous 
me tirassiez de toutes ces peines, en me mandant que 
vous m'aimez toujours, que vous vous portez bien, que 
vous êtes à Londres, et que poOr le reste de cet hiver 
vous ne verrez point de hasards que ceux que vous 
courez auprès de M"® Hélène. Je vous supplie, au reste, 
qu'elle n'achève pas si fort de vous gagner le cœur, 
qu'il ne m'y reste toujours quelque place à ses pieds. 
Vous ne me devez pas refuser celte grâce, car je suis, 
je vous jure, de tout mon cœur, monsieur, votre, etc. 

70. — A MABBMOISELLE DE RAMBOUILLET '. 

[À Bruxelles, ce 3 mars 1634.] 

Mademoiselle, jo suis extrêmement marri que vous 
ne me puissiez donner de meilleurs signes de paix, et 
que votre esprit ne vous manque que pour me faire du 
bien. Leconnoissant, comme je fais, capable de toutes 
choses, je dois penser que le défaut est plutôt en votre 
volonté, et tant qu'elle ne me sera pas plus favorable^ 
j'aurai sujet de croire que vous n'êtes pas aussi bonne 
que vous dites. Je crains que le témoignage que 
M. votre frère rend de votre justice ne soit plutôt une 
preuve de votre tyrannie, laquelle s'étant accrue ne 

^ Cette lettre manque dans la première éditioB. 



A MADEMOlgELLK DE RAMBOUILLET (1634). 215 

laisse pas la liberté de s*en plaindre. Peut-être que 
s'il étoit aussi loin de vous que moi, il en parleroit 
ccMume je fais, et que j'en parlerois comme luiy si 
j'étois en sa place. Cependant, mademoiselle, qife ce 
soit trêve ou paix que vous me donniez, je ne refuse 
pas d'en jouir. J'ai déjà exécuté une des conditions 
auxquelles vous me l'accordez. M. de... * m'ayant 
fait offrir un autre moyen de lui écrire, je n'ai pu ne 
m'en point servir, quoique j'eusse bien désiré que ma 
lettre eût passé par vos mains, car j'espérois qu'elle en 
sertiroit meilleure, et j'avois résolu de vous suppHet 
tfès-humblement de la corriger. Il n'y a que quatre 
jours qu'elle est envoyée, et M. Frotté, qui est ici', 
s'en est chargé après l'avoir sollicité plus d'une fois. 
Four Alcidalis, je ne le quitterai point jusqu'à ce que 
je l'aie mis en Afrique; j'espère que ce sera bientôt, 
et nous voyons déjà terre. Mais, mademoiselle, je ne 
saurois le rendre heureux, que premièrement je ne te 
devienne moi-même. Je ne puis lui faire voir ZéHde, 
devant que je voie M. Mandat % et il faut un autre 
esprit que celui que j'ai à cette heure pour écrire sa 
joie et sa bonne fortune. 

Sans mentir, après son histoire, celle que vous me 
racontez de Marthe* m'a donne autant de plaisir 

' Ou Mœcde..., ouM"ede... 

' Secrétaire de M. de Marillac, qai ne se laissa jamais aller anx 
promesses du cardinal de Richelieu (T.). 

^ M. Mandat, au lieu de Mii<: Mandat (T.). Yoyrz plus liant, 
p. 116. 

* M^o la princesse de Savoie ayant demandé une Tomme de cham- 
bre bien adrolle i\ M"e Paulel, elle loi enYojra la sienne, qui se mil 



216 LETTRES 1»E VOITURE. 

qu*aiicune que j'aie jamais ouïe. Mais ce n*en est que 
le commencement. Sa fortune n*en demeurera pas là, 
et je ne voudroispas jurer que nous ne la vissions 
aussi quelque jour reine de Mauritanie \ Toutefois, 
avec cela, je ne désespère qu'elle ne puisse être pen- 
due % mais ce ne sera pas sitôt. Je suis extrèmemait 
aise de ce qu'elle vous a procuré auprès de M"*« de Sa- 
voie, et de ce qu'il vous vient des honneurs de tous les 
côtés du monde. J'eusse bien pu aussi vous faire avoir 
une moustache du roi de Maroc, et une poignée de la 
barbe et deux dents màchelières du roi de Fez*. Mais 
depuis la mort de celui de Suède, j'avois cru que vous 
ne vouliez plus mettre votre amitié en cette sorte de 
gens. Et puis je suis plus retenu à cette heure, car il 
me souvient que vous m'avez reproché beaucoup de 
de fois que je vous engage toujours avec des amants 
que vous ne voulez pas. Si je suis consolé pour vous, 
mademoiselle, je ne le suis pas moins pour ce qui est 
de moi. Quelque belle occasion que la fortune me pré- 
sente, je me garderai bien de me laisser attraper, et je 
vivrai plus longtemps que je ne pensois, si la prophétie 
de la sage enchanteresse^ est véritable. Je la supplie 
très-humblement de croire, qu'elle ne peut prendre 

Bi bien avec W^ de Savoie, que si elle ne fût pas morte elle eût 
fait fortune (T.). 

> Comme Zélide, qui l'étoit (T.). 

^ M. de Ghaodebonne disoit cela en riant : car cette fille prenoit 
le train de la maréchale d'Ancre, qai avoit été femme de chambre 
à son avènement (T.) 

* Boissat disoit cela en une deuxième lettre, en vieux st^le, qu'il 
envoyoit à U^*^ de Rambouillet (T.). 

* M">« de Rambouillet (T.). 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1634). ^17 

ce titre avec personne si justement qu'avec inoi« Sans 
mentir, tout ce qu'elle fait m'enchante, et j'ai passé 
un jour entier à lire les quatre lignes qu'elle m'a 
écrites. Je suivrai son conseil , et je me garderai de 
Gradafilée * , comme de Scylie et de Carybde. 

Permettez-moi, s'il vous plaît, de remercier très- 
humblement M^^ le cardinal de la Valette de l'hon- 
neur qu'il m'a fait de se souvenir de moi dans 
une lettre qu'il a écrite à M. le comte de Brion, et de 
témoignerici la peine où je suis du mal de M'^® Paulet. Sa 
fièvre, que vous dites ne devoir durer que vingt-quatre 
heures, sera de plusieurs jours pour moi, et je n'en sor. 
tirai point que je n'en aie eu d'autres nouvelles. 
M"® [d' Attichy] ne me pardonneroit point cette liberté 
que vous me pardonnez , si elle voyoit que je ne me 
corrige point pour ses avis, et que je ne m'empêche 
pas de parler encore d'autres personnes que de vous 
dans vos lettres. Elle perdroit espérance de faire ja- 
mais rien de bon de moi, et jugeroit avec plus de raison 
que jamais que je ne suis pas assez galant: Mais quoi- 
qu'elle vous mette au-dessus de toutes les choses du 
monde, si elle savoit de quelle sorte vous êtes dans 
mon esprit, je vous assure, mademoiselle, qu'elle trôu- 
veroitqueje suis assez votre, etc. 

71. — A LA MÊMB*. 

[De Bnuellet, .... 1634.] 

c Mademoiselle, quand je vous aurois présenté au- 

< M°>« de Rambouillet appelolt ainsi une grande Allemande 
qu'il cajoloit. Gradaflléc étoitunc dumi-géante danâ VAmadis (T.). 
' Mss, de Comari, p. 45à. 

I. 19 



SIS LETTRES DE VOlTURft. 

tant de perles que les poètes en ont fait pleurer à 
l'Aurore» et qu'au lieu que je ne vous ai donné qu'un 
peu de terre je vous Taurois donnée tout entière. Vous 
n'auries pu me faire un plus magnifique remercie- 
ment. La vigne du Grand^Hogor ■ seroit payée dé la 
moindre de vos paroles, et toutes les pierreries dont 
elle est chargée n'ont pas tant d'éclat ni de si bëllèis 
lumières que les choses que vous écrives. » 

Voilà, mademoiselle, un commencement fort bf il* 
lant, et ceux qui, à quelque prix que ce soit, veulent 
écrire de beaux mots, seroient bien aises de commen- 
cer par là ce qu'ils appellent une belle lettre. Hais le 
courrier ne m'en donne pas le loisir. Et, de plus, après 
avoir bien lu celle de madame voire mère et les Vôtres, 
je suis résolu de ne m'en plus mêler. Sans nie^lir, il 
ne SB peut rien voir de plus galant ni de plus beau que 
celle que j'ai reçue d'elle, et cela est merveilleux, 
qu'une personne qui n'écrit qu'en qualire ans uiie fois, 
le fasse de sorte, quand elle Icnirepfend, tfu'il âemble 
qu'elle y ait toujours étudié, et que durant tout ce 
temps elle n'ait pensé à autre chose. Je devrois être 
tantôt accoutumé aux miracles de votre maison, mais 
j'avoue que je ne puid pas m'em pécher de m'en étonner. 
J'admire de vous particulièrement ^ mademoiselle, 
que, sachant si bien danser, vous sachiez si bien écrire, 
et que vous emportiez le prix en môme temps de trois 
choses qui ne marchent guère ensemble, élant, comme 
vous êtes, la meilleure danseuse, la meilleure dor- 
meuse, et la plus éloquente fille du monde. Au reste, 

* Grand-Mogol? On racontait des choBes fabuleuses de ta puii*- 
tance et des richesses de ce prince. 



A MADEMOISELLE OB RAMBOUILLET (1634). tld 

V0U9 in*ave9 fait un extrême plaisir de mettre M. Mai- 
ghiie do la partie des matassins*. Cette pensée m*« 
plu autant qu'aucune des vôtres, et je vous donne ma 
parole que nous ne les danserons point qu'il n'en soit. 
Aussi bien, à dire le vrai, M. de Chaudebonne est fort 
chagrin à celle heure pour bien battre les sonnettes, 
et je crois que j'aurois peine moi-môme à bien danser 
en voire présence, étant comme je suis» mademoiselle, 
votre» etc. 

72.— A Ï*A MÊME». 

[A BraxeUoi, .... iêU.] 

Mademoiselle, à cette heure que vos lettres sont 
plus admirables qu'elles ne furent jamais, j*avoUé 
que j'aurois beaucoup de peine à m'en passer. Ayant 
perdu respérance^ depuis que j'ai vu vos dernières, 
d'en écrire jamais de bonnes , je serois au moins bien 
aise d'en rodevoir; et il est juste que vous me rendiez 
par 1& rhonneur que vous me faites perdre d'ailleurs. 
La haute opinion que j'ai il y a longtemps de votr<é 
esprit m'^voit préparé à en voir, sans être surpriê, 

* 11. de Chaudebonne tvoit un UquAls qui, par Je d« «ait quelle 
vliiôn, alla dire que son maître devoit danser les matassins. On em 
t\i foH I cause de )a sét^rltè du personna^re. Aprè.^, BI*«de Ram- 
bsulllel dll eit rianl qu'il falMl dene èneoi^e eil inelire M. Maighiift, 
bomnié d'âge, tort aérieux, ami de Cbaudebonne et de Voiluffe. Il 
étotl gouverneur du duc de Fron:»ac (T.). -» Les mataseins «ont 
une dan»e imilêede la «lanse armi^e des aneien)>, et qui était encore 
en usagé Su dernier siècle datis cerlaines villes où il y avait des 
tféii^ On guniison. Vojex le Dictionnaire historique de$ iniliiu^ 
tiêm, wueuré et mmisinm éê te thtnee, par Ghertuol. 

' Manque dans la f reoiière édition. 



220 LETTRES DE VOITURE. 

tontes sortes de merveilles; et il me sembloit qn*Q ne 
pouvoit plus rien faire qui me pût étonner, si ce n*est 
qu'il vint à produire des choses ordinaires ou médio- 
cres. Mais certes je confesse qu'il est arrivé à un point 
de perfection que je n'avois pas conçue, et que je n'ai 
rien pu imaginer de tout ce que vous nous faites voir. 
Je vous assure, mademoiselle, que je vous parle sans 
flatterie; et mon dépit n*est pas encore si bien passé 
que je sois en humeur de vous flatter. Vous vous êtes 
haussée autant au-dessus de vous-même , que vous 
aviez accoutumé d'être au-dessus de toutes les autres; 
et la moindre lettre que vous écrivez à cette heure 
vaut mieux que Zélide et Alcidalis, oui, même quand 
on mettroit avec eux leurs deux royaumes. Dans le 
fort de ma colère, je n'ai point fait de plaintes contre 
vous qui ne fussent accompagnées de louanges; et 
une des causes qui m'obligent à cette heure à me ré- 
concilier, c'est la crainte que, si je vous témoigne de 
la haine, on ne croie qu'elle ne vienne d'envie, plutôt 
que d'un juste ressentiment. Cependant vous savez 
en votre cœur si j'en ai du sujet, et sans en parler 
davantage , c'est là que je demande que vous m'en 
fassiez raison. Aussi bien, après avoir été muet si 
longtemps , je ne veux pas rompre mon silence par 
des cris. Je vous supplierai seulement de penser quel 
je dois avoir été, ayant perdu en même temps l'espé- 
rance de retourner en France et la consolation de votre 
souvenir et de vos lettres. Un seul de ces malheurs 
pouvoit m'accabler. Mais cela est étrange, je m'en 
suis sauvé, parce qu'ils sont venus ensemble, et cha- 
cun d'eux m'a aidé à supporter l'autre. Quand après 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1634). 221 

ce témoignage de votre mauvaise volonté, je me suis 
imaginé de combien de maux la fortune me tiroit, en 
m'empêchant de tomber en vos mains, il m*a semblé 
qu*au prix de cela, un exil perpétuel étoit bien sup- 
portable, et qu'au moins je ne mourroispas ici d'une 
mort si cruelle. Cependant, mademoiselle, cette con« 
solation n'est pas si bonne, que je n'en aie besoin en- 
core de quelque autre. Car je vous jure que M. de 
[ Chaudebonne ] môme n'est pas si triste que je le 
suis; et ces sombres et noires mélancolies, où vous 
m^avez vu quelquefois, n'étoient que l'ombre de celles 
où je suis maintenant. Dissipez-les, je vous supplie; 
et trouvez, si vous pouvez, des paroles pour conjurer 
ces nuages. Mais qui doute que vous ne le puissiez, 
et qui ne sait que pour votre esprit il n'y a point 
d'impossible? C^est à lui à qui je me recommande : 
puisque les choses les moins imaginables et les plus 
extraordinaires lui sont aisées , qu'il fasse que je sois 
capable d'avoir quelque sorte de joie ici , et que je 
vive jusqu'à ce que je vous puisse dire combien je 
suis, au delà de ce que vous croyez, mademoiselle, 
votre, etc. 

73. — A LA MÊME ^ 

[A Bruxelles, ..•• 1634.] 

Mademoiselle, je ne m'étonne pas que vous ayez ri 
tout votre soûl en m'écrivant l'étrange bruit qui 
court de moi, que je n'ai ni bonté ni amitié. Car, sans 
mentir, il ne s'est jamais rien dit de si ridicule : et 

* Manque dans la première édition. 

49. 



222 LETTRES^ DE VOITUÇP. 

VOUS avez eu raison de recevoir cela de la même sQrte 
que si i^on vous disoit que M. de Chaudebonne vole 
sur les grands chemins , ou qu*il a épousé la fille du 
gentilhomme de M. des [Ouches] *• Pour moi, j'ad- 
mire qu'une si fausse opinion, et une calomnie si 
mal fondée ail pu s*étendre si loin , et infecter troiâ 
provinces ; et, qui que ce soit qui lui ait donné cours, 
il faut que vous m*avouiez que ce doit être la plus 
méchante personne du monde. Ven ferai une exacte 
perquisition; et si j*en puis découvrir quelque chose, 
je vous jure que je m'en saurai venger, quand bien 
elle seroit aussi aimable et aussi redoutable que vous. 
Certes, madame votre mère fait une action digne de 
son ordinaire bonté , de ne vouloir pas souffrir que 
Ton profère une si grande méchanceté sur ses terres. 
Mais qu*ëlle empêche seulement qu*on ne la dise dans 
sa chambre et dans son cabinet , car je connois des 
personnes assez hardies et déterminées pour cela. La 
pauvre mademoiselle de Chalais, que vous exposez 
comme un mouton à ma colère , n'a point de part à 
ee crime. Ce n*est que par simplicité qu'elle a failli ; 

* M. de Chaudebonne étoit un fort hqinme d*honneur; mais 
n'ayanl point élé marié, il étoit encore coquet, quoiqu'il ne fût plus 
jeune. Il alloit 8ou?ent, aUprè» dett Chartreux, chez un gentilhomme 
de M. di 8 Ouches, qui avoit une flile Tort jolie. M>°« de Rambouil- 
let s'avisa de dire à Voilure qu'il falloit faire croire à M. Maighne, 
qui ne pouvolt souffrir la coquetterie de M. de Ghaudeboone, qu'il 
alloit épouser celte Ûlle. Le bonhomme le crut, dont on rit fort; 
mais il en voulut mal à Voilure, et peu avant rd mort il confessa 
que sans cela il l'eût fait son héritier (T.). M. des Ourhes était 
premier écuyer de la princesse Marguerite. Voyez la Oûidu as 
France du 9 septembre IC^. 



A MADEMOISELLE DE RAMBO^aiCT (1634). SSH 

et je me plaiudrois davantage de sa maîtresse , ai ja 
pouvois me prendre i d'autres » qu'aux auteurs 4e 
celte imposture, le trouve étrange » sans mentir» 

qu'elle! Q^î ^^^^ ^ 4^^ ^'^^ 4^6 des charmes de la 
paresse, et la douceur qu'il y a à ne rien faire» m'apt- 
pelle ingrat» de ce que je la laisse en repos et je 
ne lui <^cris point des lettres» qu'elle voudroit de 
bon cœur n avoir point reçues toutes les fois qu'il y 
(audroit répondre. Quoique je ne me mette pas en 
p^inei den rien témoigner, elle a toujours la place 
qu'elle doit avoir dans mon esprit, sans qu'elle lui 
coûte rien à garder. Elle est, comme elle le demande» 
au fond de mon cœur» au lieu le plus retiré, en repo^ 
et sans bruit» En vérité , je l'honore et l'aime ausai 
parfaitement qu'elle le mérite ; et toutes les fois que 
je lis quelque chose de joli » que je mange quelque 
chose de bon \ ou que je fais une digestion louable» ja 
me souviens d'elle, et je lui en aouhaito autant. 

Mais à propos» mademoiselle , vous nous en man- 
dâtes une nouvelle il y a quelque temps, à laquelle 
je ne répondis point, parce que je grondois alors» ^ 
qui, après ce que vous m'avez écrit du bruit qui court 
de moi, m'a semblé aussi étrange que chose que j'aie 
jamais ouï dire. Quoique je connoisse aussi bien que per- 
sonne du monde toutes les grâces de M°|« la marquise 
de [ Sablé ] , je ne me puis assez étonner qu^en un 

* « Elle aroit toujours aimé la bonne chère, et eomme elle (w 
fut avisée de se multre dans la dévotion, le marquis de Pisani lui 
dit un jour qu'elle avoil beau faire, qu'elle ne chasseroit pas le 
diable de chez elle , et quMl s'étolt relrancbé dans U «uulaa. • 
{Mémoires de Cabbé Anmtld,) 



224 LETTRES DE VOITURE. 

temps OÙ elle ne se soucie d*homme vivant, que de 
son médecin et de son cuisinier, vêtue dé cette ratine 
que nous lui avons vue, et coiffée de trois serviettes, 
elle ait pu gagner un cœur aussi difficile à prendre 
que je m*imagine que doit être celui du marquis de 
[ Varanne ] ' , et envoyer un amant soupirer pour elle 
dans les déserts de la Thébaïde ^ Le damoisel dont 
vous parlez auroit bien fait d^y aller après lui, ou, s'il 
ne veut pas faire un si grand voyage, au moins il se 
devoit faire ermite au mont Valérien *. Tout de bon, 
au lieu de faire les demandes que vous me pfoi^osez 
de sa part, il feroit fort bien de se taire, et de ne par- 
ler de sept ans *. Toutefois, mademoiselle, j'y répon- 
drai puisque vous le vouFez. La première , pourquoi 
étant vêtu de bleu, il paroît toujours vêtu de vertS 
est une des plus ardues questions que j'aie jsrtnais ouï 
faire en quelque science que ce soit; et pour moi, je 
ne vois pas d*oii cela peut venir, si ce n*est que le 
damoisel % qui avoit accoutumé il y a quelques an- 

1 Oncle de M^e de Montbazon. (T.]> 

' Gharnassé, qui affecta de se retirer après la mort de sa femme, 
et d'être sept ans sans parler. Au sorUr de là il fut servir MM. les 
ÉtaU, où il fut tué ( T. )• 

' M. de MoQtausier se devoit retirer au mont Valérien, à cause 
que Mine Aubry avoit une maison tout contre (à Suresnes}, et 
qu'elle étoit morte depuis peu (T.). 

* Ces sept ans sont mis à cause de Pytbagore, car Gharnassé ne 
fut ce temps-là, et même ne fut point dans la Thébaïde, si ce n'est 
en voyageant (T.). 

^ 11 avoit un habit bleu mêlé de vert, qui effectivement parois- 
Boit vert (T.). 

^ M. de Montauslei*. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1634). 225 

nées de ne se lever qu'à une heure , et n'être habillé 
qu^à trois, soit devenu à présent un peu plus pares- 
seux, et ne se laisse plus voir qu'aux flambeaux. Quoi 
qu'il en soit, je suis d'avis qu'à tout hasard il s'habille 
de vert pour voir s'il ne paroitra pas habillé de bleu. 
Pour la seconde , de savoir lequel il doit choisir de 
prendre la Mothe, ou de me délivrer d'entre les mains 
des Sarrasins; je trouve, sans considérer mon intérêt, 
que cette dernière entreprise , outre qu'elle est phis 
juste, est beaucoup plus difficile, et par conséquent 
plus glorieuse. Il y a vingt-cinq mille hommes de 
pied et six mille chevaux qui ont charge de me garder 
avec autant de soin que Gueldre et Anvers : cela pour- 
tant ne le doit point étonner. Hector le Brun * défit 
une fois lui seul trente-cinq mille hommes en JNor- 
thumberland : je pense qu'il n'étoit pas si vaillant 
que lui. Qu'il ne craigne pas au reste que les lauriers 
lui manquent ici ; les plus beaux qui se voient dans 
FEurope se cueillent en ce pays; de mon côté , je lui 
promets de fournir le soin de les agencer et l'art d'en 
faire des couronnes. Mais, outre les Sarrasins, il aura 
encore quelques Sarrasines à combattre : car il y en 
a qui ne souffriront pas aisément que l'on m'enlève 
d'ici ; et ce bruit que vous dites qui court sur moi 
dans trois provinces n'est pas encore arrivé en pas 
une des dix-sept. L'on ne me tient pas si méchant ici 
qu'on fait au lieu où vous êtes ; et Ton croit que, quand 
même je ne saurois pas assez aimer, je ne laisserois 
pas d'être assez aimable. Mais, mademoiselle, j'avoue 

> M. de Montausierse nommoit Hector (T.}. 



386 LETTRES OE VOITURE. 

que cela ne me console point, et je suis bien malheu- 
reux , si dans ce nombre de personnes que je révère 
particulièrement en France , il n'y en a quelqu'une * 
qui ait assez bonne opinion de moi pour croire que 
j'ai le cœur fait comme il le faut avoir, que je sais 
constamment honorer ce qui le mérite, et aimer infl* 
niment ce qui est infiniment aimable. Je ne sais paa^ 
pour votre particulier, ce que vous en pensez; mais je 
vous assure qu'il n'y a personne qui ait moins de sujet 
d'en douter, et que je suis aussi parfaitement que je 
le dois, et que vous le sauriez vouloir, mademoisellei 
votre, etc. 

PoBî^ieriptufH. — M«« votre mère sera toujours 
la tneilleure et là plus galante personne du monde; 
elle ne tne pouvoit rien promettre qui me fit si aisé 
^w\dL danse bàtadoire^ que vous dites qu'elle Veut 
instituer à mon retour; mais c'est fêté batàdoire qu'il 
faut dire' : vous corrompez le texte. Cela in*a hiit 
fessouvenir du temps passé, et considérer combien il 
étoit différent de celui-ci. Alors, étant couché sur 11 
paille S je croyois être sur trois matelas; et à Cette 
heure j'aurois douze matelas, qu'il mé sembleroit 
être couché sur des épines. Voilà, mademoiselle, l'état 
où se trouve le plus aise galant de Bruxelles. Mais 
celui qui m'a nommé ainsi, en voua écrivant, ne con- 

' M»' de Rambouillet. 

> iHtM de Riimbouillut étoit allée se promener à Villerny ; le con- 
cierge, lui dit : Oti ) (\ÛB n*avez-voii8 aUendu à quelques jours d'ici, 
qa*il doit j avoir «ne /Ile baladéire ? {T, ) 

* Effectivement il y couclia, à cause qu'ils étoient trop de 
monde (T.). Voyez plus haut, p. 173. 



A MAD£MOISBLLB BB RAMBOUILLET (lC34). SS7 

tioh pas tous mes maux, et ne conçoit pas quel regret 
j*ai toujours dans le cœur d'être éloigné de tout ce 
que j*alrae. Vous sa^ez de quelle sorte ceci se doit 
entendre, et quel rang tiennent en cela deux adorables 
personnes, au rang desquelles personne ne doit être. 
Tout ceux qui viennent ici de France parlent d'elles 
avee admiration, et content des miracles de leur bonté 
et de leur beauté. Je vouç supplie très-humblement, 
mademoiselle, d'employer votre crédit pour me con- 
server quelque place dans Thonneur de leur souvenir. 
Cet homme, à qui vous savez que j*ai tant d'obliga- 
tions S en ajoute toujours de nouvelles aux anciennes, 
•t Me fit Tautre jour Thonneur de se souvenir de moi 
dans une lettre à M. le comte de firion. Je reconnois 
cela, comme j*y suis obligé; et quand j*aurois aussi 
peu de bonté etd*amitié que Ton dit, je ne manque- 
rai jamais d*avoir tout le ressentiment que je dois avoir 
des biens et des honneurs qu*il lui a plu me faire. 
Mais j*ai peur quUI ne devienne trop sérieux; empè- 
ebez cela, je vous supplie. 

7^. — A u Mtin. 

(A BmteUei, .... 1^84.] 

Mademoiselle, quoique vous m'assuriez que l'Ile de 
France n'a point été des trois provinces rebelles*, je 
aoupçonno quelques insulaires, et il y en a quoiqu'une 
que je vondrois bien tenir pour en faire la justice 
qu'elle mérite. Quand elles n'âuroient point fait d'autre 
faute que d'avoir incliné aisément, comme vous dites, 

* Le cardinal de la ValeUe. 
' Voyez la IcUré précédente. 



228 LETTRES DE VOITIIRB. 

à croire du mal de moi, je les trouverois encore assez 
coupables, et je serois bien fâché d^avoir autant failli 
contre pas une d'elles. J*ai eu peine à entendre ce que 
vous dites de la corneille et du fils du roi d^ Angleterre ; 
mais si je l'entends bien, c'est une des plus grandes 
malices du monde. Vous n'avez jamais rien fait contre 
moi qui m'ait fait tant de dépit, et je ne l'oublierai 
jamais que je ne m'en sois vengé. Mais à quel point 

• 

est montée la persécution, et quenedois*je pas atten- 
dre, puisque M^^^ votre mère même semble s'être dé- 
clarée contre moi? J'ai été extrêmement étonné quand 
j'ai reconnu son écriture, et que j*ai vu qu'elle se 
nioquoit de moi et de ma loyale amie * . Je ne crois pas 
pourtant qu'elle ait fait cela de sa volonté, et il faut 
que vous le lui ayez fait écrire le poignard sur la gorge. 
Tout cela, mademoiselle, m'avoit mis dans une ex- 
trême colère ; mais la douceur que vous m'avez en- 
voyée m'a apaisé. J'ai trouvé dans la lettre de M. de 
Chaudebonne le sucre que vous pensiez avoir mis dans 
la mienne, et je l'ai goûté avec tout le plaisir que je 
devois. Je vous avoue que nous n'en avons pas de si 
bon chez nous; envoyez-m'en souvent, je vous en sup- 
plie : j'en ferai un foil bon suc, et, contre la maxime 
de médecine, que toutes les choses douces se tournent 
en bile, cela apaisera la mienne qui est fort émue. 
Aussi, à dire le vrai, c'est une extrême méchanceté 

* Il étoit sujet à se GOi£Fer de personned assez saugrenues ; il Ta- 
vouoit lui-même, el, pour confirmer les dames dans ceUe opinion, 
il leur envoya le porlrail et des lettres d*une Flamande qu'il ai- 
moit. Mi°« de Rambouillet dit en voyant ce portrait que c'étoit 
une vraie tête à être appelée ma loyale amie ( T. ). 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1634).* 229 

de se moquer d'une pauvre enfant qui n'a appris le 
• français que pour l*amour de moi, et qui a eu au moins 
Tesprit de me choisir entre tous ceux qui sont ici*. 
Cependant je vous puis répondre qu^elle écrira bientôt 
d'une autre sorte, et que dans trois mois elle sera en 
état de se revancher. Du temps que M™« de [Saintot] ' 
disoit gausser et pitoyable^ et qu'elle croyoit qu'il ne 
falloit pas dire triste^ elle n'écrivoit guère mieux que 
cela; et néanmoins aujourd'hui on parle de son esprit 
partout, et on fait voir jusqu'ici des copies de ses let- 
tres. Mais pour satisfaire à la question à laquelle vous 
me conjurez de répondre en vérité et en sincérité de 
conscience, je vous dis, mademoiselle, qu'en vérité et 
en sincérité je ne crois pas qu'il y ait eu ime personne 
qui ait cru que c'ait été pour ma gloire que j'aie en- 
voyé le poulet que vous avez vu, et j'aimerois encore 
mieux avoir fait une lettre de cette sorte, qu'un juge- 
ment comme celui-là. Mais je ne devrois plus donner 
si hardiment mon avis de rien sans savoir de qui je 
parle, après avoir été attrapé comme je l'ai été» en ce 
que j'ai dit de ceux qui ont mémoire de ce qu'ils ont 
fait au berceau. Je confesse que je croyois que l'on 
s'en voulût moquer, et que même on le dût faire. Mais 
puisque c'est vous et M. le cardinal de la Valette qui 
l'avez dit, je m'en dédis volontiers, et je n'ai garded'of- 
fenser des personnes qui se souviennent de si loin ^.* 



4** 



* C'est sans doute la dame dont il est parlé dans la note précé- 
dente. 

^ Voyez les Hisiorielles, t. 111, p. 28. 

^ Ils avoient dit qu'ils se souvenoient de leur plus tendre en- 
fance (T.). 

I. 20 



no LEmes DE TOltOH. 

75. -> A U MâMB*. 

(A Bmelles, avril I«I4.] 

Mademoiselle, je ne eroyois pas qu*il pûl Jamais 
arriver que je fusse plus affligé pour avoir reçu une 
de vos lettres, ni que vous me puissiez donner de si 
mauvaises nouvelles, que vous ne m*en sussiez consoler 
en niAme temps. 11 me sembloit que mon malheur 
éloit en un point qu'il ne pouvoit plus croître, et que, 
puisque vous aviez pu quelquefois me faire endurer 
patiemment l'absence de 11*°" votre mère et la vôtre, 
il n'y avoit point de mal que vous ne pussiea m'ap- 
prendre à souffrir. Mais pardonnez^moi si je vous dis 
que j'ai trouvé le contraire de tout cela dans l'afflic-* 
tion que j'ai eue de la mort de M^^ Aubry ', laquelle, 
sans mentir, a été assez grande pour achever de m*ao- 
cabler, et a pensé consumer les restes de ma patience. 
Vous pouvez juger, mademoiselle, quelle extrême dou- 
leur ce me doit être d'avoir perdu une amie si bonne, 
si aimable et si parfaite que celle-là, et qui, m'ayant 
toujours donné tant de témoignages de bonhe volonté, 
m'en a encore voulu rendre dans les dernières heures 
de sa vie. Mais, quand je ne considérerois point mes 
intérêts, je ne me pourrois empêcher de i^gretter infini* 
ment une personne de qui vous étiez infiniment aimée, 
et laquelle, entre beaucoup de dons particuliers, avoit 
celui de vous savoir connoilre autant que cela est 
possible, et de vous estimer sur toutes les choses du 

* Mst. de Conrart, p. 643. 

* M»* Aubry mourut le 18 avril 1634 ; ce qui sert à fiur la date 
de cette lettre. Voyez plus haut, p. 45. 



A MADEMOISSILB DE RAMBOUILLET (1634). 331 

monde. J'avoue pourtant que si je puis recevoir quel- 
que soulagement dans ce déplaisir, c'est de considérer 
la constance qu'elle a témoignée, et avec quelle force 
elle a souffert une chose dont le seul nom Tavoit tou- 
j^urs fait trembler. Ce m'est une extrême consolation 
d'apprendre qu'elle a eu en sa mort les seules bonnes 
qualités qui lui avoient manqué durant sa vie, et 
qu'elle a su trouver si à propos de la résolution et du 
courage. Certes, quand j'y songe bien, je fais con- 
science de la regretter, et il me semble que c'est Tai- 
mer d'une affection trop intéressée, que d'être triste 
de ce qu*elle nous a quittés pour être mieux, et qu'elle 
est allée trouver en l'autre mondé le repos qu'elle n'e 
jamais eu en celui-ci ^ Je reçois de tout mon cœur les 
exhortations que vous me faites là<*dessus« d étudier 
souvent une leçon si utile et si nécessaire, et de me 
préparer à en faire autant quelque jour. Je sais pro- 
fiter de vos remontrances, et ce né sera pas la première 
fois qu'elles m'auront fait devenir homme de bien. Lé 
malheur qui nous tant pressés jusqu'à celte heure ne 
nous prépare pas peu à cela : il n'y a rieti qui exhorte 
tant à savoir bien mourir, que de n'avoir point de plai- 
sir à vivre. Mais si les espérances que la fortune nous 
montre doivent réussir» si après tant de malheureuses 
années nous devons avoir quelques beaux jours» souf- 
frez, je vous supplie, mademoiselle, que j'aie de plvs 
gaies pensées que celles de la mort, et s'il est vrai que 
nous devions bientôt vous revoir, permettez-moi de ne 
haïr pas encore la vie. 

' Elle étoit fort inquiète (T.). 



232 LETTRES DE VOITURE. 

Lorsque vous dites que vous jugez que je suis des- 
tiné à de grandes choses, vous me donnez de si bons 
augures de la mienne et des aventures qui me doivent 
arriver, que je serai bien aise qu'elle ne s'achève pas 
encore sitôt. Pour moi, je vous puis assurer que si le 
destin me promet quelque chose de bon, je ne lui man- 
querai pas de mon côté; je ferai tout ce qui me sera 
possible pour coopérer avec lui, et pour tâcher à me 
rendre digne de vos prophéties. Cependant, je vous 
supplie très-humblement de croire que de toutes les 
faveurs que je puis demander à la fortune, celle que 
je désire plus passionnément, c'est qu'elle fasse pour 
vous ce qu'elle doit, et que pour moi elle me donne 
le moyen de vous faire connoître la passion avec la- 
quelle je suis, mademoiselle, votre, etc. 

Post»8criptum. — Mademoiselle, permettez -moi, 
s'il vous plaît, de remercier ici M"*« votre mère de 
rhonneur qu'elle me fait de se souvenir de moi : en me 
faisant dire qu'elle admire en se taisant, elle me veut 
apprendre comme il faut que je la révère. 

76. — A LA MÊME. 

De Bruxelles, ce dernier juin 1634. 

Mademoiselle, si vous n'étiez pas la plus aimable 
personne du monde, vous seriez la plus haïssable, et 
vous avez une fierté qui seroit insupportable en toute 
autre qu'en vous. Vous demandez la paix de la fa- 
çon que les autres la donnent, et pour terminer une 
querelle vous employez des paroles avec lesquelles on 
pourroit commencer une guerre. Je ne sais pas comme 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1634). 233 

je me suis tant abaissée. Ne grondez plus. Écrivez- 
moi toutes les semaines. \oi\ht certes, une parfaite hu- 
milité et une belle manière d'exercer les vertus chré- 
tiennes! Vous m'ordonnez, au reste, de ne me plus 
dépiter que de vingt-cinq ans en vingt-cinq ans, comme 
si vos grâces ne se donnoient que lorsque celles du 
ciel sont ouvertes, et qu'il fallût un jubilé pour ab- 
soudre ceux qui se fâchent contre vous. Voici, made- 
moiselle, où j'en étois quand j'ai reçu votre seconde 
lettre, qui m'a fort adouci en m'apprenant que vous 
ne désireriez pas que je fusse pendu sans que vous y fus- 
siez. Véritablement, c'est une grande marque de bonne 
volonté, et une preuve qu'il vous reste encore quelque 
tendresse pour moi, de ce que vous ne voudriez pas 
que cet accident m'arrivât sans que vous eussiez 
le plaisir de le voir. Après avoir tant imploré le se- 
cours de votre esprit, afin qu'il trouvât des paroles 
qui me rendissent moins malheureux, il n'en pouvoit 
pas trouver de meilleures. En effet, rien ne me peut tant 
consoler de demeurer à Bruxelles, que de savoir que 
l'on veut me faire^ pendre à Paris ; et ce lieu que je 
je tenois pour une prison auparavant, je le considère 
à cette heure comme un asile contre vos persécutions. 
J 'ai grand' peine à croire ce que vous me dites de M™® de 
[Clermont], ni qu'elle ait pris votre parti contre moi. Si 
cela est, la fortune a été plus juste que vous et qu'elle, 
d'avoir empêché ses lettres de tomber entre mes mains. 
C'est, sans mentir, grand dommage, si vous avez gâté 
une si bonne personne , et j'aurai plus de regret que 
vous ayez corrompu son innocence, que de voir que 
vous avez condamné la mienne. Quoi qu'il en soit, je 

20. 



S34 LETTRES DE VOITURE. 

VOUS assure que vous ne saunes, ni Tune ni Tautret 
avoir pris des résolutions eontre moi qui ne soient in- 
justes, et dont je ne vous fasse quelque jour dédire 
toutes deux. Ceci, mademoiselle, n*est pas dit par or- 
gueil, mais par eette fierté que les gens de bien ont 
accoutumé d*avoir, et que produit la bonne conscience. 
Que si j*avois le moindre doute d*avoir failli et de mé- 
riter vos menaces, je n*aurois pas ces bons intervalles 
dont vous voyez que je jouis quelquefois, et au lieu que 
je guéris les autres du mal de rate, J*en mourrois moi-- 
même. Si j*ai ôté ce mal à madame votre mère, je 
souffrirai plus volontiers tous ceux qui me restent. En 
vérité, Tassurance que j*ai d'être dans Thonneur de son 
souvenir, et le regret que je sens de ne la point voir, 
font la pi us grande moitié de mes biens et de mes maux: 
et je ne m*élonne pas qu'elle souhaite de me voir plus 
que personne, car je erois qu'il n'y aura point d'homme 
au monde si plaisant que moi, si jamais je me vois au- 
près d'elle. Ce philosophe de nos amis ', duquel vous 
vous êtes ressouvenue si à propos, qui fait quelquefois 
les petits yeux, a roulé les yeux en la tête quand je lui 
ai lu cet endroit de voire lettre. Aussi, à dire le vrai, 
rame de Zenon auroit été ébranlée en une pareille ren- 
contre, et celle de M. Migon ' contristée et affligée. La 



* M. de Ghaudebonne. 

' Ce Migon étoit un Flamand à qui M. des Hagens donna la 
charge de voir un Allemand, nommé Crossembourg. qui faisoitde 
Tor. M. de Chuudeliotine faiaoit grand cas de ce Migon, et engagea 
M. d'Oi'nano, depuis maréchal de France, à lui prêter 3,000 écus 
fwur trouver la pierre philo&ophule. Comme on les croyolt perdus, 
Migou appoiia un diamant dA même prU l M. 4'0ra«ilO) M Ton 



AU MARQUIS DE S0U306AG (1684). 235 

philosophie, qui a des remèdes contre tous les autr^ 
malheurs, n'a point de raison pour adoucir la moindre 
perte que Ton peut faire dans Tesprit de M, de Ram- 
bouillet. Quelque ennemie des passions que soit cette 
science, elle ne sauroit désapprouver que Ton en ait 
pour une si rare personne, ni trouver étrange que Ton 
fasse pour son sujet tout ce qu'elle ordonne de faire 
pour la vertu. Je ne sais, mademoiselle, si elle pour- 
roit enseigner plus aisément à ne vous aimer pas ; mais 
quelle apparence y a-t-il qu'elle ne puisse jamais ap- 
prendre cela, puisque c'est M. de Cliaudcbonnc qui me 
Ta montré? Aussi je vous jure que je ne l'espère pas, et 
que je suis bien résolu, quelque mal qui m'en puisse 
arriver, d'être toujours, mademoiselle, votre, etc. 

Post-'sci'iptnm *. — Mademoiselle, je vous remerdè 
très-humblement de l'honneur que vous me fbites de 
itie promettre d'avoir soin de l'nflaire dont je vous 
avois écrit. J'ai bien jugé qu'elle étoit très-difCcile, 
mais j'ai cru qu elle le seroit beaucoup moins si vous 
l'enlrepreniec. Au moins, si vous la manquez, on en 
tirera cet avantage que l'on connoltra qu'il ne la faut 
plus tenter ni y employer pas un autre. 

77. '-^ à MONSntUB LE MABQUIS Dll 80UBDSAC, 

à Loa|I^e•^ 

A BruxellM, et {S août i634. 

Monsieur, quoique ma mauvaise fortune me doive 

n'tt jamais pu découvrir si re Mijçon étoit un fourbe ou non (T,)« 
Vovf z aiiMi les Mémoireê dArnautd dAndilly^ p. 426. 

* Première éUilion, p. 247. 

^ Mas. de Cii^rart, p. 700. '^ Guy de Riea^, oiiirqttis de Souf^ 



236 LETTRES DE VOITURE. 

avoir endurci à toutes sortes de déplaisirs, je ne me 
puis accoutumer à celui de ne recevoir plus de vos 
nouvelles, et il me semble que la perte de vos lettres 
est un malheur qu'un honnête homme ne doit pas 
souffrir constamment. J'attends avec impatience, il 
y a beaucoup de jours, que vous me fassiez l'honneur 
de faire réponse à la dernière que je vous ai écrite, 
que je mis entre les mains de madame votre femme ' . 
Hais enfin ma patience s'est achevée , et je ne puis 
différer plus longtemps à vous supplier très-humble- 
ment de me tirer de peine, et de m'apprendre par une 
des vôtres quel accident m'a jusqu'ici retardé ce bon- 
heur. Vous voyez, monsieur, quelle assurance j'ai en 
vos paroles, et quelle extrême confiance je prends en 
votre bonté, puisque j'ose vous demander si hardi- 
ment une faveur que je ne saurois jamais mériter, si 
vous ne me l'aviez promise, et que je vous presse de 
me payer exactement, comme une dette bien acquise, 
ce qui n'est qu'une grâce et une libéralité. Puisque 
vous avez toujours témoigné d'avoir tant d'inclination 
à cette vertu, je crois que vous serez bien aise de voir 
qu'en dépit de la fortune vous la pouvez encore exer- 
cer, et qu'il est en votre pouvoir de faire du bien à 
une personne qui vous en demande. Au moins je vous 
assure qu'il sera bien employé et bien reconnu , et que 
vous ne sauriez en rien mieux témoigner votre bonté 

deac, premier écayer de Marie de Médicis, mort en 1640. Il avait 
suivi la reine-mère à Bruxelles; plus tard il s'accommoda el revint 
avec Monsieur. 

' Louise de Vieux-Pont, baronne de Neubourg, fille atnée et 
héritière de sa maison, morte en 1646. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1634). 237 

qu'en me faisant Thonneur de m'assurer que vous 
m'aimez et que vous voulez bien que je me dise par* 
tout, monsieur, votre, etc. 

Post'Scriptum ^ — Monsieur, selon la liberté que 
vous m'aviez commandé de prendre, je vous avois 
supplié très-humblement, dans ma dernière lettre, de 
me permettre d'y mettre de très-humbles baise-mains 
à M"® de Quéligré. Je vous supplie de trouver bon que 
je l'assure encore ici que je l'honorerai et l'aimerai 
toute ma vie autant que personne du monde. 

78. •» A MADEMOISELLE DE RABIBOUILLET. 

A Braxelles, le 22 octobre 1634. 

Mademoiselle, j'ai lu à toutes les heures du jour, la 
lettre que vous m'avez écrite à minuit ; et quoique je 
n'aie pas accoutumé de trouver fort agréables les biens 
que l'on me fait à ces heures-là, j'ai reçu celui-ci avec 
plus de contentement que je ne le puis dire. Après l'a- 
voir bien considérée, je n'ai pas trouvé qu'elle fût 
d'une personne endormie ; j'ai confirmé le jugement 
que j'avois fait de vous autrefois^ que ce temps-là est 
celui où votre esprit est le plus éveillé et le plus clair, 
et qu'il reprend de nouvelles forces. En cherchant la 
cause de cela, je ne veux pas , mademoiselle, soup- 
çonner de vous rien de mauvais , ni remarquer que 
cela est assez étrange que l'heure des lutins soit la 
vôtre. J'aime mieux croire que c'est qu'il ne peut y 
avoir de nuit dans votre esprit; et qu'étant, comme il 
est, une source de clarté, les ténèbres qui obscurcis- 

< Première édition, p. 254. 



S38 LETTRES DE VOITURE. 

sent les autres ne lui peuvent nuire. Lorsqu'elles 
couvrent toute autre chose, on le voit briller avec plus 
d*éclat, et l'ombre de la terre ne peut monter jus- 
ques aux astres ni jusqu'à lui. Quand j'en parlerois 
avec des termes beaucoup plus magnifiques, je vous 
supplie très-humblement de croire que je ne dirois 
pas encore de lui autant de bien que j'en ai reçu. Le 
choix qu*il vous a fait faire de trois ou quatre paroles 
avec lesquelles votre dernière lettre m'a semblé plus 
obligeante que les autres, a produit en moi des con- 
tentements inespérés , et m'a donné une joie que je 
fais scrupule d'avoir» et dont je ne devrois être capa- 
ble qu'en votre présence. Mais voyez, s'il vous plaît» 
mademoiselle, jusqu'où s'étend votre pouvoir. Au mo- 
ment que vous eûtes écrit que vous souhaitiez la fîn 
de nos malheurs^ les Elbèno * partirent [lôur y cher- 
cher du remède* Le ciel commença à se débrouiller» 
et nous fit voir de plus belles apparences que jamais. 
Puisque cela est ainsi, et que c'est en vous quasi lé 
même chose de désirer du bien et d*en faire, conti- 
nuez , je vous supplie très-humblement , h avoir dé 
bons désirs pour nous^ Je m'imagine que cela suffit^ 
à faire naître quelque heureux eflVt. Votre bonne for- 
tune vaincra la malignité de la nètre, et vous pourres 

■ L'un d'eux, Alphonse Delbène, Tut évoque d'Orléans en 1646. 
ne étaient fortesUniés. si Ton en Juge d'après ce passage du Voyage 
âe Chapelle et de Bachaamonl : 

i*esprit et rime d*un Delbène, 
C*eit-àodirey avec la bonté, 
La douceur et ^honnêteté 
D^aae ^erta mâle et romaine 
Qu*on respecte en l*antiqailé. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1634). SS9 

contribuer plus que personne à cet accommodement 
auquel tant de gens travaillent. Mais, s'il vous plaît, 
mademoiselle , que ce soit bientôt , car, en vérité , je 
meurs d'envie de voir les merveilles qui sont à Paris. 
J6 ne crois pas que oe soit la demoiselle dont vous 
parles à M. de Chaadebonne qui montre les plus 
rares, quand le singe à qui on a appris à jouer de la 
guilare sauroit encore chanter avec cela *. Je sais où 
il y a des ohoses plus extraordinaires, et où je pour- 
rois voir de plus beaux miracles. J'espère aussi que de 
mon côté je vous en ferai voir un merveilleux dans 
le changement de mon humeur qui sera, je vous pro^ 
mets, sinon fkusû belle, au moins aussi égale que la 
vôtre. Ne craignes donc point , mademoiselle , qu'un 
chagrin que vous dissipez de si loin puisse arriver 
jusques h vous, et n'ayez point de regret de perdre 
mes lettres en me retrouvant moi-même. Je vous fe* 
rai avouer que je vaux mieux qu'elles, et vous verrez 
que je n*ai pas écrit mes meilleures pensées. Enfin, 
|e vous assure, hors une grande quantité de cheveux 
blancs qui me sont venus, il n*cst point arrivé en moi 
de changement qui ne soit en mieux. Encore j'espère 
que ceux-là tomberont avec les soins qui les ont fait 
naître, et je deviendrai sans doute tout autre que je 
suis^ quand je vous pourrai dire moi-même avee 
quelle passion je vous honore et combien je suis, ma- 
demoiselle, votre, etc. 

> De MH« Coinet (T. ). — Cette demoiselle Coinet éloit nne eban- 
teufie qai avoit appris à un singe à jouer de la guitare. Il y jouoit 
elToctivement une sarabande, mais il manquoit toujours en UD en- 
droit (Tallenant, HistnrUues, t. IX, p. 167). 



240 LETTRES DE VOITURE. 

79. — A LA MÊME K 

[A Bruxelles, .... 1634.] 

Mademoiselle, je ne sais pas qui sont les Abencer- 
rages* que vous me préférez. Mais je m'imagine qu'ils 
ne sont point nés dans Grenade non plus que moi. 
Peut-être que le seul avantage qu'ils ont sur moi est 
d'être auprès devons, et que tout mou crime est d'en 
être éloigné. Certes vous avez sujet de croire que je 
suis coupable de quelque grande faute, puisque le ciel 
me donne un si grand châtiment ; et je ne m'étonne 
pas que vous me condamniez là-dessus , ni que vous 
n'entendiez pas les raisons d'un homme qui se défend 
de si loin. Toutes les demoiselles , tant les Mores que 
les chrétiennes, ont accoutumé d en 'user ainsi. Je 
voudrois seulement, qu'en m'ôtant votre amitié, vous 
ne voulussiez pas encore me déshonorer, et que vous 
ne vous missiez pas en peine de m'accuser, pour vous 
défendre. Vous pourriez avec plus de douceur suivre 
l'exemple de M"»® [de Clermont] ' et de M»e [Paulet] 
dont la première, sans en alléguer aucune cause, 
rompit d'abord tout commerce avec moi, jugeant 
qu'aussi bien, avec le temps, il en faudroit toujours 
venir là, et l'autre m'a laissé depuis peu honnêtement 
et sans bruit, et se taisant de pure lassitude ne parle 

■ Mss> de Conrarif t. X, p. 447. 

' Suivant une note manuserite de Huet, il faudrait lire Benserade 
au lieu de Abencerrages, Celle reslilulion, si elle est exacte, peut 
servir à donner une idée des difficultés qu'il y a à bien entendre 
Voilure. 

^ ( T.). — M»n« Aubry, suivant le Mss. de Conraru 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1634). 241 

plus de moi, ni en bien ni en mal \ Que si pourtant, 
mademoiselle, vous avez encore ce reste de juslice 
dans l'esprit, de croire qu'il faille quelque prétexte 
pour abandonner ses amis, je m'étonne que vous n'en 
avez trouvé un meilleur que celui que vous prenez , 
vous qui inventez si heureusement et qui avez tou- 
jours donné tant de vraisemblance à vos fables. II me 
semble, au reste, mademoiselle, que vous ne jugez 
pas assez favorablement des lettres que vous avez 
vues de moi, si vous croyez que M. Mandat ait eu les 
plus belles. Je fais un autre jugement des vôtres; et 
sans rien savoir des autres que vous avez écrites, je 
jurerois que vous n'en fîtes jamais de meilleures. II 
faut une bonté comme la mienne pour en parler de la 
sorte, et il n'y a que moi qui peut louer les satires que 
l'on fait contre lui (sic). Sans mentir, un homme qui 
souffre si doucement le mal mérite que l'on lui fasse 
du bien, et vous devez avoir regret de traiter avec tant 
de rigueur une personne qui le soufire avec tant de 
patience , et qui est si constamment , mademoiselle, 
votre, etc. 

80. — A LA MÊME K 

[A BnixelleSi .... 1634.] 

Mademoiselle, j'aurois effacé cette lettre après avoir 
reçu la vôtre, si j*ajoutois assez de foi à ce que vous 
me mandez ; mais je suis si accoutumé à ne recevoir 
de vous que du mal, que je n'en puis plus attendre 
autre chose, et la paix même m'est suspecte, quand 

* Voyez plus haut, p. 180, note 1. 
' Mss» de'Conrart, p. 447. 

I. 21 



242 LBTTRES DE VOITURE. 

VOUS mé la présentez. Je voudrois bien qu*il y eût 
quelque signe de réconciliation entre vous et moi, 
comme il y en a entre le ciel et les hommes, et que vous 
eussiez un moyen de m'assurer autant de vos pro» 
messes que vous me faites craindre vos menaces. Je 
tiens pourtant à bon augure, de ce que M^'« [Paulel], 
qui m'avoit abandonné ces jours passés, a recom* 
menée à m'écrire. Il me semble qu'elle est votre Iris, 
et que c'est comme un arc-en-ciel qui paroît après l'o- 
rage. Elle ne s'est point montrée lorsque le ciel étoit 
courroucé contre moi, et qu'il tonnoit et éclairoit. A 
la vérité, dans un temps si orageux, il n'y avoit rien 
qui me pût secourir, et je m'étois abandonné moi- 
même. Après, mademoiselle, vous pouvez juger avec 
quelle joie j'ai ouvert les yeux aux rayons que vous 
me faites voir parmi tant de ténèbres. Mais j'avoue 
que je ne me puis encore rassurer. Je sais que sou- 
vent vous vous accommodez, pour avoir le plaisir de 
rompre encore une fois. Je crains que le jour que vous 
me montrez ne soit un faux jour, et que cette lumière 
ne soit celle d'un éclair et que la lueur du coup qui me 
frappera peut-être bientôt. S'il en ^st autrement, et si 
c'est une vraie paix que vous me voulez donner, je la 
reçois, je vous assure, avec le cœur que vous pourriez 
désirer, et avec toutes les conditions que vous y sau- 
riez mettre. Mais, mademoiselle, je voudrois bien 
après cela, que vous voulussiez reconnoitrc mon inno- 
cence et avouer que vous ne m'avez point soupçonné 
de^ crimes dont vous avez fait semblant de m'accuser. 
Jusqu'à ce que cela soit et que vous m'ayez bien remis, 
je ne puis pas répondre à ce que l'on me demande du 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1634). 248 

chocolat ni parler de comédies, lorsque je n'ui que des 
tragédies en Tosprit. Je n*di pu pourtant in*empôcher 
de rire, quand j*ai lu ce que vous dites, que M. de 
[Rambouillet] fiert et frappe ainsi que monseigneur 
Amadis. Quelque haut que soit montée votre élo- 
quence, je n*en ai pas tant d'élonnement : car je l'a- 
vois toujours prévu. Je m'étonne bien plus de ce que 
vous éks devenue extrêmement plaisante» et cela me 
surprend davantage. Quoi que vous me disiez de 
H°^® de [Saintol] , je ne puis rien appréhender de sa 
fidélité. Cû sont de grandes recommandations pour ' 
son amant, d*ètre beau, jeune et Gascon. Mais avec 
tout cela, vous verrez qu'elle sera assez niaise pour ne 
me point quitter pour lui. 11 y a dix ans que je sais 
moi-même comme elle traite les beaux et les jeunes, 
et peur gascon, d^est une qualité que vous ne met- 
triez point entre celles qui le peuvent faire aimer 
d*eUe, s1l vous souvenoitque je voiis ai éolilé au- 
trefois, qu'elle tn'àVdit dit de queiqu^uii , qu*il étoit 
Gascon ou Pieard. Je ne m*ëtoriiie point qu'il y ait 
épris en son anâgfaitime. Mais j*y trouve aussi pHsé\ 
et eela est plus fâcheux. Au pis aller, fitademoisellë, 
je puis ici avoir» quand je voudrai, une mâitrësse, belle 
comme l'infante firiane, amoureuse comme M'^*" Ar- 
lande, et forte et niembréé côhittiëM^* Gradafilée. Tout 
de bon, une des plus puissantes filles qui soit dans 
toutes les dix-sept provinces a envie de faire ami- 

' Cest Esprit le frère de racadémicien, né, comme lui/à Bé- 
BierSâ « peut homja0« mai» qui a de l'evprit comme un luUn, ■ dit 
Tallemant. Il éloit précepteur de l'ablié de Fieique , parent de 
M»* de Rambouillet. Voyei plus bas, lettre 148. 



244 LETTRES DE VOITURE. 

tié avec moi ; mais M. de Chaudebonne ne me con- 
seille pas de m'y hasarder. Cependant, je fais cette 
lettre trop longue, où je pensois ne vous dire qo*un 
mot, et M"* [d'Attichy] ne latrouveroit guère galante, 
puisque j'y parle de tant d'autres personnes que de 
vous. Mais, mademoiselle, que vous seriez bonne, si 
vous me vouliez faire une jolie lettre pour elle! Si 
vous me refusez cette grâce, au moins accordez-moi 
Tautre que je vous demande, de me faire entendre de 
quelle sorte je suis avec vous, et si vous avez pro- 
longé les quatre ans que vous m'aviez donnés à vivre. 
Vous en ordonnerez comme il vous plaira; mais sans 
mentir, vous devez être plus humaine pour moi, car 
je suis infiniment, votre, etc. 

Post'Scriptum» — Ce pauvre diable se portera bien, 
et est tantôt guéri. Je remercie très-humblement la 
sage enchanteresse, qui m'a fait entendre Y Aventure 
d* Anastarax. Je ne crois pas qu'il y ait jamais rien de 
si horrible, que doit être sou enjer , et je m'imagine 
d'y voir Cerbère, les trois Furies et toutes leurs cou- 
leuvres en une seule personne; mais quel personnage 
joue la pauvre [M"* Aubry] parmi tous ces damnés? 

81. -— A MONSEIGNEUR LE DUC DE BELLEGARDE. 

[De Bruxelles, .... 1634.} 

Monseigneur, c'est M. de Chaudebonne qui me fait 
prendre la hardiesse de vous écrire , et dans l'ennui 

' L'enfer d'Anastarax, c'étoil la peine où étoitM. de Montauaier 
par les bizarreries de M^e Aubry (T.). Voyez Historiettes^ t. 111, 
p. 239. 



AU DUC DE BELLEGARDE (1634). 245 

dont il me voit ici accablé, il m*a voulu donner cette 
consolation. Il est vrai, monseigneur, qu'entre les 
plus grands sujets d^affliction que j'ai reçus en ce 
pays, je mets le déplaisir de ne vous y avoir point 
trouvé. Je m'étois préparé à cet exil, sur Tespérance 
dé le passer auprès de vous, et je croyois que je trou- 
verois toujours la France en quelque part où vous se- 
riez; mais c'eût été un trop grand soulagement pour 
un homme qui étoit destiné à être malheureux, et la 
fortune n'a pas accoutumé de faire tant de grâce à 
ceux qu'elle persécute. Cependant, monseigneur, je 
prends à bon augure de ce qu'elle nous rapproche du 
lieu où vous êtes, et je croirai qu'elle se veut réconci- 
lier avec nous, si elle nous rend le bonheur de votre 
présence : car pour dire le vrai, monseigneur, je ne 
pais penser qu'elle vous ait entièrement abandonné, 
et c'est assez qu'elle soit femme, pour croire qu'elle 
ne vous peut haïr, et qu'elle reviendra bientôt à vous. 
Au moins, à son défaut, aurez-vous toujours cette 
extrême sagesse et cette grandeur de courage qui 
vous ont accompagné partout, et dont vous avez de- 
puis quelque temps donné de si bonnes preuves, que 
je doute si ces années de malheurs ne vous ont pas 
été plus avantageuses que les autres. Je continuerois 
ici, monseigneur, bien volontiers ce discours; mais je 
crains de n'user pas assez discrètement de la liberté 
que l'on m'a donnée. 



** 4' 



21, 



S46 LeTTBEft ras yoithre. 

fô. — ▲ kÀBÀini [de combalbï] *. 

▲ Blois, le 5 janvier [163S]. 

Madame , il me semble que je vous dois pour le 
moins une lettre pour un brevet * ; et, quelques belles 
paroles que j'y puisse mettre, elles ne seront pas si 
riches que celles du parchemin que vous me venez de 
faire obtenir, puisqu'il y en a pour dix mille écus. 
H. de Pnylaurens me la fait expédier avec tout le 
soin et Taflection qui se pouvoit désirer. Je me doutois 
bien que lui, qui a fait en sa vie tant de choses pour 
les dames, ne manqueroit pas de servir eu ce ren- 
contre la plus parfaite de toutes, et que la pins belle 
bourbe du monde n*auroit pas été ouverte inuti- 
lement en ma faveur. Ce bonheur m'étant arrivé, je 
m'imagine qu'il n y en a point qui me puisse man- 
quer, et il me semble que le moindre bien qui me 
puisse échoir est d'être riche, puisque vous désirez 
que je sois heureux. Cependant, quoique je n'aie pas 
coutume d'être fort sensible aux choses qui regardent 
mon établissement, j'avoue que j'ai reçu celle-ci avec 
une extrême joie, et je me serois trouvé moi-même 
trop intéressé en celte occasion , si je ne connoissois 
que ce que je considère davantage en ce bienfait, est 
de ce que c'est vous qui me l'avez procuré. Aussi, à 

■ MarlB-Magdelfine de Vigiierot, nidce du eardtnttl de Riche- 
lieu, mariée au marquis du Roure de Combalet. Elle étoU dame 
d'alourâ de ia rpine, et Tut Taile dncliesse d'Aiguillon de son chef, 
sur la flu de 1G47. Corneille lui dédia le Cid. 

^ Le brevet de muîlre d*liôtci de Madume, que Puylaurens lui fit 
donner à ia recofumaodaUoii de W^da CombaleU Voyez l'Introduc- 
tion, 



A MAOAilB DE COMBAiBT (1635). â47 

dire vrai» eeux qui mettent lea riohesges «ntrQ las 
ohoses indiflerentes ne mettroient pas votrct bied- 

a 

veillanee en ce rang-là; et peur moi» je pense que je 
ne dois pas tenir entre les biens de la fortune^ un bien 
que la vertu m*a fait avoir. Je crois, madame» que 
sans mal parler» je vous puis appeler ainsi; et si je 
ne suis pas mal informé de tons vos succès» vous 
pouvez prendre ce nom-là à meilleur tilre que celui 
que vous portez. Au moins esiril vrai qu'elle ne s'est 
jamais monlrée au moude si aimable qu'elle le paroit 
en vous , cl ceux qui Tout connue autrefois, et qui di- 
soient qu'elle donneroilde l'amour à tous les hommes 
si elle se laissoit voir nue» l'auroient trouvée plus 
charmante élant revêtue de votre personne ; et certes, 
quand je considère les merveilles qui s'y rencontrent 
et tant de sortes de grâces dont le ciel vous a remplie, 
il me semble que celle dont je vous remercie à cette 
heure est la moindre que vous m'ayez faite. Je trouve 
que la place que vous me laissez prendre quelquefois 
dans votre cabinet vaut mieux que celle que vous me 
venez de faire accorder, et que vous ne me sauriez 
jamais faire du bien qui vaille celui de vous voir et de 
vous entretenir. Toutefois» madame, il pourroit être 
que le dernier que vous m'avez procuré est plus esti- 
mable qu'il ne paroit '» et comme on ne sait pas ea- 

* Le cardinal touIoU faire rompre le mariage de Monsieur et 
de la pnnce«f>e du Lorraine. Voilure prend l'occasion de dire des 
cajoleries à Mme de Combalet, et de la flalter de respérance que 
ce sera elle qui é^pouscra Monsieur (T.). En effet, telle paraît avoir 
été l'inlenlion du cardinal ; el la disgrâce de Puyiaurens vint pré- 
ciséisent de ce qu'il ne le servit pas dans celle négociation, comme 



248 LETTRES DE VOITURE. 

Gore à qui vous m'avez donné, et que cela est dans 
l'avenir, possible que la grâce que vous m'avez faite 
se trouvera plus grande que vous ne Pavez imaginé : 
car peut-être que vous m'avez donné à une maîtresse 
qui méritera de l'être de tout le monde, qui aura 
l'âme grande, et belle, et libérale, le cœur noble et 
généreux, la personne accomplie, toute pleine d'agré- 
ments et de charmes, et qui aura pour tous les 
hommes ces attraits secrets que chacun d'eux trouve 
en celle qu'il aime. Peut-être qu'elle aura un esprit 
au dessus de tout ce qui se peut imaginer, plein de 
feu et de lumière, beau et pur comme celui des anges; 
qu'elle sera instruite de plusieurs belles connoissances, 
qu'elle aura l'intelligence de trois ou quatre langues, 
qu'elle entendra la situation de toute la terre comme 
celle du petit Luxembourg, qu'elle saura les mouve- 
ments des cieux, le nom et la place de tous les astres, 
et qu'après tout cela, elle n'en connoUra pas un parmi 
eux si beau, si clair, ni si brillant qu'elle. Permettez- 
moi, s'il vous plaît, madame, de souhaiter qu'il en 
arrive de la sorte, et trouvez bon que je fasse des 
vœux pour cela, puisque j'en sais faire de plus utiles 
que vous pour le bien de la France. Aussi j'espère que 
les miens seront accomplis, et que quelques autres ne 
le seront pas. N'entreprenez pas, je vous supplie, de 
me faire jamais désirer autrement : car je suis, ma- 
dame, votre, etc. 

il l'auroit voulu. Toutefois, ce passage de la lellre de Voilure n'en 
reste pas moins un modèle de délicatesse. 



A MADAME DE COMBALET (1635). 249 

83. — A LA MÉME^ 

[1635], 

Madame , puisque c^est à bon dessein que je vous 
.recherche, je crois quHl n'y a point de galanterie que 
je ne puisse faire , et qu'après avoir fait des vers pour 
vous^ je puis bien vous envoyer des bouquets. C'est 
un présent que les dieux veulent bien recevoir des 
hommes ; et puisque les fleurs sont le plus pur et le 
plus bel ouvrage delà terre, je pense qu'il n'y a per- 
sonne à qui elles doivent être offertes à meilleur titre 
qu'à vous. Au moins sais-je bien que vous les devez 
aimer de cela, qu'il n'y en a pas une qui n'accompagne 
sa beauté de quelque vertu, et qu'elles ne veulent pas 
être touchées, non pas même des princes ni des rois. 
Mais quoiqu'elles soient filles du Soleil et de l'Aurore, 
et qu'elles disputent de l'éclat avec les perles et les 
diamants, je suis assuré qu'elles prendront leur lustre 
aussitôt qu'elles vous auront approchée, et que vous 
ferez voir que les beautés de la terre ne sont point 
comparables aux célestes. Je crois, madame, que vous 
souffrirez sans scrupule que j'appelle ainsi la vôtre, et 
que vous, qui rapportez toutes choses au ciel, ne vou- 
drez pas lui ôter Thonneur d'avoir fait tout seul une 
si rare personne : et certes, ce seroit donner trop d'a- 
vantage aux choses d'ici-bas que de vous mettre de 
leur nombre, et puisque l'on nous commande de les 
mépriser, il y a grande apparence de croire que vous 

' Mss, de Conrari^ p. 853. 

' Voyez au t. II les stancea commençant par ce vers : 
La terre brillante de fleurs, etc. 



250 LETTRES DE VOITURB. 

n*en êtes pas , vous, madame, qui êtes Tobjet de l'es- 
time el de raiïcctiôn de tous ceux qui vous voient, et 
qui n*avez jamais jeté les yeux sur pas une âme rai- 
sonnable que vous n*ayez gagnée. Je vois bien quôlie 
eonsi^qiicnce vous pouvez tirer de là, si vous tendz la 
mienne capable de raison; mais, madame^ je vous 
supplie très-humblemenl de croire ((Ue le plus grand 
effet que vous ayess causé en elle est celui de Tadmi- 
raiion^ et que je suis, quoique le Faune veuille dire * » 
avec toute sorte de respceti votre^ etc^ 

S4. -r- A MADEMOISBLLE DE RAMBOUILLET' 

t£o lai envoyant dn^ize galants^ de ruban d'Angleterre» pour ime 
diacréUén qu'il avait perdue contre elle^). 

[1635]*. 

Mademoiselle, puisque la discrétion est une des 
principales parties d*un galant, je crois qu*en vous eu 
envoyant douze, je vous paye bien libéralement ce que 
je vous dois. Ne craignez pas d*en prendre un si grand 

* Voyez tè dernier cou f)! et de là pièce précUéd. 
^ Mis. de Cénrari, p. 6^5. 

* Oft nominoil ^àlunkà ûPi aoetidd dé robaii dft Ml6 «idi lé p\t^ 
çaieot sur te haut de U I6te. Il y avoit une foiile d'aulrea n«iuds 
de ce genre qui compo^olent la loilelte des femmes à cette époque, 
et qui prrnoicnt difTércntâ noms suivant les liiiux qu'ils oecuftoient : 
lé ifiigiiout Vûxsassin des àamei, le baffin, etc. ( Voyrt \* Abomina" 
Hén dei àbominatiom dei /aitiséi dévbiioni de ce lempt^ par le 
R. P. Arcliange Ripaut, gardien dei eapueloa ile Salul«iacqueB de 
Paris] 

* L'usage de jouer des enjeux indéterminés, laissés à la diserétion 
du gagnant, nous était venu d'ilalie, de Florence, eu U ne ê'est pas 
perdu encore. Voyei Henri EsUenne, dans ses Dialogues dd àou- 
veau langage français iialianisé. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1635). 251 

nombre, vous qui jusqu'ici n'en avez voulu recevoir 
pas un. Car je vous assure que vous pouvez vous fier 
en ceux-ci, et quMIs se sauront taire des faveurs que 
vous leur ferez. Quelque gloire qu'il y ait à recevoir 
des vôtres, ce R*iest pas peu de chose d'en avoir tant 
trouvé de celte humeur, en un temps où ils sont tous 
si pleins de vanité. Aussi a-t-il fallu les aller quérir 
bien loin et les faire venir de delà la mer. Vous savez 
bien, mademoiselle, que ce ne sont pas les premiers 
de ce pays-lù qui ont été bien reçus en France *. Mais 
voici, sans doute, les plus heureux de tous ceux qui 
en sont venus, et si vous les recevez, ils ne doivent pas 
envier ceux qui ont servi les princesses et les reines. 
Car sans mentir, mademoiselle, il n'y a rien sur la 
terre au-dessus de vous, ot quiconque auroit part en 
votre esprit, se pourroit vanter d'être en la plus haute 
place du monde. Je parle beaucoup pour un homme 
qui |)aye une discrétion. Mais considérez, s'il vous 
plaît, que ce n'est pas trop qu'un poulet pour douze 
galants, et que ceux pour qui j'écris, au moins ceux de 
leur pays, ont une si étrange façon de se faire enten- 
dre qu'il semble qu'ils partent d'amour quand ils ne 
font que des compliments'. Ne trouvez pas étrange, 
qu'étant leur secrétaire, j'aie en quelque sorte imité 

' Bougningens (Buckingham), CarlisleetHnlland. Carli8len*4- 
toU pat coqael, il éloit «érieu^L; Holland rajoloit M"« de Ghe-* 
vreufe (T.). — Lp comte de Carli.-le el le comte de Holland avaient 
été envo^éà en France, en 1Q35, pour traiter du mariage de la 
reine d'Angleterre. Quant à Buckingham, on connaît ses succès à la 
cour de France. 

' M"« de Chevreuse diFoit qu'on avolt tort de dire que ces gens- 
lA parloient d'nmonr, que ce n'étoientqoe de pures civilités (T,). 



252 LETTHES DE VOITURE. 

leur style, et soyez assurée que si je n*eusse eu à parler 
que pour moi, je me fusse contenté de dire que je suis, 
mademoiselle, avec toute sorte de respect, votre, etc.\ 

85. — À MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE LA VALETTE. 

A Paris, le 12 octobre 1635^ 

Monseigneur, dites la vérité : combien y a*t-il que 
vous n'avez songé si les quatre derniers livres de 
TÉnéide sont de Virgile ou non, et si le Phormion est 
de Térencelf Je ne vous interrogerois pas si librement ; 
mais vous savez que dans les triomphes, les soldats 
ont accoutumé de railler avec leurs empereurs, et que 
la joie de la victoire donne des libertés que sans cela 
l'on n'oseroit jamais prendre. Avouez-nous donc fran- 
chement combien il y a que vous n^avez pensé à la 
petite Erminie, aux vers de Catulle et à ceux de M. Go- 
deau. Si est-ce, monseigneur, que quand vous auriez 
oublié tout le reste, vous devez vous souvenir toujours 
de son Benedicite ' : car personne n'eut jamais plus 
de raison de le dire que vous, et ne fut tant obligé de 
rendre grâces au dieu des armées. Â dire le vrai, la 
conduite et la fortune avec laquelle vous avez sauvé 

* Après ceUe lettre, il faut lire la romance espagnole, Fuera, 
fuera, etc. (T.). — Voye» t. II, aux Poésies, 

' Pendant la campagne de 1635, sur le Rhin. 

' La première pièce que le cardinal de Richelieu vit de M. Go- 
deau, et qui lui valut Tévêché de Grasse pour un jeu de mots que 
tout le monde sait ( T.). — Cette pièce, une des meilleures de l'au- 
teur, est une paraphrase du Cantique des trois Enfants : Benedicite 
omnia opéra, Domine, etc. 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1635). 253 

la nôtre * est un des plus grands miracles qui se soient 
jamais vus dans la guerre, et toutes les circonstances 
en sont si étranges que je les mettrois au chapitre des 
menteries claires % si nous n'en avions tant de témoins 
et si je ne savois qu*il n'y a point de merveilles que 
l'on ne doive croire de vous. La joie que cela a donnée 
ici à tout ce que vous aimez n'est pas une chose 
qui se puisse représenter. Mais vous pouvez vous ima- 
giner, monseigneur, que les personnes qui étôient 
autrefois ravies de vous ouïr chanter ou de vous faire 
voir des vers, doivent être infiniment contentes, à celte 
heure qu'elles entendent dire que vous faites lever 
des sièges, que vous prenez des villes, que vous battez 
des armées, et que la principale espérance du bon 
succès de nos affaires est fondée en votre personne. 
Je vous assure que cela est écouté en ce lieu avec tous 
les sentiments que vous sauriez désirer, et que, sans 
que vous y pensiez, vos armes font ici des conquêtes 
qui sont plus à désirer que toutes celles que vous 
pourriez faire delà le Rhin. Quelque ambitieux que 
vous puissiez être, cela vous doit donner envie de 
revenir, car en vérité, monseigneur, ce n'est pas une 
bataille qui est aujourd'hui la plus belle chose du 
monde à gagner; et vous m'avouerez vous-même qu'il 
y a telle rose de soulier * qui vaut mieux que neuf 
cornettes impériales * . Je suis, monseigneur, votre, etc. 

< Construction irrégulière blâmée par le P. Bouhours (itemor- 
ques nouvelles, etc., p. 64). 

' Ceci est mis pour imiter le jargon de Croisilles. Voyez Hist»' 
riettea, t. IV, p. 16. 

' 11 aimoil fort qu*on fût bfeii chaussé ( T.}. 

* Au combat entre Vaudrevange et Boulay en Lorraine» où Gai- 
I. 22 



964 LETTRES DB VOITORB. 

86. — AU HÉMB. 

[NoTembre, 1«8B|. 

Monseigneur, il vous semble qu'il n'y a qu*à écrire^ 
et V0U3 en parler bien à voire pise, vous C[ui n*avez 
rien à faire qu'à commander à douze mille hpmmes et 
à résister à trente mille autres. Hais si vous aviez i 

• . • • . # 

voir et à considérer trois ou quatre personnes cfai sput 
ici, vous trouveriez qu'on a bien d'autres choses à pen- 
ser. S( vous étiez en ma place, je suis assuré qu'il ne 
vous resteroit pas plus de loisir qu'à moi. Je meurs 

r 

d'envie que vous y soyez pour voir comfnent vous 
vous en pourriez démêler, avec cette conduite dont on 
vous loue tant et cette merveilleuse prudence qui vous 
a déjà tiré de tant d'autres périls : cg^r je vous avertis, 
monseigneur, qu'au retour de la guerre qui vous oc- 
cupe maintenant vous aurez à eu faire ici une plus 
dangereuse. Vous y trouverez des ennemis beaucoup 
plus braves et plus fiers que les Allemands; et vous, 
qui par votre adresse venez de sauvier tant de mil- 
lions d'âmes, vous aurez bien de la peine à échapper 
vous-même. Il n'y a point de retraite à faire devant 
eux, et c'est assez de les voir pour être défait. Il y a 
entre autres un certain Bras de fer* qui est la plus re- 
doutable créature que le soleil voie aujourd'hui, fi 
n'y a point d'arme qui puisse résister à ses coups ; il 
brise tout ce qu'il touche , et toutes les cruautés des 
Croates ne sont point comparables aux siennes. Je 

Ut, aT9c neuf milU chevaux, av^il dresié une einl»uacadQ au car- 
dinal et au duc de Saxe-Weymar (27 veptemlsra). Oq prit AUX «Rr 
nemis neuf corneUes et quantité d'oi&ciers. 
< Voyes plus \m, j^age 262, noie 1. 



AU CARDINAL 0fi LA YALeTTE (1635). 265 

sftfè, ifiofisèigneur, que vous cotmoissez ceux dont Je 
vous parloi et que déjà, en quelques occasiofis, vous 
TOUS êtes refi(!dtitré avec eux; mais ne vous imagine^ 
pas de les trouver comme vous les ave2 laissés : leurs 
forces sont augmentées depuis quelque temps,- et leur 
puissance est venue à tin poirit qu'il n'y à plus rien 
qui leur résiste. Il ne se passe jour qu'ils ne fassent 
des prises jusque dans les portes de Parisi Ils pren- 
nent, ils tuent; ils saeca^nl tout ce qu'ils rencontrent ; 
et tandis que vous vous amdses à défendre la frontière* 
ils mettent en feu le coeuf du royaume. Que ce que je 
vous dis pourtant ne vous fasse pas appréhender de 
revenir; et n'ayant pas eu de peur en tant de ren- 
contres, où tout autre que totts éti auroit eu, ne com- 
mencez pas à craindre en celle-ci : car encore qu'ils 
ne prennent personne à merci^ je crois qu'il y aura 
quartier pour vous» et que si vous tombez entre leurs 
mainSf ils vous traiteront avec toute la douceur que 
l'on doit à un prisonnier de votre mérite« Selon que 
je puis juger, ils espèrent de vous montrer en cet état ^ 
et il me semble qu'ils ne peurroient pas avoir tant de 
joie de vo« victoires comme je vois qu'ils en .ent# 
s'ils ne croyoient qu'elles doivent honorer les leurs î 
mais ils seront ravis de voir à leurs pieds le dompteur 
de Galas % et de faire connoitre que celui qui a été 
le bouclier de toute la France n'aura pu se mettre à 
couvert de leurs coups. Aussi connois-je en eux une 
ihctoyàblê impatictice pour votre retour, et je suis 

* llftthiu, domte de GsUab,- feld-maréchAl au sertice de l'em-' 
pereur, mort à Vienne en l(i47. 



256 LETTRES DE VOITURE. 

assuré qu*il n*y a point d'homme en France qu'ils dé- 
sirent tant tenir que vous. Je vous donne cet avis, 
monseigneur, afin que ià-dessus vous preniez vos me- 
sures pour vous défendre, ou qu'au moins vous ne 
chérissiez pas si fort le titre de Victorieux, que vous 
ne vous résolviez de le perdre ici. Pour moi, quoi 
qu'il en puisse arriver, je vous avouerai que je souhaite 
fort que vous y soyez : car je n'aurai point de joie jus- 
qu'à ce que j'aie l'honneur de vous voir, et de vous 
dire au coin de votre feu les soins, les inquiétudes et 
les alarmes que vous avez donnés à toutes les per- 
sonnes qui vous aiment. Je suis, monseigneur yvotre^etc. 

87. — AU HÉHE. 

[A Parif , décembre 1635]. 

Monseigneur, encore faut-il que vous ayez quelque 
mortification dans vos triomphes, et qu'ayant à toute 
heure le plaisir d'entretenir des gens de guerre tout 
votre soûl, vous preniez pour un moment en patience 
l'entretien d^un homme de lettres. Nous ne saurions 
souffrir à Paris que vous soyez si aise à Metz S et ne 
pouvant pas empêcher vos joies, nous voulons au moins 
les interrompre. Je n'aurois pourtant pas été si hardi 
que de l'entreprendre, s'il ne m'avoit été commandé 
par une dame à qui rien ne se peut refuser, et à la- 
quelle ceux mêmes, à qui se soumettent les armées et 

* Il fat fait (24 man 1635) goaverneur de la ville et évèché de 
MeU et pays meuln par la démission du duc de la Valette son 
frère, qui devint, à la même époque, gouverneur et lieutenant gé- 
néral pour le roi, en Guyenne, eonjointement avec le due d'Ëper- 
non, son père. 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1635). 257 

leurs généraux» ne se feroient pas de difficulté d'obéir. 
Il est vrai, monseigneur, que toutes les fois que je m'i- 
magine de vous voir avec huit ou dix mestres de camp 
à Tentour de vous, j'ai pitié de Térence, de Virgile et 
de moi; je plains extrêmement ceux qui désirent ici 
que vous vous souveniez souvent d'eux, et je suis as- 
suré gu'il n'y a point de si petit bastion en votre place 
qui ne vous soit plus considérable et que vous n'ai- 
miez beaucoup plus que moi. Toutefois je n^osois pas 
en murmurer; je considérois qu'il y avoit quelques 
personnes qui avoient plus de droit de s'en plaindre, 
et je ne voulois pas avoir de différend avec un homme 
que Ton dit qui peut disposer de toutes les troupes du 
maréchal de la Force * . Mais à cette heure que l'on m'a 
donné la hardiesse de parler, et quMl y a ici des per- 
sonnes qui m'avoueront de tout ce que j'écrirai, je ne 
craindrai point de vous dire que c'est ime chose ex- 
trêmement pitoyable, que votre affection, qui étoit il y 
a peu de temps partagée entre les plus aimables per* 
sonnes du monde, soit maintenant donnée au pillage 
aux gens d'armes. Je ne suis pas bien maître de moi, 
et tout mon esprit se renverse, quand je songe que la 
place qu' avoit en votre cœur la plus adorable créature 
qui fût jamais S est peut-être à cette heure tenue par 

* Le 3 octobre, le cardinal étant venu trouyer le rot à Saint- 
Mihiel, reçut Tordre de retourner en Lorraine et de se Joindre aux 
troupes du duc de Weimar et à l'armée du duc d'Angoulème et du 
maréchal de la Force. Les quatre armées réunies formaient qua- 
rante mille tiommes (voyez les Mémoires du cardinal de la Valette, 
par Jucq. Talon, son secrétaire]. 

^ M<°<: la Princesse (T.). On disait que le cardinal était son amant. 
Voyez Tullemant, historiette de JA^^ la Princesse, 1. 1, p. 175. 

22. 



%d% 1»ËTTRB8 OB VOnURB. 

le eelonel Hébron S que i/l^ àè [Gombalet] el W^^ àé 
Rambouitlei ont quitté la leur à un aide de camp^ dâ 
à un sergeni^major^ et que voua aurez donné la nùenae 
à quelque misérable anspesaade. Cette pensée, ntonsei* 
gneur« nous met tous ici dans une tristesse qui ne se 
peut exprimer. 11 n*y a qu une personne qui est plus 
éonstante que les autres, et qui assure que Ton ne 
doit pas eroire de vous une si grande injustioe. Celle 
dont je vous parle est une demoiselle' blonde, blandbe 
et grasse, plus gaie et plus belle que les plus beaux 
jours de cette saison, et telle qu'à peine en trouveriez* 
vous trois en tout le pays messin si bien faites qu'elle. 
Elle a des yeux dans lesquels il semble que toute k 
lumière du monde soit renfermée, un teint qui obsouF- 
cit toutes clioses, une bouche que toutes celles du 
monde ne sauroient assez louer, pleine de traits et de 
charmes, et qui ne s'ouvre et ne se ferme jamais 
qu*aveo esprit et avec jugement. Selon que je la viens 
de dépeindre, vous ji^erez bien que c'est une beauté 
fort différente de celle de la rerne Épicharis^ Mais si 

' Ou mieux Hepburn , Écossais au service de France, où il de- 
vint niestre de camp dans l'armée du cardinal de la VaieUe. 11 fut 
tué l'année suivante devant Saverne. 

' W^ dé BonffcH)iT : Ta Vat«tte en devtnl «nmareox atlssi for- 
tement qu'il l'avait été de sa mère. 

3 MiB^de Corbec de Beausse, autrefois M^^^du Pré, cousine de 
if. Arnauld, maigre et noire. On la nomma Épicliaris dans la ga- 
lanterie où elle faisoit la reine des Ëgypiicns. 11 y avoit je ne sais 
quel ordre pour cela, et comme ell« ^toit messine, cela alla asseï 
avant dans rAllemagne (T.). — On trouve à compléter cette note 
dans les Mémoires de l'abbé Arnauld, qui avait connu Mtl« du Pré 
à Verdun, dont le marquis de Feuquières, son oncle, était gôuver* 



AU GAROmAi DE LA VALETTE (l63ô). ÎS§ 

elle n^eet pas si Égyptienne qu^elle, elle ne laisse pai^ 
d*étre pour le moins aussi Yolèuse. Dès sa première 
eilfaiice elle vola la blàfncfaeur à h helge et à Tivoiré^ 
et aux perles Féelal el la netteté. Elle prit la beauté 
et la lumière des astres , et enoore il ne se passe guère 
de jours qu'elle ne dérobe quelque rayon au soleil, éf 
qu'elle ne s'en pare à la vue de tout le monde. Der- 
iiièremtenti en une assemblée qui te fit au Louvre^ elle 
dtii la grâee et le lustre à tontes les dames et aux di*^ 
mants qui la couvroient; elle n'épargna pas même les 
pierreries de la couronne sur la tête de la Reine» et 
elle en m% enlever ce qui y étoit de plus brillant et 
de plus beau. Cependant^ quoique tout le monde cor» 
noisse sa violence, personne ne s'y oppose; elle fait 
avec impunité ce qui lui plaît, et bien (p'il se trotnré 
à Paris des gens qui prennent les dues et pairb dès le 
lendennain de leurs noces ' i il n'y a pas d'bemmes assez 
baardis pour entreprendre de l'arrêter. Maïs ^noîqu'elle 
soit ernelle pour tout le mohde^ elle me temMè assez 
douco pour ee qui vous r^rde.> Elle m'a commandé 

neur. Elle avait institué un ordre de chevalerie qu'elle avait nommé 
Vordre des Égyptiens, parce qu'on n'y pouvait être admfs qu'on 
n'eût fait quffique larcin* gàlani. fille 8>n était faite la reine sous le 
nom û'ÉfHchàri^, fet tous les clievaliers portaient, avec un ruban 
gris â» lin et vert, nne gritfe d'or stee cet mots : Bien né wt échappe. 
■ M. de Puylaurens^ arrêté 1» t4 février 1635, quelques mots 
après Fon mariage avec W^^ de Ponteiiâteau, nièce du cardinal de 
Biclieiieù (voyez plus haut, p. 04). — Du reste, Puylaurens sem- 
blait avoir prévu cé((e aventure, lorsqu'ilf disait, aU moment où on 
hii oflî'àtl l« durhé-paîrk! cbmtné uOe garantie contre les terigeancés 
dn cardinal ; «' Eh ! quMmporte ta duthé-^palfte, pafeque Son Eml- 
neooe fait mieux couper la tète à un pair qn'à un bourgeois?* 



260 LETTRES DE VOITURE. 

de VOUS dire qu'elle n*a point les défiances que les 
autres ont de vous, et qu'en reconnoissance de cela, 
elle vous prie de lui envoyer six arcs triomphaux du 
reste de votre entrée, quatre douzaines d'exclamations 
publiques, et les œuvres poétiques du landgrave de 
Hesse. Je vous conseille de faire exactement tout ce 
qu'elle désire, et d'éviter, sur toutes choses, de vous 
mettre mal avec elle : car si elle entreprend de vous 
faire du mal, votre compagnie de gendarmes, celle de 
vos chevau- légers ne vous empêcheront pas d'être 
pris. Metz n'est pas une assez bonne place pour vous 
défendre contre son pouvoir. Mais, monseigneur, je 
ne considère pas que je vous entretiens trop longtemps 
parmi tant d'affaires que vous avez, et si je fais ma 
lettre longue, je crains que vous ne remettiez à la lire 
quand la paix sera faite. Je serois pourtant bien fâché 
que vous n'en vissiez pas la fin, puisque ce qui m'im- 
porte le plus est que vous n'y lussiez pas les protesta- 
tions très-sérieuses que je vous fais, que de tant de 
persoitaies qui ont reçu de vos bienfaits, il n'y en a 
point qui soit avec plus de zèle et de respect que moi, 
votre, etc. 

88. — AU MÊME. 

[Janvier i636]. 

Monseigneur, j'ai fait voir à M. de S. H**% à M. de 
S. R*** et à M. de S. Q*** l'endroit de votre lettre où 
vous parlez des domestiques de Monsieur. Je vous ré- 
ponds qu'ils ne l'ont trouvé nullement bien , et je sais 
que M. des Ouches *, à qui je n'en ai pas encore voulu 
parler, ne le trouveroit guère meilleur. De sorte que 

* PreiriitT écuycr de la duchesse d'Orléans. 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1636). 261 

si je me Toulois préparer contre les menaces que vous 
me faites , vous pouvez juger que je ne manquerois 
pas d*amis , et que si je vous écris à cette heure, ce 
n'est pas tant par crainte que par une véritable af- 
fection, et une inclination naturelle que j'ai à vous 
obéir. Outre ceux que je viens de nommer, il y a 
encore ici d'autres personnes plus braves, et avec qui 
il seroit plus dangereux d'avoir querelle , qui n'ap- 
prouvent pas que je me travaille pour vous donner du 
plaisir, et qui ne trouvent pas raisonnable que vous en 
puissiez recevoir quelqu'un en ne les voyant pas. A la 
vérité, monseigneur, puisque votre absence traverse 
toutes leurs joies, il seroit assez juste que vous n'en 
souhaitassiez point d'autre que celle de les revoir, et 
qu'en attendant celle-là vous ne fussiez point capable 
d'aucun divertissement. Je suis témoin que tous ceux 
que Ton reçoit ici en cette saison ne les empêchent 
pas de se souvenir de vous, et de souhaiter continuel- 
lement votre retour. Le froid et les neiges des monta- 
gnes d'Alsace les transissent * et les font trembler tous 
les jours dans les plus grandes assemblées ; et la crainte 
des embûches des Cravates leur donne l'alarme à toute 
heure au milieu de Paris. Mais , ce qui est le plus 
étrange , et peut-être ne vous semblera pas croyable, 
j'ai vii M^^® [de Bourbon] et W^^ [de Rambouillet] être 
tristes pour l'amour de vous dans le bal, et soupirer 
en attendant des violons. Je ne sais pas, monseigneur, 
ce que vous jugerez de là , ni quel avantage vous en 
tirerez ; mais moi , je suis assuré que quoi qu'elles 

' Le cardinal de la Valette partit de Tool le 18 janvieri pour 
ravitailler Haguenau et Golinar invesUs par les Impériaux. 



LBTTBBS DE VOITURB. 

poiiseBi faire pour vous à rareiiir, elles neTOilspcnii^- 
roieni jamais donner une plus grande preuve èé léiif 
affecUon* L'autre jour, que je monlrdis la deftiièré 
lettre que vous m'aves fait rhonneiir de m'écriré^ 
comme j^élois à Tendroit où tous me maftdies que 
vous élicB prêt de t>arlîr^ au lieu de lire, en Alsace, je 
lus, en Thrace : Bfas de fer \ qui n'a fias accoutuméi 
romme vous savez, de s'éiAouvoir de rien^ devint pâle 
comme mon collet ^ et dit d'une voix étonnée : En 
Thrace, monsieur ! et une autre personne qui étoil 
proche, et qui sait un peu mieux la cartonne laissa pas 
d*étre un peu émue. Je voudrois bien, monseignéurf 
vous entretenir de votre épùuse '; mais je n'en sauroiè 
parleTi car on n'en peut dire que des choses iiicrdya^ 
blés, et il n'y a plus rien en elle que l'eti puisse dé- 
crire. Ce que vous y avez vu d'aimable , d'admirable 
et dé charmant, a toujours augmenté d'heure en hèurei 
et on découvre tous les jours en elle de nouveaux tré- 
sors de beauté, de générosité et d'esprit. Au reste, je 
vous puis jurer qu'elle a eu en votre absence toute là 
conduite que vous sauriez souhaiter, le èais <|u'il eoiiH 
un certain bndt qui Sans doute voiisaura doiiBé quél«* 
que soupçon d'elle, car vous autres Africains *i je 
vous conneis ; et il est vrai qu'il y a un galant de bonne 
maison, et qui peut avoir un jour beaucoup dé bien % 

* Le CéOmmentaire ni les Hiitorielleê rte nous apprennent risa 
iurla personne q'ii était surnommée ainsi. 

> Mn« de Combalet. Voypz Hiitoriettes, t. UT, p. 13. 
' il appeioii airidi le cardinal dé ta Vàlétie à causé de ëoh teint, 
et parée qu'il avoit dit qu'il almoit les Africains (T.). 

* Gaston d'Orléans. Voyes plus haat, page 247. 



AU CARDINAL DE LA VALBTTB (1636). §6t 

qui la voit assez volontiers. Mais je vous assure que 
parmi cela elle a lous les senlimeiils que doit avoir 
une femme ir&Srsage et très-prudente, et que vous lui 
aariev inspirés vousHoiêmQ. 8aps mentir, monsei- 
gneur, si vous uc vous êtes bien endurci le cœur 
parmi les Suédois, le souvenir de toutes ces person- 
nes vous doit donnef une extrônae envie dç revenir, 
et quelques charmes qu*ait la gloire, vous ne devez pas 
tfoiiver qu'elle en ait tant qu'elles. Hâles donc votre 
re(<)ur le plus qu'il vous sera possible, et faites qu'au 
nfioips pour quelque temps votre ambition se tourne 
4ê \evff côté. Aussi bien, quand la fortune vous mène- 
rgit victorieu.v jusque dedans Prague, je ne m'imagine 
pas qu'elle vous puisse être vérilablemeut favorable, 
çu vous éloignant d'ici, Iln*y a point deconquète delà 
le Rhin ni delà le Danube qui vous dût pleinement 
çgjtisf^irQi et toute l'Allemagne no vaut pas un fau- 
bourg de deçà. Je çuiS| monseigneur, voire, etp. 

Post-data K — Depuis cette lettre écrite, il est 
venu un courrier qui a donné l'avis que vous étiez 
dans Golmar '. Je vous assure que cette nouvelle a 
plus réjoui la cour que tous les bals qui s'y donnent, 
et que tons les ballets qui s'y préparent; particulière- 
ment sept ou huit personnes en ont eu une joie et une 
satisfaction influie. A la vérité on se peut consoler de 
l'absence de ses amis, quand ils font les choses que 
vous faites ; et il n'y a personne de ceux qui vous ai- 

' Ce post-data est porté par erreur à la suile de la leUre 18S, au 
due d'Englilen, sur la copie de Conrarl et à la suite de la lettre 82 
(89) dans les éditions. 

' Le capdioal de la Valette eot|F» daniColmar le 37 jaiiw«r* 



264 LETTRES DE VOITURE. 

ment le mieux qui dût désirer que vous eussiez été 
ici plus tôt. Sans mentir, monseigneur, cela est bien 
glorieux de secourir les alliés du roi, en dépit de l'hi- 
ver et des ennemis, et que vous, qui ne participez 
point aux réjouissances publiques, vous soyez le seul 
qui les justifiez et qui nous donnez sujet d'en faire. 

89. — AU m£me. 

[Août 1636]. 

Monseigneur, je voyois beaucoup de raisons de ne 
pas espérer sitôt de vos lettres , et je jugeois bien 
qu'une personne qui faisoit tant de choses n'en pou- 
voit pas beaucoup écrire. Je me contentois d'entendre 
ici toutes les semaines crier votre nom et vos vic- 
toires, et de pouvoir apprendre de vos nouvelles en 
les achetant. Mais il est vrai qu'il était temps que 
vous me fissiez l'honneur que j'ai reçu de vous, et 
l'insolence de quelques gens commençoit à m'être in- 
supportable, qui disoient tout haut que le temps de 
leurs prophéties étoit arrivé, et que je me verrois 
bientôt avec eux comme une personne privée. Il y en 
a même qui ont pris cette occasion de tenter ma fidé- 
lité. Vous ne sauriez croire, monseigneur, quels avan- 
tages l'on m'a ofierts pour me faire promettre de 
quitter votre parti cet hiver, et de prêter mes grifies 
contre vous deux fois par semliine. Cependant, quoique 
cesofires m'aient été présentées par la plus charmante 
bouche du monde, j'y ai résisté avec toute la constance 
que je suis obligé d'avoir pour un homme à qui je dois 
toutes choses, et que je trouve d'ailleurs si à mon gré, 
que, quand il m'auroit toujours haï, je ne me pourrois 
jamais empêcher de le respecter et de le servir; de 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1636). > 265 

sorte, qu'encore que j'aie à Paris ces attachements que 
ne manquent jamais d'y avoir ceux qui ne songent pas 
à commander des armées, et qui ne sont pas capables 
de ces hautes passions qui tiennent à cette heure un 
peu plus de la moitié de votre âme, je suis prêt d'en 
partir toutes les fois que vous me l'ordonnerez, et je 
quitterai pour vous aller trouver une personne jeune, 
gaie et brune. Je n'attends pour cela que d'en avoir 
une honnête occasion ; et si les ennemis, comme je 
le crois, ne vous osent attendre que derrière leurs 
murailles et vous obligent à un siège, je ne manquerai 
pas de me rendre auprès de vous. Aussi bien, pour 
dire le vrai, j^aime mieux être assiégeant qu'assiégé; 
et les Espagnols sont si près de Paris, que quand je 
n'en sortirois pas pour l'amour de vous, je le pour- 
rois faire pour l'amour de moi. On rompt tous les 
ponts d'alentour ; on est prêt à toute heure de tendre 
ici les chaînes; et lorsque nous portons la terreur 
jusque sur les bords du Rhin, nous ne sommes pas 
bien assurés sur ceux de la Seine '• Dans le déplaisir 
que me donne ce désordre, je vous avoue, monsei* 
gneur, que je reçois quelque consolation de voir qu'en 
un temps où nos affaires vont mal de tous côtés, elles 
prospèrent du vôtre, et que, tandis que notre armée 
de Picardie se retire dans les villes, que celle que 
nous avons en Bourgogne languit dans les tranchées, 
et que nous ne faisons guère mieux en Italie, vous 

' Les Espagnols, après avoir envahi la Picardie, avaient passé 
la Somme et refoulé jusqu'à Compiègne les troupes chargées de 
défendre la frontière. C'est alors que l'épouvante fut au comble 
dans Paris, et que Tordre fut donné de rompre tous les ponts de 
rOise, afln de prCâcrvcr la capitale. 

I. 23 



S66 LBTfRB8 DE V0ITDM. 

arrètieE Galas dans ses retranehements, vous pveniec 
des places à sa vue, et que vou^ soyex le seul conque^ 
rant et le seul victoriegs. En effet, sans faire passer 
les ebeses pour autres qu'elles ne sont, les seuls pro- 
grès que nous avons faits cotte année nous sont ve- 
nus par votre moyen ; 

T9 copiai, U eamiUum, et ÎÊtoê 
PrœbenU Dffof . 

Je vous supplie donc, monseigneur, dç me eaipp^iKl^r 

d'î^Ucr prendre part à vos prospérités ^t d'altof Y(Hr 
noice bonne fortune au seul li^u Qt| elia est ffEi^inf^jB^nlr 
Aussi bien, sans faire le vaillant, les «^ploitft (I9 M* Û^ 
Simple^erre ^ ne n^e laissent point dormir, §t j*pi fit- 
taché au pommeaa de moi^ épéc lrpi§ le^trei de la 
petite Flamande, que je veui^ ipettpe 4an§ Iq corps 
d'uQ Allemand. 

Sed quid ago? cum tnihi sit itiççrium trQ^q^illQn^ 
sis animo^ arij ut in bello, in aligna maju^pula 0ur§ 

negotiove verssre Cum igUur mihi efit expia- 

rafi^m Uàenter esse risurum , scribam ad te pluri- 
bus. Je n'ai pas craint de mettre ençorQ c^lui^ci, 
puisqu'il est de Cicéron, et je ipettrai dans mes letr 
très le plus de latin possible, puisquQ vouii me dir 
tes que vous n'en \m^ plus que là : car, en vérité» ce 
seroit dommage que vous p^b|i^ssiez Iq vôtrpi Au 
pis allQr, si vous l'oubliez, je m'oflre de vqus le fap- 
prendre cet hiver. Je vpijs moiitr^rai }^^ piMS beaui: 
passages de Virgile, d'Hopace et de Térence; je vous 
expliquerai les jf^lus difficiles et je vous ferai connoUre 
les grâces secrètes et les beautés les plus cachées de ees 

* M. de Simpleserre, dont il a parlé ci-devant (T.) : où? 



A limslBCH *** (1686). iUV 

àiitelirs^là) en nn itiot, je vous rendrai tout ce ^«e 
vom m^ftveB prèle. Je suis, monseigneur, Votre, etc. 

90. — A MONSIEUR **** 

(Aprèl qde là vilté de Gorbiè ent ^lé reprise sar lès Ëtpagnbii ptr 

FarméedlBroi). 

D« Pariî, le 24 iiotefnbrft 4686; 

Monsieur^ je voud avoue que i*aime ft me venger, 
et (]u*aprës avoir soufTert durant deu.t mois que vous 
vous soyez moqué de la bonne espérance que j'avois 
de nos affaires^ vous eh avoir ouf condamner la coti- 
duite par les événements et vous avoir vu triompher 
des victoires de nos ennemis, je suis bien aise de vous 
mander que nous avons repris Corbie '. Cette nouvelle 
vous étonnera^ sanè doute, aussi bien que toute TËu- 
rope; et tous trouverez étrange que ces gens que vous 
tenez si sages, et qui ont particulièrement cet avan- 
tage sur nous de bien garder ce qu'ils ont gagné, aient 
laissé reprendre une place sut laquelle oii ()ouvoil 
juger qtie toriiberoit tout Teffort de cette guerre, et 
qui, étant conservée, ou étant reprise, devoit ddnnei* 
pour cette année le prix et Thonneur des armes ft 
l'un bu ft Tautre parti. Cependant ncrus en sommes 
les maîtres. Ceux que Ton avoit jetés dedans oitt été 
bien aises que le roi leur ait permis d*en sortir, et ont 

« Mtê. de Conrari, in-4, t. X. p. 573 bis, et fn-folfo, t. XIV^ 
p* S 19. -* Plusieurs erUiqiies se sont évertnét en Tain à cheN* 
cher le nom du personnage à qui eelle lettre aurait été adreaisée« 
et qui n*e8t indiqué sur aucune des deux copies. Mais est-il bien 
sûr que la lettré, où plutôt le factum de Voilure, ait été écrit à 
quelqu'un, et que ce prétendu partisan de l'Espagne ne Tienne pas 
là uniquement pour amener le panégyrique de Richelieu ? 

' 14 novembre 1636. 



868 LETTnES DE VOITUBE. 

quitté avec joie ces bastions qu'ils avoient élevég et 
sous lesquels ils sembloient qu*ils se voulussent enter- 
rer. Considérez donc, je vous prie, quelle a été la fia 
de cette expédition qui a tant fait de bruit. II y avoit 
trois ans que nos ennemis méditoient ce dessein, et 
qu'ils nous menaçoient de cet orage. L'Espagne et 
rAllemagne avoient fait pour cela leurs derniers efforts. 
L'empereur y avoit envoyé ses meilleurs chefs et sa 
meilleure cavalerie. L'armée de Flandre avoit donné 
toutes ses meilleures troupes. Il se forme de cela une 
armée de vingt-cinq mille chevaux, de quinze mille 
hommes de pied et de quarante canons. Celte nuée, 
grosse de foudres et d'éclairs, vient fondre sur la Picar- 
die qu'elle trouve à découvert, toutes nos armes étant 
occupées ailleurs. Ils prennent d'abord la Capelle * et le 
Càtelet ^ Us attaquent et prennent Corbie ' presque en 
un même jour. Les voilà maîtres de la rivière : ils la 
passent. Us ravagent tout ce qui est entre la Somme à 
l'Oise : et tant que personne ne leur résiste, ils tiennent 
courageusement la campagne, ils tuent nos paysans et 
brûlent nos villages. Mais sur le premier bruit qui leur 
vient, que Monsieur s'avance avec une armée et que 
le roi le suit de près, ils se retirent, ils se retranchent 
derrière Corbie , et quand ils apprennent que Ton ne 
s'arrête point, que l'un marche à eux tête baissée, 
nos conquérants abandonnent leurs retranchements. 
Ces peuples si braves et si belliqueux, et que vous 
dites qui sont nés pour commander à tous les autres» 

' 10 juillet. 
' 2 août. 
s 15 août. 



A MONSIEUR *** (1686). 269 

faient devant une armée qu*ils disoient être composée 
de nos cochers et de nos laquais ; et ces gens si détermi- 
nés, qui dévoient percer la France jusqu'aux Pyrénées, 
qui menaçoient de piller Paris et d*y venir reprendre 
jusque dans Notre-Dame les drapeaux de la bataille 
d'Avein, nous permettent de faire la circonvallation 
d'une place qui leur est si importante, nous donnent 
le loisir d'y faire des forts, et ensuite de cela nous la 
laissent attaquer et prendre par force à leur vue. Voilà 
où se sont terminées les bravades de Piccolomini, qui 
nous envoyoit dire par ses trompettes, tantôt qu'il sou- 
haitoit que nous eussions de la poudre *, tantôt qu'il 
nous vint de la cavalerie, et quand nous avons eu l'un 
et l'autre, il s'est bien gardé de nous attendre. De 
sorte, monsieur, que, hors la Capelle et le Câtelet, 
qui sont de nulle considération, tout le feu qu'a pro- 
duit cette grande et victorieuse armée a été de prendre 
Corbie, pour la rendre et pour la remettre entre les 
mains du roi avec une contrescarpe, trois bastions 
et trois demi-lunes qu'elle n'avoit pas. S'ils avoîent 
pris encore dix autres de nos places avec un pareil 
succès, notre frontière en seroit en meilleur état, et 
ils l'auroient mieux fortifiée que ceux qui jusqu'ici 
en ont eu commission. 
Vous semble-t-il que la reprise d'Amiens ', ait été en 

* Les armées du roi manquaient de jioudre. Un nommé Sabalier 
en avait obtenu le privilège ; mais il avait mal pris ses mesures, et 
n'en avait pas fabriqué la moitié de ee qu'il en fallait. Le roi ren- 
dit alors une ordonnance qui levait le monopole et autorisait tout 
le monde à en fabriquer. En attendant, on trouva le moyen d'en 
faire venir de Hollande. 

' En '7597, le 26 septembre, sur les mêmes Espagnols. 

33. 



Î70 UTîHElS DB TOITOIIB. 

rien phis iniportanié où plus gknrieuâe que erite^- 
éi? Alors la puissance du royaume n'étoU point di^- 
refilé ailleurs; toutes nos forées furent jointes éa-^ 
semble pour cet eflbrt^ et toute la France se trouva 
•dèYânt nne place. Ici, au oontrairoi il nous a fallu 
reprendre eelle-èi dans le fort d'une înfiniM d*au^ 
très aflairès qui nous pressoî^nt de tous cétés» en m 
temps où il sefmbloit que cet État fât épiiisé de toutes 
ehoâes, et en une saison en laquelle* outre les hommes, 
nous STions otœre le oiel à coitibatlre. Et au lieu qiie 
devant AMien» les Espagnols n'eurent une armée que 
ëinq mois après le siégé, pour nous le faire leter, ik 
eu aYoient une de quarante mille hommes à Corbie, 
devant que oolui-ci fût commelicé. Je m'assure qoe 
si cet événement ne vous fait pas devenir bon Fran- 
çais, au moins il vons mettra en eolèrè contre les Es- 
pagnols, et que tons aurez dépit de vous être affiee- 
tionné à des gens qui ont si peu do vigueur etqni se 
savent si mal servir de leur avantage. 

Cependant ceux qui^ en bàinedeeeluiqui gouverne, 
haïssent leur proprepaysj et qui, pour perdreun homme 
seul^ voudroient que la France se perdît, se moqiioient 
de tous les préparatifs que nous faisions pour remédier 
à cette surprise. Quand les troupes que nous avions ici 
levées prirent la rouledePicardie,iIsdiâoientqueè'é- 
toitdes victimes que Ton allait immoler à nosennemis, 
que cette armée se fondroit aux premières pluies, et 
(j[ae ces soldats qui n'étoient point «guéris fetroient 
au premier aspect des troupes espagnoles. Puis, quand 
ces troupes dont on nous menaçoit se furent retirées, 
et que l'on ^it desseiu de bloquer Corbie, on cea*' 



A MOH»lfi(JR *** (f6JI6). S7I 

âéiana eiioore cette réséhition. On diaoii qn*i\ étirii 
îhfailtibte qiie les Espagnols Tauroîent pearvoe dé 
toutes les choses nécessaireSi ayant eu deux mois dé 
loisir pour cela* et que nous consommerions devant 
eètte place beaucoup de millions d*of et beaucoup de 
millierÉ; d^hômmes pour Tavoir peut-être dans trois 
ans. Haïs quand on se résolut de Tatiaquer pai* force, 
bien avant dans le mois de novembre, alors il n'y eut 
perionne quinecriàt^ Les mieux intentionnés avouoient 
qu'il y avoit de l'aveuglement, et le§ autres disoient 
qu'on avoit peur que nos soldats ne moiiriisseut pas 
assez tét de misère et de faim, et que l'on les vouloit 
fairo ftoyer dani^ leurs propres Iranchées/ Peur moi» 
quoique je susse les inCômmoditéà qui suivent néceis- 
sairement les. sièges qui se font cri celte saison, j'ar* 
rètai mon Jugement. Je pensai que ceux qui avoient 
présidé à ce eorrseil avoient vu les mêmes ehosea que 
je voyois et qu'ils en voyotent encore d'autres que je 
ne toyois pas; qu'ils ne se seroieni pas engagés légè^ 
rement au siège d'une place sur laquelle toute la 
chrétienté avoit les yeox : et dès que je fo6 assuré 
qu'elle étoit atkiquée, je ne doutai quasi plus qu'elle 
lie dM être prise: car pour en parler sainement, nous 
avons vu quelquefois M. le cardinal se tremper dans 
les choses qu'il a fait faire par les autres; mais nous 
ne l'avons point vu encore manquer dans les «atre- 
prisés qu'il a voulu exécuter lui-même et qii*il a sou- 
tenues de sa présence. Je crus donc qu'il surmonteroit 
toules sortes de difOcullés, et que celui qui avoit pris 
la Rochelle, malgré l'Océan, prcndroit encore bien 
Corbie, en dépit des pluies et de l'hiver. Mai» puisqu'il 



272 LETTRES DE VOITURE. 

▼ient à propos de parler de lui et qu'il y a trois mois 
que je ne Fai osé faire, permettez-le-moi à cette heure, 
et que dans l'abattement où vous met cette nouvelle, 
je prenne mon temps de dire ce que je pense. 

Je ne suis pas de ceux qui, ayant dessein, comme 
vous dites, de convertir des éloges en brevets, font des 
miracles de toutes les actions de M. le cardinal, por- 
tent ses louanges au delà de ce que peuvent et doivent 
aller celles des hommes, et à force de vouloir trop faire 
croire de bien de lui, n'en disent que des choses in- 

• 

croyables. Mais aussi n'ai-je pas cette basse malignité 
de ha!r un homme à cause qu'il est au-dessus des 
autres, et je ne me laisse pas non plus emporter aux 
affections ni aux haines publiques que je sais être 
quasi toujours fort injustes. Je le considère avec un 
jugement que la passion ne fait pencher ni d'un côté 
ni d'autre, et je le vois des mêmes yeux dont la pos- 
térité le verra. Mais lorsque dans deux cents ans, 
ceux qui viendront après nous liront en notre histoire 
que le cardinal de Richelieu a démoli la Rochelle et 
abattu l'hérésie, et que par un seul traité, comme par 
un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses 
villes pour une fois; lorsqu'ils apprendront que, du 
temps de son ministère, les Anglois ont été battus et 
chassés, Pignerol conquis *, Casai secouru, toute laLor- 
raine jointe à cette couronne , la plus grande partie 
de l'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols dé- 
faits à Veillane' et à Avein % et qu'ils verront que, tant 

' 23 mars 1G30. 
3 10 juillet 1630. 
> 20 mai 1035. 



A MONSIEUR *"* (16M). 273 

qu'il, a présidé à nos affaires, la France n'a pas un 
Toisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des ba- 
tailles : s'ils ont quelque goutte de sang François dans 
les veines, quelque amour pour la gloire de leur pays, 
pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner à lui ? 
et, à votre avis, l'aimeront-ils ou l'estimeront-ils moins, 
à cause que de son temps les rentes sur l'Hôtel de 
Ville se seront payées un peu plus ta^d ou que Ton 
aura mis quelques nouveaux officiers dans la chambre 
des comptes? Toutes les grandes choses coûtent beau- 
coup; les grands efforts abattent et les puissants re- 
mèdes affaiblissent. Hais si l'on doit regarder les 
États comme immortels, y considérer les commodités 
à venir comme présentes, comptons combien cet 
homme, que l'on dit qui a ruiné la France, lui a épargné 
de millions par la seule prise de la Rochelle, laquelle, 
d'ici à deux mille ans, dans toutes les minorités des 
rois, dans tous les mécontentements des grands et 
toutes les occasions de révoltes, n'eût pas manqué de 
se rebeller, et nous eût obligés à une éternelle dé- 
pense. 

Ce royaume n'avoit que deux sortes d'ennemis 
qu'il dût craindre : les huguenots et les Espagnols. 
M. le cardinal, en entrant. dans les affaires, se mit 
en l'esprit de ruiner tous les deux : pouvoit-il former 
de plus glorieux ni déplus utiles desseins? Il est venu 
à bout de l'un, et il n'a pas achevé l'autre; mais s'il 
eût manqué au premier, ceux qui crient à cette heure 
que c'a été une résolution téméraire, hors de temps, 
et au-dessus de nos forces, que de vouloir attaquer et 
abattre celles d'Espagne, et que l'expérience l'a bien 



174 LkttftES DE tOlttlUft. 

monlré » n'auroient-ils pas condamné d« tliét&é l# 
d€tseiit de \mAte lus buguendM T n*àui«iesi-ll8 pftè dit 
qQ*il ne faltdit pas recommenoâ' tine ènirdprise éù 
trois de nos rois atoieni manqué, et k laquelie le feu 
roi n*avoii osé penser? et n'etissent-lls pas conclu, 
aussi faussement qu*ils font encore en cette autre af^ 
faire i qtie la chose n'étoît pas faisable, à cause qu'elle 
n'aiiroii pas été faite? Mais jugeons, je voiis supplie, 
s*il a tenu à lui ou à la fortune qu'il ne soit venu à 
bout de ce [second] dessein. Considérons quel dhèinin il 
a pris pour cela, quels ressorts il à fait jouér. Voyons^ 
s'il s'en est fallu beaucoup, qu'il n'ait refîifersé ûê 
grand arbre de la maison d'Autriche^ et s'il n'a pàé 
ébranlé jusques aui racines ce trofie qui de deut 
branches contre le septentrion et le eouchant, et qui 
donne de l'ombrage au resté de la tèire; 

Il fut chercher jusque sons le pôle ce héros (jui sèm«^ 
bloit être destiné ft y mettre le fer et à l'abattre. Il fui 
Fesprit méléà êe foudre qtii a rempli l'Allemagne dé feii 
et d'éclairs, et dôilt le bruit a été efitendu par tout le 
monde. Mais quand cet orage fut dissipé et que la for^ 
tune en eut détourné le coup, s'arrèta441 peur cela? 
et ne mit-^il pas encore une fois l'Empire en plus de 
hasard qu'il n'avoit été par les pertes de la bataille dé 
Leipsig ' et de celle de LiUttén ^ If Son adresse et ses prft« 
tiques nous firent avoir tout d'un coup une armée dé 
quarante mille hommes dans le edsur de l'Allemagne» 
atec Un chef qui avoit toutes les qualités ^U'il faUl 
peur fiiirè un changement dans un Ëtat^ Que si le 1^ 

* !t B<>ptèfnbré Mi. 
' 16 nev«mbre 1632. 



A HONNEUR *** (lfiS6). %7i 

de Suède s'est jeté dans le péril plus avant que ne de- 
vait un homme de ses desseins et de sa condition, et 
si le due de Fpiediand, pour trop dtfTérer son entre- 
prise, Ta laissé découvrir, pou voit-il charmer la 
balle qui a tué celui-là au milieu de sa victoire, ou 
rendre celuUei impénétrable aux coups de pertuisane? 
Que si, ensuite de tout cela, pour achever de perdre 
toutes choses, les chefs qui cèmmandoient l'armée de 
nos alliés devant Nordiinghen, donnèrent la bataille à 
eontrortemps*, étoil-il au pouvoir de M. le cardinal, 
étant à deux cents lieues de là, de changer ce conseil 
et d'arrêter la précipitation de ceux qui pour un em- 
pire (car G^étoit le prix de cette victoire) ne voulu- 
Fent pas attendre trois jours? Vous voyez donc que, 
pour sauver la maison d'Autriche et pour détourner 
ses desseins que Ton dit à cette heure avoir été si té- 
méraires, il a fallu que la fortune ait fait depuis ' trois 
miracles, c*cst-à-dipe trois grands événements qui 
vraisemblablement ne dévoient point arriver : la 
mort du roi de Suède, celle du duc de Friedland, et 
la perte de la bataille de Nordiinghen. 

Vous me direz qu*il ne se peut pas plaindre de la for^- 
tune, pour l'avoir traversé en cela, puisqu'elle l'a servi 
fidèlementdans toutes les autres choses; que c'est elle 
qui lui a fait prendre des places, sans qu'il en eût ja- 
mais assiégé auparavant, qui lui a fait commander heu- 
reusement des armées, sans aucune expérience, qui Ta 
mené toujours comme par la main et sauvé d'entre 



* 6 septembre 1634. 
> Var. de Buite(C.). 



t76 LB1TRB8 DE VOITURE. 

les précipices où il s*étoit jelé , et enfin qui Ta fait 
souvent paroitre hardi, sage et prévoyant. Voyons-le 
donc dans la mauvaise fortune et examinons s'il y a 
eu moins de hardiesse^ de sagesse et de prévoyance. 
Nos affaires n'alloient pas trop bien en Italie , et 
comme c*est le destin de la France de gagner des ba-* 
tailles et de perdre des armées, la nôtre étoit fort 
dépérie depuis la dernière victoire qu'elle avoit em- 
portée sur les Espagnols. Nous n'avions guère plus de 
bonheur devant Dôle, où la longueur du siège nous 
en faisoit attendre une mauvaise issue , quand on 
sut que les ennemis étoient entrés en Picardie, qu'ils 
avoient pris d'abord la Capelle, le Gàtelet et Ck)rbiê, 
et que ces trois places, qui les dévoient arrêter plu- 
sieurs mois, les avoient à peine arrêtés huit jours. Tout 
est en feu, jusque sur les bords de la rivière d'Oise. 
Nous pouvons voir de nos faubourgs la fumée des vil* 
lages qu'ils nous brûlent. Tout le monde prend l'a- 
larme, et la capitale ville du royaume est en effroi. 
Sur cela, on a avis de Bourgogne que le siège de Dôle 
est levé, et de Saintonge qu'il y a quinze mille 
paysans révoltés qui tiennent la campagne, et que 
l'on craint que le Poitou et la Guyenne ne suivent 
cet exemple. Les mauvaises nouvelles viennent en 
foule, le ciel est couvert de tous côtés^ l'orage nous 
bat de toutes parts^ et il ne nous luit pas, de quelque 
endroit que ce soit, un rayon de bonne fortune. Dans 
ces ténèbres, M. le cardinal a-t-il vu moins clair? a* 
t-il perdu la tramontane? Durant cette tempête n'a- 
t-il pas toujours tenu le gouvernail dans une main et la 
boussole dans l'autre? s'est-il jeté dedans Tesquif pour 



A MONSIEUR *** (1636). 277 

se sauver? et si le grand vaisseau qu*il çonduisoit avoit 
à se perdre, n*a-t-il pas témoigné quïl y vouloit 
mourir devant tous les autres? Est-ce la fortune qui 
Ta tiré de ce labyrinthe, ou si ç*a été la prudence, la 
constance et sa magnanimité? 

Nos ennemis sont à quinze lieues de Paris et les siens 
sontdedans. Ily a tous les jours avis que Ton y fait des 
pratiques pour le perdre. La France et l'Espagne, par 
manière de dire, sont conjurées contre lui seul. Quelle 
contenancea tenue parmi tout cela, cet homme, quel'on 
disoitqui s*étonneroit au moindre mauvais succèsetqui 
avoit fait fortifier le Havre pour s'y jeter à la première 
mauvaise fortune? 11 n*a pas fait une démarche en ar- 
rière pour cela. 11 a songé aux périls de l'État et non 
pas aux siens ; et tout le changement que l'on a vu en lui 
durant ce temps-là est, qu'au lieu qu'il n'avoit accou- 
tumé de sortir qu'accompagné de deux cents gardes, 
il se promena tous les jours suivi seulement de cinq ou 
six gentilshommes. Il faut avouer qu'une adversité 
soutenue de si bonne grâce, et avec tant de force, vaut 
mieux que beaucoup de prospérités et de victoires. Il 
ne me sembla pas si grand ni si victorieux le jour 
qu'il entra dans la Rochelle qu'il me le parut alors, et 
les voyages qu'il fit de sa maison à l'Arsenal me sem- 
blent plus glorieux pour lui que ceux qu'il a faits delà 
les monts, et desquels il est revenu avec Pignerol et Suze. 

Ouvrez donc les yeux, je vous supplie, à tant de lu- 
mière. Ne haïssez pas plus longtemps un homme qui 
est si heureux à se venger de ses ennemis, et cessez 
de vouloir du mal à celui qui le sait tournera sa gloire, 
et qui le porte si courageusement. Quittez votre parti 
1. U 



t78 LBTTRBS DE YOirUlK. 

devant qa'îl vous quitte. Aussi bien une grande partie 
de eeux qui hiiissoient M. le efirdinal se sont eopvertis 
pir le dernier miracle qu*il vient de faire; et si la 
guerre peut Anir, eomfne il y a apparence de l'espérer» 
il trouvera moyen de gagner bi^ntdt tous les autres» 
Étunt si sage qu'il est, il a eonnu» après tant d'eipé- 
rienoes, ce qui e|t de meilleur, et il tournera ses io^ 
seins à rendre cet État le plus florissant de tous, aprèf 
l'avoir rendu le plus redoutable. 11 s'avisera d'uot 
sorte d'ambition, qui est plus belle que toutes les auUw 
et qui ne tombe dans Tesprit de personne, de se fairo 
le meilleur et le plus aimé d^un royaume, et non pae 
le plus grand et le plus eraînt. Il conneit [sans doat^ 
à eette beure] que les plus nobles et les plus assurées 
conquêtes sont celles des cœurs et des affections ; 
que les lauriws sont des plantes infertiles qui ne 
donnent au plus que de Tpmbre, et qui ne valent 
pas les moissûiis et les fruits dont la paii est cout 
ronnée. 11 voit qu'il n'y a pas tant de sujet de louange 
à étendre de cent lieues les bornes d'un royaume, 
qu*à diminuer un sol de la taille, et qu'il y a moin» 
de grandeur et de véritable gloire à défaire cent 
mille hommes qu'& en mettre vingt millions à leiir 
aise et en sûreté. Aussi ce grand esprit, qui n-a 
été occupé jusqu'à présent qu'à songer aui^ nieyene 
de fournir aux frais de la guerre, à lever de l'argent 
et des hommes ; à prendre des villes et è gagner des 
batailles, ne s'ocpupera désormais qu^à rétablir le r9<- 
pos, la richesse et l'abondanoe. Celte même tête» qui 
nous a enfanté Pallas arm4e, nous la rendra avec soa 
olive, paisible, douce et savante, suivie de tous \b» 



À MADAME DE SAINîOf (1686). t7A 

km qui marchent d'dfdlnaifë Aveô ê\lé. Il né fera 
plUft dé fiôuv^àiix édits qiié p^iif régkr le luxe di pôttf 
fétâblir le Commerce. Ceë grands vaiâseaiix qui avdiént 
été faltà pout porter nos armes au delà du Détroit né 
léfviront qu*à conduire nos marcbnndiseâ et à tenir Ift 
mer libfe, et nouâ n^aurons pitis la guerre qu*aveû 
les oni'sairps. Alors les ennemis de M. le eardihal né 
sauront plus que dire contre lui, comme ils n*ont sa 
que faire jusqu'à (îette lieure« Alors les bourgeois de 
Paris seront ses gâfdes : et il oonnoitra combien il est 
plus doux d*entendre ses louanges dans la bouché du 
peuple» que danscelle des poètes. Prévenez ce lemps-là| 
je vous Gônjufe^ el n'attendes pas être de ses àmîs, 
jusqu'à ce quo voué y soycx eontraint. Que si Vous 
▼ouïes deroeuref ddns votre opinion, je n'entrepréndî 
paê de vous l'arracher par fofi^e, mais ftussi fié soyex 
pas si injuste qm de trouver mauvais que j'aie défendu 
là mienne, et je Vous promets qtie je lirai volentiera 
tout ce que vous m'écrireiSi quand lés Espagnols fturoni 
repris Corbie. Je suis, monsieur^ votre^ etOw 

91.^ A MAdAïiH tm SAi^tof. 

tA- Paris, .... 1636.] 

Madame, en fié pensaiit faire qu'une petite gatén- 
téfle, yfOtts kjci écrit la plus grande letlfé du ifidftdé. 
Tout gràtid Jurisconsulte qile Je èoî^', Je ffléf Irôuve 
bien énlpèrïié à y répondre, et je votis avdiié qtlé tôUâ 
en savez plus que moi. Je m'élois déjà bien aperçu qué 
vous aviez toujours ce tnème esprit que j'ai toute iha 
vie adiiiiré, et que de toutes choses vous n'aviez rieit 

■ Il Avoil étudié pour être avocat (T.). 



280 LETTRES DE VOITURE. 

oublié que moi. Mais il est vrai que je ne me fusse pas 
imaginé que vous eussiez appris à écrire, depuis que 
je ne vous vois plus, et que je dusse jamais rien voir 
de vous qui fût plus beau et qui me touchftt davantage 
que ce que j'en ai vu autrefois. Après cela, ne doutez 
pas que je ne fasse tout ce qui me sera possible pour 
faire différer le procès dont vous me parlez; et quoi* 
que vous m*en ayez autrefois fait un bien brusque- 
ment, je vous assure que ne tâcherai pas de m'en 
venger en cette occasion. Mais n'ètes-vous pas une 
méchante femme d'être venue troubler mon repos? J'é* 
tois dans le plus doux sommeil du monde, et je ne sais 
pas s'il m' arrivera de ma vie de si bien dormir. Je suis 
au désespoirdecequevous neviendrez pas aujourd'hui 
à l'Académie *, car vous pouvez juger pour qui j'y 
étois allé. J'emploierai tout mon crédit pour faire que 
l'on aille en corps vous supplier d'y venir. Mais si vous 
vouliez que j'y montrasse votre lettre, cela sufQroit 
pour vous y faire désirer de tout le monde. Adieu, je 
vous jure que je suis à vous, etc. 

BaiET DE MADAME DE SAUTTOT 
à moDtienr de Voiture^. 

Je VOUS ai promis pour galant à deux belles dames 
de mes amies. Je m'assure que vous ne trouverez pas 
cette entreprise-là trop grande, et je sais bien que 
vous dégagerez ma parole aussitôt que vous les aurez 
vues. 

1 De la Ticomtflflse d*Aachy (T.). Voyez Hùtoriette*^ t. II, p. 4» 
et Mis. de Conrart, in-4, t. X, p. 98, un sonnet à la môme où il 
est question de cette académie. 

* Mu, deConrart, p. 514. 



A UNE MAITRESSE INCONNUE (1636). 281 

92. — RÉPONSE DE MONSIEUR DE VOITURE. 

Faites-moi voir le plus tôt que vous pourrez ce que 
j*aiine, car, sans mentir, j'en meurs d'impatience; et 
puisque vous m'avez obligé d'aimer, faites aussi que 
je sois aimé. J'ai pensé toute la nuit aux deux per« 
sonnes que vous savez; j'écris ce poulet à l'une d'elles. 
Donnez'le, je vous supplie, à celle des deux que vous 
croirez que j'aime le mieux. En reconnoissance des 
bons offices que vous me rendez, je vous assure que 
vous disposerez toujours de mes affections, et que je 
n'aimerai jamais personne autant que vous que lorsque 
je croirai que vous le voudrez tout de bon. 

[ÂTee eette réponse il lui enroyi la lettre laivante, pour celle des âeat 
dames dont il lui arait écrit qu'elle croirait qu'il aimerait le mieux.] 

93. — A UNE MAITRESSE INCONNUE*. 

Il n'y eut jamais une inclination si extraordinaire 
ni si étrange que celle que j'ai pour vous. Je ne sais 
du tout qui vous êtes, et de ma vie, que je sache, je ne 
vous ai seulement ouï nommer. Cependant, je vous 
assure que je vous aime, et qu'il y a déjà un jour que 
vous me faites souffrir. Sans avoir jamais vu votre vi- 
sage, je le trouve beau, et votre esprit me semble 
agréable , quoique je n'en aie jamais rien ouï dire. 
Toutes vos actions me ravissent, et je m'imagine en 
vous je ne sais quoi qui me fait aimer passionnément 
je ne sais qui. Quelquefois je me figure que vous êtes 
blonde, et d'autres fois que vous êtes brune; tantôt 
grande, tantôt petite; avec un nez aquilin , et avec un nez 

* Bii$. de Conrart^ p. 515. 

24. 



lit LÈffREâ hE irOlTURB. 

retroussé ; mais sous toutes ces fermes eu |e ? eus mets 
vous me paroisscz toujours la plus aimable chose du 
monde, éi sans savoir quelle sorte de beauté vous avei, 
je jurerois que c'ésf la plus aimable de toutes. Si voue 
méconnéisséz aussi peu et que vous m^aimiez autant* 
j'en rends grâces à Tamour et aux éloiles. Hais, afiii 
que vous ne soyez pas trompée, et qu^au cas que vous 
imaginiez un grand homme blond, vous ne soyoz pas 
trop surprise éh me voyant, je vous veux dire à peu 
près comme je suis*. Ma taille est deux ou trois doigts 
àu-dessouâ de la médiocre; j^ai la tête assez belle, 
avec beaucoup dé cfièvcux gris; les yeiix doux, mais 
un peu égafés, èl te visage assez niais. En récômitensé, 
une de vos amte$ vous dirff q(re je suis \é itiellleiii' 
amant du monde, et que pout* aimer en cinq ou six 
lieux à la fois, il n*y a personne qui le fasse si Odcle- 
ment que moi. Si vous vous pouvez accommoder de 
tout cela, je vous Toffrirai h la pr'crhicfôtue. En atten- 
dant, je penserai en vous, saris ôavoir eti qui je pense; 
et quand ôfi itie demandera pour qui je soupire, n^ayez 
peur qiie je le déclare et soyez assurée que je ne dirai 
rien de vous. 

94. — ▲ MADAME DB SAINTOT*. 

t 

[A Paris, .... td36.} 

Je suis au désespoir de ne pouvoir me promener 
avec vous. Mais madame la Princesse et W^^ de I^ Tré- 
mouille ' me commandèrent hier d*aller à Ruel avec 

• H demandft à M"^ de R»inboain«t commet iV éMi fttl t eHtf 
Ht la descriplion qu'il mit ici (T.). 

* Mas, de Courari, p. &13. 

' GoUe-mère de H^'^ la PrinceMe. 



À NABAWe DE SAINÎOT (1636). tèi 

elles. Puisque vous vous promenez tous les jours^ fai- 
tés-^moiy demain ou après dema.*n, Thonneur quevout 

"* m'offrez à celte heure. En récompense je vous laisse- 
rai disposer de moi comme il vous pkira. Vous n*éA 
sauriez pas user plus lii»rement que vous faites, de me 
donner de la sorte à qui il vous plaît. U faut que vous 
gardiez quelque chose d'excellent pour vous, puisque 
vous faites de ces présents à vos amies; mais si elles 

' sont belles comme vous dites, laissez-moi seul à une 

d'elles et ne me mettez point en deux. Si je m'y pou- 
vois mettre, je le ferois à cette heure, pour aller h Ruel, 
et pour ulltr avec vous, et je vous assure que vous au- 
riez la meilleure part. Lavis que vous m'avez donné 
fera qv.e je m'ennuierai avec M"® [la Princesse], M'»*® [de 
La Trémouille'] et M"e [de Rambouillet]. Faites, s'il 
vous plait, des compliments bien passionnés pour moi 

^ aux damrs à qui vous m'avez donné. Je vondrois que 

},\me [d'Épinay] en fût une : car, sans mentir, je la 
trouvai l'autre jour bien à mon gré. Mais voyez, je 
vous prie, le pouvoir que vous avez sur moi. Quoique 
je ne les connoisse point, je sens déjà quelque inclina- 
tion pour elles, et bien que je n'aie jamais aimé deux 
personnes à la fois, je vois bien que je ferai tout ce 
que vous voudrez. 

*■* 98. — A MADAME [dE SAINTOt] *, 

■' (luédite.) 

. i le ne vous éerirai point pour aujourd'hui, et je vous 

. -' » Yar. M"» d'ÀiguUIon (C. ) : car c'esl obii Glk à Riiel que se 

fal»ait la partie. 
' IfM. de Conran, ffi-4^ I. XIV, p. 480. 



284 LETTRES DE VOITURE. 

avertis que vous n*aurez plus de mes lettres, si vous 
ne m'en envoyez des vôtres. Je les aime trop depuis 
quelque temps pour m*en pouvoir passer, et à cette 
heure que vous avez la réputation de bien écrire , 
il vous faut résoudre à la maintenir et à n*étre plus 
paresseuse. Vous devriez bien avoir la bonté de m'é- 
crire un mot aujourd'hui, après la méchanceté que 
vous me fîtes hier, et vous êtes, ce me semble, obli- 
gée de me consoler dans les alarmes où vous devez 
croire que je suis. Vous me pourrez contenter assez 
aisément, puisque je ne demande de vous que du pa- 
pier , et si vous recevez les offres que vous a faites 
tlP^^ de Bourbon , vous n'en serez pas quitte à si bon 
compte. Toutefois , à le bien considérer, je demande 
davantage que cet autre là ne feroit; et pour ceux qui 
s*y connoissent fort bien , je vous assure , madame, 
que vos lettres valent mieux que vos prières. Au reste, 
si l'avarice ne vous retient, vous ne devez pas refuser 
ce qui se présente à vous ; c'est sans doute un homme 
de mérite et de grand prix, s'il y en a en France ; mais 
si vous aimez vos pendants d'oreille, n'écoutez rien de 
tout cela, et tenez-vous en à moi, si vous voulez le bon 
marché. 

96. — AUTRE. 

Je m'éveillai en fort mauvaise humeur; je sortis de 
mon logis de même; je partis sur les onze heures pour 
aller à Saint-Germain, et en allant, et en revenant, 
je rêvai toujours à la plus ingrate personne du monde. 
Voilà, madame, en trois mots, ce que je fis. Il en eût 
fallu mettre bien davantage si vous m'eussiez com- 
mandé de mettre tout ce que je souffris. 



A MONSIEUR ARNAULD (1637). 285 

97. — A MONSIEUR ARNAULD 
(Soot le nom du Mge Icu^ ). 

[1637?]. 

Monsieur» quand je ne saurois pas que vous êtes un 
grand magicien et que tous avez la science de corn» 
mander aux esprits, le pouvoir que vous avez sur le 
mien, et les charmes que je trouve dans ce que vous 
m'avez écrit, m'auroient fait juger qu'il y a en vous 
quelque chose de surnaturel. Avec vos caractères, j'ai 
vu dans un petit morceau de papier des temples et 
des déesses, et vous m'avez fait voir dans votre lettre, 
comme dans un miroir enchanté, toutes les personnes 
que j'aime. Surtout j'ai remarqué, avec beaucoup de 
plaisir, le tableau où vous représentez parmi les om- 
bres les plus belles lumières de notre siècle, et me 
montrez le soin qu'a eu de moi une personne qui n'a 
point aujourd'hui de pareille, et à qui vous n'en con- 
noissez pas vous-même, quoique vous sachiez le passé 
et l'avenir. Mais vous, monsieur, qui pouvez décou- 

* Manuserii de Conrart, p. 441. — U s'appeloit Isiac, et Bavolt 
tourner une certaine pirouette ; ce qui fit qu'on le mit comme ma- 
gicien dans un certain roman qu'on mettoit sous le nom du Sage 
leaê (T.). — Isaae Arnauld de CorbcTilIe, lieutenant général des 
armées du roi et gouTerneur du ch&teau de Dijon, cousin d* Ar- 
nauld d'Andilly. Voyes les HittorieUes de Tallemant, t. IV, p. 53, 
et les Mémoires de Tabbé Arnauld. 11 se piquait de poésie, surtout 
dans le genre burlesque. Il mourut le 22 octobre 1651, d'après la 
Gazette historique de Loret : 

Arnauld est mort , ce catalier 

Qui fut jadis poète et guerrier. 

Et les déesses du Parnasse, 

Pour pleurer cette disgrâce, 

N^eurent aucun besoin d^oignons : 

Carc'étoit un de leurs mignons. 



us UStTRB» OB VOIT01IB. 

vrir les choses plus cachées i et qui n'avez qu'à dire : 
Parlez^ démons*^ jetés un sorl« jevdus supplie, pour 
savoir ce que c*esi que cette créature, et faites-moi la 
fâvèuf dé nie dire ce que vôils en âiiré£ appris. C'est, 
sans tfientir, une curiosité digne d*êtrcSiie, et je Vôui 
promets que je no révdiefài pas le secfet. Càf , en ëéla 
cdinme en toute autre thô^é, je suivrai tonjdurâ vds 
ooniimandciûenlsi et vous témoignerai que je suisj 
votre, etc. 

98. — A MADAME 1a BtAROUISE DE BAl^BOUIUET. 

[1637?]. 

Madame, sans alléguer Thistoire sainte ni profane \ 
tout ce que vous écrivez est toujours excellent. Je ré^ 
cueille les moindres billets qui échappent de vos 
mains comme les feuilles de la sibylle ; et j*y étudie 
cett6 haute éloquence que tout le monde cherche, et 
qui seroit nécessaire pour parler dignement de vous. 
Que s*il est vrai, comme vous dites , que cela me soit 
arrivé, et s*il est possible que je vous aie bien loué, je 
me puis vanter d^'avoir fait la plus difficile chose du 
monde, et celle, quand et quand, que je désire lu plus. 
Car je vous assure, madame, que je n'ai point d'envin 
plui passionnée que de faire voir ad monde les dM3 
plue gfânds exemples cjui furent jàfnflis , d'une vêHQ 
acéômplié éi d'une affection parfaite , en donnant i 
connoitre combien vous êtes estimable, et combien je 
suis, madame, votre, ete. 

* Paroles du ballet (T.}. 

3 )!■»« de Rambouillet se moquoit dans sa lettre de certaine 
Temme, qui les avoii fort ennuyées en citant rhistoire sainte et 
profane (T.). 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1637). tS? 

CetljiiiltetUS?. 

Monseigneur, je ne sais pas pourquoi vous vouç 
plaignez de moi, si oe n'est qu'à cette heure que vou9 
avez les armes à la main, vous voulez quereller tout le 
monde, et que prévoyant que les Espagnols ne dure- 
ront guère devant vous, vous cherchez déjà des ma- 
tières de nouveaux différends. Il est difficile d'être équi- 
table et conquérant en même temps, et je vois bien que 
fa vaillance et la justice sont deux vertus qui ne niar- 
cbent guère ensemble. Il n'y a pas beaucoup de jours 
que je vous écrivis une lettre si longue, que je crus que 
vouç n'aùrioE pas le loisir de la lire ; et je ne me sens 
pas coupable d*avoir laissé passer une occasion de 
faire mon devoir. Quand je ne considérerois pas, mon- 
seigneur, les infinies obligations que je vous ai, et qqe 
je ne me soucierois point de donner quelque satisfac- 
tion de moi au plus honnête homme que j'aie connu 
de ma vie, toujours ne laisserois-je pas de vous écrire, 
et je me garderois bien de donner aucun sujet de mé- 
contentement à un homme qui est aujourd'hui le plus 
redoutable de France. Mais sous ombre que vous avez 
à cette heure une tnflnité d'affaires, que vous faites 
le métier de travailleur, de soldat et de général tout 
ensemble, que vous songez à fortifler un camp et à 
prendre une ville; à mettre l'ordre et la justice dans 
une armée, et à rendre disciplinable une nation qui ne 
l'avoit encore jamais été, il vous semble que tous les 

' If II. de Coumiri, p. 814. 



288 LETTRES DE VOITURE. 

autres ont du loisir, et qu*ii n'y a que vous qui tra- 
vaillez. Cependant, je vous assure que, quand je n*au- 
rois ici autre affaire qu'à écouter ceux qui disent de 
vos nouvelles, et à en dire à ceux qui en demandent, 
je ne serois guère moins occupé que vous, et il ne me 
resteroit que fort peu de temps à vous écrire. Telle 
personne qui se contentoit les autres années de parler 
deux ou trois heures de vous, en parle maintenant six 
heures sans se lasser. Ceux qui aiment le gouvernement 
et ceux qui le haïssent s'informent également de ce que 
vous faites; et il n^y a plus personne à qui vous soyez 
indifférent, que ceux à qui la France l'est aussi. 

Comme j'écrivois ceci, monseigneur, j*ai appris que la 
composition de Landrecies étoit faite, et que dimanche 
prochain vous serez dedans. Je loue Dieu et me réjouis 
avec vous de ce que vous avez appris aux étrangers 
qu'il n'est pas impossible que nous prenions de leurs 
places, et de ce que vous avez rompu le charme qui 
nous en avoit empêchés depuis tant d'années. Louvain^ 
Valence et Dôle avaient persuadé à nos ennemis que 
nous ne gagnerions jamais rien sur eux, et que le plus 
que nous pouvions faire étoit de reprendre ce que l'on 
nous avoit ôté. Il sembloit que les plus méchantes 
villes devenoient imprenables dès que nous les atta- 
quions; nos armées, qui faisoient assez bien dans 
toutes les autres rencontres, se ruinoient et perdoieni 
courage dès qu'on les employoit à un siège; et quel- 
que grande et victorieuse que fût notre fortune, il n'y 
avoit point de si petit fossé ni de foible rempart qui 
ne l'arrêtât. Enfin, monseigneur, vous avez changé ce 
mauvais destin ; vous avez montré à ceux qui vous 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1637). 289 

renvoient à Dôle qu'ils vous prenoient pour un autre. 
Vous avez fait ouïr votre canon, pour ainsi dire, jus- 
que dans Bruxelles; et ce bruit a fait reculer le car* 
dinal-infant jusqu'à Gand, au lieu de le faire avancer 
au secours d'une place que vous lui alliez prendre. 
Mais ce que je trouve en cet exploit de plus considé- 
rable, c'est Tordre, la diligence et la certitude avec 
laquelle il s'est fait. Le jour que vous ouvrîtes vos 
tranchées, ou peut dire que Landrecies étoit à nous ; et 
quand Picolomini, et tous ces gens qui nous effrayè- 
rent tant Tan passé, y fussent venus avec toutes les 
forces de l'empire, ils n'eussent pas pu vous Tôter des 
mains. Nous n'avions pas accoutumé de nous prendre 
de la sorte à attaquer des places, et l'on peut dire que 
le premier siège que vous avez fait a été le premier 
siège régulier que l'on ait vu en France. 

[Mais, monseigneur, parmi les acclamations et les 
honneurs que vous recevez de tous côtés, permettez- 
moi de vous faire de très-humbles remontrances, et 
trouvez bon, s'il vous plaît, que de la part de tous vos 
bons amis je vous supplie de vous corriger d'un défaut 
dont tout le monde vous accuse, qui est de vous ex- 
poser au péril beaucoup plus qu'il n'est nécessaire, 
même pour l'ostentation. Vous qui ne voudriez pas 
hasarder sans nécessité les moindres soldats, épargnez 
un peu leur général ; et ayant, comme vous avez, toutes 
les louanges d'un grand chef d'armée, ne cherchez pas 
celles d'un volontaire. De la même sorte que vous ferez 
tout ce qui vous sera possible pour conserver au roi 
les places que vous lui aurez gagnées, ayez soin de lui 
conserver aussi celui qui les a su prendre, et suivant 
1. 2^ 



S90 LETmSS Dfi VOITURE. 

en toutes chostîs Tordre , la discipline du (eu prince 
d'Orange» ne tâchez point d*èlre plus vaillant que lui. 
S'il eût fait comme vous faites, il f&t, possible, demeuré 
dans Tun de ses première exploita, et si, au contraire, le 
roi de Suède n'eût pas suivi une façon de faire la guerre 
si hasardeuse, pcut«étre qu'à Theure que nous parlons 
il prendroit Lisbonne ou Séville, au lieu qu'on joue à 
cette heure des comédies de sa mort dans Madrid ' . 
C'est un malheur que ceux qui ne s^irent de rien dans 
le monde voudroient n'en sortir jamais» et font tout 
ce qu'ils peuvent pour y demeurer longtemps, là où 
ceux qui y pourroient être utiles, et qui valent le 
mieux» ont pour l'ordinaire moins de soin de s'y con- 
server. La vie qui, possible d'elle-même, n'est pas 
estimable, et que la philosophie m^ au r^g des 
choses indifférentes, doit être désii^ comme un moyen 
à faire de grandes dioses, et, sans mentir, monsei- 
gneur, si vous n'aimez pas la vôtre davantage» vous 
n'aimez pas votre pays. Conservez-vous donc, mon- 

* « Le s du courant finit la comédie iaiUulée la ATofl du roi de 
Suède,, qai a été jonéo dans la wlle imbliqae dé celte vtlte, doose 
jours durant, à deux repréientatioos par joar t U roi «t la reine 
d'Espagne étant venus de deux lieues d'ici, pour y assister dès le 
commencement, et à leur exemple tous ceux qui ne vouioient pas 
être déclarés hiuteurs d'hérétiques. Vrai est que le Conseil de Gas- 
tllte là repurgea le ntnné Jour de quelques faMes quf passoient les 
flatteries ordinaires. G'étoit une «erveHIe des niTliseiiieiits que 
sentoit la cour do pouvoir regarder sans crainte sur le théâtre 
ceux qui lui font si grand peur en la campagne » {Gaseue de France. 
— De Madrid, le 12 février 1633.) 

M. de Monraerqué fait observer avec raison que l'on ne pouvait 
imprimer ceci dans Voiture da vivant de la reine. 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1637). 291 

seigneur, pour venir ici jouir en repos de la plus gmnde 
et de la plus haute gloire que vous ayez encore eue. 
11 n*y a point de contentement ni de joie que vous ne 
deviez attendre cet hiver à Paris. Rien ne vous os^roit 
plus résister; il n'y a point de place qui osât espérer 
de se pouvoir défendre contre vous, et toutes celles qui 
n'ont pas plus de cinq bastions se rendroient à la pre« 
naière sommation. Regardez combien il y en a qui 
n'en ont pas tant, et qu'il y auroit plaisir de gagnera 
Tout de bon, non-»seulement vous y êtes plus estimé de 
tout le monde, mais auçsi plus aimé et plus désiré que 
jamais, et je vous en réponds sur ma vie, que j'aime 
comme un moyen à faire de grandes choses. 

Après vous avoir fait lire sept grandes pages, il se- 
roit raisonnable que je me tusse, et en écrire davantage 
sera sans doute vous ennuyer; mais comme je voulois 
fermer ma lettre, je viens de recevoir la vôtre, et je ne 
puis pas m'em pécher, monseigneur, de vous rendre trè»- 
humbles grâces de l'honneur qu'il vous a plu me faire. 
C'étoit mon dessein d'aller au camp del4indrecies et je 
ne l'avois dit à personne pour vous surprendre; mais 
Monsieur arriva ici qui m^arrèta. N'étant pas sorti de 
Paris depuis un an pour le suivre, je craignis de lui 
déplaire si j'en partois comme il y arrivoit» et j'eua 
peur qu'il ne trouvât mauvais que je fusse plus vail-* 
lant que tout le reste de sa maison. A cette heure, 
monseigneur, qu'il n'y a plus de hasard, je le ferois 
encore plus librement; j'irois volontiers cajoler la fille 

* On aur« trouvé oet i trop gsi pour avoir été adroMié à no eartlinal 



292 LETTRES DE VOITURE. 

du gouverneur, et je serois bien aise d*all^ jouir de 
vos conquêtes. Mais ', Monsieur s'en va à Blois; il m'a 
oonunandé d'aller avec lui, et je m'en suis excusé sur 
des affaires très-importantes, que je lui ai fait enten- 
dre que j'ai ici. Ces affaires très-importantes, c'est un 
àége que j'ai commencé d'une place assez jolie et fort 
bien située; j'en ai fait la circonvallation à la mode de 
Hollande et à la vôtre» et Picolomini ne me sauroit 
empêcher de la prendre. Les choses étant si avancées, 
il me déplairoit extrêmement de lever le siège : car, 
entre nous autres conquérants, cela est fâcheux. 

100. — A MONSOIUR LE HaRQUIS DE PISANI. 

De RieheIieo^ le 7 octobre 1637. 

Monsieur, je me réjouis de ce que vous êtes deventi 
le plus fort homme du monde, et que le travail, les 
veilles, les maladies, le plomb, ni le fer des Espagnols, 
ne vous peuvent faire de mal. Je ne croyois pas qu'un 
homme nourri de tisane et d'eau d'orge pût avoir la 
peau si dure, ni qu'il y eût des caractères qui pussent 
faire cet effet. Par quelque voie que cela arrive, je 
sais bien qu'elle ne peut être naturelle; et je ne m'en 
saurois formaliser : car j'aime encore mieux que vous 
soyez sorcier que de vous voir en l'état du pauvre 
Attichi ou de Grinville % quelque bien embaumé que 

' Mu, de Conrari, t. XIV, p. 815-818. 

' Voiture était à Richelieu avec Mme de Gombalet et MOe de Ram- 
bouillet. 

* Attichy, frère de la comtesse de Maure, et le frère de Roucille, 
qui avoicnt (Hé tués à la guerre eu une occasioa où B*étoit trouvé 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1637). 293 

VOUS puissiez être. A vous en parler franchement, pour 
quelque cause que l'on meure, il me semble qu'il y a 
toujours quelque chose de bas à être mort, et cela 
n'est point de notre corps \ Ëmpèchez-vous-en donc, 
monsieur, le plus que vous pourrez, et hâtez-vous, je 
vous supplie, de revenir : car je ne me saurois plus 
passer de vous voir, et c^est en cela principalement 
que je connois que vous usez de charmes, que moi qui 
me passe assez aisément des absents, je vous désire 
continuellement et je vous trouve à dire en toutes ren- 
contres. Au moins les occasions où je vous souhaite 
sont aussi agréables et moins périlleuses que celles où 
vous vous trouvez tous les jours. Mettez-vous donc, 
si vous me croyez, un bon cheval entre les jambes, et 
soyez aussi aise de revenir à Paris que vous le fûtes 
d'en sortir. Aussitôt que je saurai que vous y serez, je 
vous promets que je quitterai Blois, Tours et Riche- 
lien, Monsieur, M"' de Combalet et M»« votre sœur, 
pour vous aller voir et pour vous dire de tout mon 
cœur que je suis, monsieur, votre, etc. 

lOi. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET. 

Mademoiselle, car étant d'une si grande considéra- 

M. de Pisani, qui, contre l'avis de ses proches, s*éloit échappé de 
Paris pour aller rejoindre l'armée du cardinal de la Valette, en 
Artois ( T. ). 

' Voiture et lui disoient qu'ils n'étoient qu'un corps, et on les ap- 
peloit le corps. Ils s'aimoient fort, et disoient: Cela est' de notre 
corps, cela n* est pas de noire corps [1.]. Voyez aussi Historiettes , 
t. IV, p. 38. 

' Cette ietlre ne pout être antérieure à l'année 1G37, le privi- 

25. 



894 LETTRES DE VOITURE. 

tion dans notre langue, j'approuve exfrémemenl le 
ressentiment que vous avez du tortqu'on lui veut faire» 
et je ne puis bien espérer de l'Académie dont vous me 
parlez, voyant qu'elle se veut établir par une si grande 
violence. En un temps où la fortune joue des tragé* 
dies par tous les endroits de l'Europe, je ne vois rien 
si digne de pitié, que quand je vois que Ton est prêt 
de chasser et faire le procès à un mot qui a si utile» 
ment servi cette monarchie, et qui, dans toutes les 
brouilleries du royaume, s'est toujours montré bon 
François. Pour moi, je ne puis comprendre quelles 
raisons ils pourront alléguer contre une diction qui 
marche toujours à la tête de la raison, et qui n'a point 
d'autre charge que de l'introduire. Je ne sais pour 
quel intérêt ils tâchent d'ôter à car ce qui lui appar*- 
tient pour le donner à pour ce que^ ni pourquoi ils 
veulentdire avec trois mots ce qu'ils peuvent dire avec 
trois lettres. Ce qui est le plus à craindre, mademoi- 
selle, c'est qu'après cette injustice, on en entreprendra 
d'autres. On ne fera point de difficulté d'attaquer 
maiSy et je ne sais si si demeurera en sûreté. De sorte 
qu'après nous avoir ôté toutes les paroles qui lient les 
autres, les beaux esprits nous voudront réduire au 
langage des anges, ou, si cela ne se peut, ils nous 
obligeront au moins à ne parler que par signes. Certes, 
j'avoue qu'il est vrai ce que vous dites, qu'on ne peut 
mieux connoitre par aucun exemple l'incertitude des 
choses humaines. Qui m'eût dit, il y a quelques an- 
nées, que j'eusse dû vivre plus longtemps que car^ 

lége de Polexandre y donna lieu à la dispute portant la date du 
15 janvier de cette année. 



A MADEMOiSKI^LE PE RAMBOUILLET (1637). 29S 

j'eusse cru qu'il m'eût promis une vie plus longue que 
celle des patriarches. Cependant, il se trouve qu*après 
avoir vécu onze cents ans, plein de force et de crédit; 
après avoir été employé dans les plus importants 
traités, et assisté toujours honorablement dans leçon-* 
seil de nos rois, il tombe tout d*un coup en disgr&ce 
et est menacé d'une fin violente. Je n'attends plus 
que l'heure d'entendre en l'air des voix lamentables» 
qui diront : Le grand car est mort^ et le trépas du 
grand Cam ni du grand Pan ' ne sembleroit pas si 
important ni si étrange» Je sais que si Ton consulte 
là-dessus un des plus beaux esprits de notre siècle, et 
que j'aime extrêmement % il dira qu'il faut condamner 
cette nouveauté, qu'il faut user du car de nos pères, 
aussi bien que de leur terre et de leur soleil, et que 
l'on ne doit point chasser un mot qui a été dans la 
bouche de Charlemagne et de saint Louis. Mais c'est 
vous principalement, mademoiselle, qui êtes obligé^ 
d*en prendre la protection* Puisque la plus grande 
force et la plus parfaite beauté de notre langue est en 
la vôtre, vous y devez avoir une souveraine puissance, 
et faire vivre ou mourir les paroles comme il vous 
plaît. Aussi crois-je que vous avez déjà sauvé celle-ci 
du hasard qu'elle couroit, et qu'en l'enfermant dans 
votre lettre, vous l'avez mise comme dans un asile et 
dans un lieu de gloire, où le temps et l'envie ne la 

* Suétone rapporte que du temps de Tibère on entendit crier 
dans les forêts : le grand Pan ett mort. 11 y a quelque chose de 
semblable dans les histoires des Orientaux. Voyez la BiblioUtèqwc 
orientale de d'Herbelot. 

' Balsac : voyez sa lettre k Chapelain du 28 octobre 1€37, 



296 LETTRES DE VOLTURE. 

sauroient toucher. Parmi tout cela, je confesse que 
j*ai été étonné de voir combien vos bontés sont bizar- 
res, et que je trouve étrange que vous, mademoiselle, 
qui laisseriez périr cent hommes sans en avoir pitié, 
ne puissiez voir mourir une syllabe. Si vous eussiez eu 
autant de soin de moi que vous en avez de car^ j'eusse 
été bien heureux malgré ma mauvaise fortune. La pau- 
vreté, Texil et la douleur ne m'auroient qu*à peine 
touché; et si vous ne m'eussiez pu ôter ces maux, 
vous m'en eussiez au moins ôté le sentiment. Lorsque 
j'espérois recevoir quelque consolation dans votre let- 
tre, j'ai trouvé qu'elle étoit plus .pour car que pour 
moi, et que son bannissement vous mettoit plus en 
peine que le nôtre. J'avoue, mademoiselle, qu'il est 
juste de le défendre. Mais vous deviez avoir soin de 
moi aussi bien que de lui, afin que l'on ne vous re- 
proche pas que vous abandonnez vos amis pour un mot. 
Vous ne répondez rien à tout ce que je vous avois écrit ; 
vous ne parlez point de choses qui me regardent. En 
trois ou quatre pages, à peine vous souvient-il une 
fois de moi, et la raison en est car '. Considérez-moi 
davantage une autre fois, sHl vous plaît; et quand vous 
entreprendrez la défense des affligés, souvenez-vous 
que je suis du nombre. Je me servirai toujours de lui- 
môme pour vous obliger à m'accorder cette grâce, et 
je vous assure que vous me la devez : car je suis, ma- 
demoiselle, votre, etc. 

1 M°*« d'Enlragues, durant le procès de sa fille contre le ma- 
réchal de Baseompierre, dlsoit cent choses où il n*y avoil ni rime 
ni raison ; elle ajoatoit : la raison en est car, Beautru en a fait iiQ 
sonnet (T.)* 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1638). 297 

lOâ — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET. 

A Tours, le 8 janvier 1 638. 

Mademoiselle, j'ai tant fait par mes journées, que 
je suis arrivé en un pays où Ton ne parle point de 
guerre, d'Espagnols ni d'Allemands, d'édits, de sub- 
sides ni d'emprunts sur le peuple, et où Ton ne s'en- 
tretient que d'amour, de ballets et de comédies. Cela 
vous fera imaginer qu'il faut que je sois allé bien loin. 
Vous croirez que je suis au delà de Popocampêche, ou 
que la fortune m'a conduit en l'île invisible d'Alci- 
diane '. Cependant le lieu où cela se trouve n'est pas 
tout à fait si éloigné de vous; c'est une ville assise 
sur le bord de Loire, à l'endroit où le Cher se dé- 
charge dans cette rivière. Les habitants y parlent 
françois tourangeau, et sont à peu près de la stature 
et du teint des hommes de France* Mais, pour vous 
parler sérieusement, je vous assure, mademoiselle, 
que depuis la ruine des Mores de Grenade il ne s'est 
point fait de galanteries ni de magnificences pareilles 
à celles qui se voient ici, et Tours, que l'on appeloit 
le Jardin de la France, se doit à cetteheure nommer le 
Paradis de la Terre. Il ne se passe point de jours qu'il n'y 
ait bals, musiques et festins. Toutes sortes de délices y 
abondent : les citrons doux y viennent de tous côtés, 
elles poires de bon chrétien n'en sont point parties. Les 
chemins, depuis Paris jusqu'ici, sont tous couverts de 
violons, de musiciens et de baladins, de toiles d'ar- 
gent, de broderies et de machines, qui viennent en 
foule se rendre en cette ville. Hier, sur les sept heures 

' Dans le roman de Gomberville. 



298 LETTRES DE VOITURE. 

du soir, il y arriva aux flambeaux six chariots char- 
gés d'Amours, de Ris, d*attraits, de charmes et d'agré- 
ments, qui s'étoient joints de tous les côtés de la terre 
pour 86 trouver en cette assemblée; on dit même 
qu'il en est venu du fond de la Norwége : imaginez- 
vous, par le temps qu'il a fait. De sorte qu'il y a ici 
beaucoup de gens qui croient qu'il n'en est pas resté 
un seul en tout le monde et qu'ils sont tous en ce 
lieu. Je crois pourtant, mademoiselle, que ceux que 
vous avez accoutumé d^avoir vous sont demeurés : car 
dans un si grand nombre qu'il y en a ici, je n'en ai 
pas reconnu un des vôtres, et je n'en ai point vu de 
cette manière. Cette arrivée a fait de merveilleux 
effets par toute la ville : Tair s*est rendu plus serein et 
plus doux; tous les hommes sont devenus amou- 
reux, toutes les femmes sont devenues belles, et 
]\|iDe la présidente, que vous vîtes à Richelieu, est, à 
cette heure, une des plus jolies femmes de France. 
Mais, mademoiselle, ce qui est bien étrange, et que 
vous aurez peut-être peine à croire, c'est qu'au milieu 
de tant de délices je m'ennuie tout du long du jour, et 
que depuis le matin jusqu'au soir je ne sais que dire ni 
que faire. De tant d'Amours, il ne m'en est échu pas 
un, et de tant de belles il n'y en a pas une seule que je 
prétende ; de sorte que tandis que les galants sont ici 
ravis de leur fortune, et font des vœux pour y demeu- 
rer éternellement, je souhaite dans mon cœur d'être 
auprès de votre feu avec M^'^d'Inton, et de vous voir, 
au moins au travers des vitres ^ , avec madame votre 

* Les vitres de Talcôve où elle te (ieol toigoars, parce qu'elle 



AU MAROOld DE JONQtJIÈRES (1633). Sd9 

mère. Je ne sais pas si ce sont les deux grains qu'elle 
me donna en partant qui font cet effet, ou si c'est 
quelque autre chose, mais je n'ai de ma vie souhaité 
avec tant de passion d*avoir l'honneur de vous voir 
toutes deux, et il me semble qu'il n'y a point de bien 
au monde qui puisse être agréable sans celui-là. le 
vous supplie très^humMement, mademoiselle, de me 
ie souhaiter, et de croire qu'entre tous ceux qui le dési- 
rent, il n'y a personne qui soit tant que moi votre, etc. 

i03.— A VONSnsim Ife VaRQUIS DB JOUQUIÈKfiS^ 

tA Paris, le S janvier * 1 638.] 

Monsieur, il n'y a pas deux autres hommes au 
monde qui s'aiment si constamment, ni si commodé- 
menti que vous et moi : car, encore que nous soyons 
séparés de cent cinquante iieues^ je vous honore et 
vous aime autant que lorsqu'il n'y avoit qu'une mai- 
son entre nous ; et quoique vous ne me disiez au plus 
qu'une fois en un an que vous m'aimez, j'en suis 
aussi assuré que lorsque vous me le témoigniez tous 
les jours. Je crois, monsieur, que vous avez pour moi 
la même affection et la même constance» et qu'ayant 
connu mon cœur et mon esprit en un temps où ils 
n'éloieut pas capables de se déguiser, vous en avez 

ne pent touifrir le feu (T.). -^ Le commentaire se trompe, e'est 
M"M de Rambouillet que le feu incommodait. Voyez les Historiettes, 
I. m, p. 228. 

* M. de Jonquières était père de M. de Paillerols, cousin de Pé- 
lisson. Voyez V Histoire de r Académie française, par Péiisson.p. 303. 

^ La Lettre précédente, à M^** de Rambouillet, est datée éga- 
lement du 8 janvier, de Tours, 11 y a erreur ici ou là. 



300 LETTRES DE VOITURE. 

assez bonne opinion pour croire que je vous conserve 
toujours la part que vous devez avoir en l'un et en 
Tautre. A la vérité, vous m'y avez tellement obligé, 
et, de plus, mon inclination m'y porte de telle sorte» 
que je vous jure que je n'aurai jamais de maître ni de 
maîtresse à qui je ne manquasse aussitôt qu'à vous, 
et que de tous mes devoirs il n'y en a pas un auquel 
je satisfasse avec plus de plaisir qu'à celui de vous 
honorer. Continuez-moi donc, s'il vous plait, toujours 
l'honneur de votre amitié, et croyez qu'elle n'est pas 
tout à fait mal employée, puisque je suis et serai toute 
ma vie, monsieur, votre', etc. 

104. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET '. 

[A Tours, ce 26 .... 1638.] 

Mademoiselle, vous ne sauriez voir à cette heure de 
moi que des lettres ennuyeuses , et néanmoins je ne 
me puis empêcher de vous écrire; mais pardonnez- 
moi si je tâche de me désennuyer , et considérez que 
je n'en puis avoir d'autre moyen que celui-là : car, en 
l'humeur où je suis, que je me puisse divertir avec 
M"« des Courdreaux et avec M*^^ Ghesneau, je ne crois 
pas que vous vous l'imaginiez ni que vous croyiez qu'il 
y ait rien ici qui me puisse empêcher un moment 
d'être le plus triste homme du monde. Parmi beau- 
coup de sortes de déplaisir que j'ai, la peine où je suis 
de votre santé me tourmente extrêmement. Ce der- 
nier malheur m'a rendu tellement timide, qu'au lieu 

' Voyez au t. H, en lète des rondeaux, un post-icripuim inédit, 
cité par Péllsson dans son Histoire de l'Académie, 
' Blanque dans la première édition. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1638). 301 

que je ne craignois rien , j*appréhende à cette heure 
toutes choses. Il me semble que je ne dois jamais re- 
voir tout ce que je perds de vue. D'autant plus qu'une 
personne m'est chère, il me semble qu'il y a plus 
d'apparence que je la dois perdre. Cela étant, made- 
moiselle, jugez, s'il vous plaît, combien je dois craindre 
pour vous, et si je ne dois pas penser que, si la fortune 
me veut faire quelque chose de pis que ce qu'elle 
vient de faire, ce n'est peut-être qu'à vous qu'elle se 
doit attaquer. J'ai une extrême impatience de me voir 
bientôt hors de ces craintes et hors d'ici, et de trou- 
ver auprès de vous quelque sorte de joie après tant 
d'ennuis, ou du moins quelque repos après tant d'in- 
quiétudes. Je suis votre, etc. 

105*. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET 
(Avec cette inscription : À Vinfanie Fortune, au palaU det Pérw^aet"^). 

[A Saumur 1638.] 

Mademoiselle, nous sommes venus en ce lieu sans 
trouver aucune aventure qui soit digne de vous être 
mandée : l'auteur qui écrira notre histoire n'aura rien 
à dire jusqu'ici, sinon que nous arrivâmes le cinquième 
jour à Saumur'. Il est vrai qu'hier, au passer d'une 

' Manque dans la première édition. 

' Un domestique de M. de Rambouillet, nommé Porcheron, 
qui lui servoit de secrétaire en Espagne, trouva une bizarre généa- 
logie d'Angennes, qui disoit qu'une couronne de feu étoil tombée 
sur le palais des Périsques en Espagne, et que de cette Famille étoit 
sortie celle d*Angennes (T.). — Il y a dans cette plaisanterie, ob- 
serve M. de Monmerqué, de Tétymologie de péri^ fée. 

^ Ce récit se rapporte vraisemblablement à une excursion que 
Voiture fit à Sablé, où la marquise se trouvait alors, 

I. 26 



302 LËTtftSS DE VOlTORfi. 

rivière, nous aperçûmes venir droit h nous quati^ 
grands taureaux qui parurent enchantés à ceux avec 
qui je cheminoiti. Mais pour moi , je crois assurément 
qu*il8 ne l'étoient pas, parce qu'ils nous laissèrent pas- 
ser sans détourbier S et qu'ils ne jetoient point de feux 
par les nazeaux. Le jour précédent, nous voulûmes 
dter la bourse et le cheval à un passant par la cou- 
tume du royaume de Logres '. Toutefois nous n'en 
fîmes rien : car, à ce que nous jugeâmes, il crut que 
c'étott lui faire outrage, et le trouva aussi manvais 
que si c'eût été le voler. Enfin, vous ne sauriez croire 
combien la chevalerie est ravilie maintenaât. Nous 
avons passé plus de dix ponts qui n'étoient gardés de 
personne, et partout où nous avons hébergé, nos hôtes 
n'ont point fait de difficulté de prendre de l'argent de 
nous. Messire Lac * et moi en avons beaucoup de re- 
gret. Nous ne faisons que dire par le chemin : Ah ! ah ! 
Amours ! et nous faisons tout ce qui nous est possible 
pour ramener le siècle d'Uierpandragon * ; mais le reste 
du monde 7 est fort peu disposé, et je ne vous puis 
dire combien les aventures sont rares. Les deux meil- 
leures que j'aie eues, c^est que j'ai trouvé depuis deux 
jours la lettre de l'Infante déterminée*, et que j'en ai 
ouvert une autre qui me semble la plus belle que j'aie 

1 Vieux mot, qai signifiait autrefoia nbsUcle, «npêeiieaieiil. 
( Déeiiomunre de Trévoux ). 

* Vojr«s plus haut, p. 17^ 
> BoitaatrEspnt(T.). 

* Voyez le romuk de MerUo. Uterpandragon fut le père d' 
tua, le fameux instituteur de la Table-Ronde. 

»MU« Pau]et(T.). 



A LA MARQUISE DE SABLÉ (1638). 303 

en ma vie jamais lue. C*est, à mon jugement» le plus 
parfait ouvrage que la fortune ait jamais produit, et 
puisque vous disposez d'elle en toutes choses, nous 
aurons sujet de nous plaindre de vous, si nous ne 
sommes pas quelque jour heureux : car, sans mentir, 
je crois que cela est en vos mains, et que vous n'avez 
seulement qu'à le vouloir. Nous avons résolu d'être vos 
chevaliers en toute cette guerre, et d^y faire tant de 
faits d'armes, que nous pourrons donner de la jalousie 
à don Falanges d'Astre. En attendant cela, nous ne 
laisserons pas de vous envoyer les géants que nous sur- 
monterons par les chemins : et c'est par ceux-là que 
je veux vous faire entendre combien je suis , made- 
moiselle, votre, etc. 

106. — A MADAME LA MARQUISE DE SABLÉE 

[A Pari», .... leSSM] 

Madame, je voudrois bien n'avoir pas vu sitôt les 
lettres que vous avez envoyées à M'^® de Rambouillet 
et à [ChalaisJ : car j'espérois, en vous écrivant le pre- 
mier^ et en m'embarquant de ma franche volonté dans 
ce commerce, vous donner une preuve de mon affec- 
tion aussi assurée que celle que j'ai reçue de vous. 
Mais ce que vous avez écrit de moi est si obligeant, 
q^e j'avoue- que je ne puis prendre aucun mérite à y 
répondre , et que [le plus ingrat et] le plus paresseux 
homme du monde, étant en ma place, en feroit autant 

* Mê$. d€ Cofirarl, in«4, t. X, p. 643. — Manqoe dans la pre- 
mière édiUoD, 

' Je n'ai pu préciser la date de eelte leUre ; dans tous les cas, 
elle ne peut être postérieure à 1640, puisqu'il y est fait mention 
da narc|ais de Sablé, qqi mourut eelte année-là. 



304 LETTRES DK VOITURE. 

que moi. Sans mentir, madame, il faut que ceux qui 
tâchent à vous décrier du côté de la tendresse avouent 
que, si vous n*ètes la plus aimante personne du monde, 
vous êtes au moins la plus obligeante. La vraie amitié 
ne sauroit avoir plus de douceur qu'il y en a dans 
vos paroles , et toutes les apparences d'affection sont 
si belles en vous qu*il n*y a point d*honnète homme 
qui ne s'en pût contenter. Je suis néanmoins si heu- 
reux de croire qu'il y a quelque chose de plus pour 
moi *• et quoique je sache que vous avez, pour contre- 
faire les amitiés , le secret que M. de [Bois d'Amour] 
a pour les rubis, et que quand il vous plaît vous sa- 
vez donner à un peu de pâte l'éclat d'une pierre pré- 
cieuse , je suis tout persuadé que celle que vous m'avez 
donnée est très-fine , et qu'il n'y a rien de plus vrai 
ni de plus ferme. Pour ce qui est de moi, je puis dire 
avec vérité que je vous ai toujours honorée et aimée 
sur toutes les personnes du monde , mais jamais à 
comparaison de ce que je fais à cette heure; et je n'o- 
serois mettre ici tous les sentiments que j'ai pour 
vous, de peur que si cette lettre vendit à être perdue, 
on ne la prit pour une lettre d'amour. Je ne crois pas 
que cette passion ait rien de plus sensible ni de plus 
tendre que ce que je ressens tous les jours pour vous. 
Je ne saurois pas contrefaire les agitations des amante, 
ni tirer la langue d'isacaron ^ Mais il est vrai que 

* Leâ édiUons portent : Je iuu néamnoim en quelque façim obligé 
de croire qu*il y a quelque charme en cela pour moi, — On peot 
juger par là des mutilationiique les premiers éditears firent subir 
aux lettres de Voiture. 

' HiB« de Sablé et Voilure passèrent à Loudun, où une reU- 



A LA MARQUISE DE SABLÉ (1638). 305 

depuis que je vous ai quittée, j*ai des mélancolies qui 
me tirent hors de moi-même et qui étonnent tout le 
monde; et il y a quelques heures au jour où le père 
Tranquille * et le petit Jésuite ne feroient point de diffi- 
culté de m'exorciser. Que si j'ai eu quelque sorte de 
plaisir, ç*a été de parler de vous à mille personnes. On 
savoit que j'avois été chez vous à Loudun : de sorte que 
tout le monde a eu la curiosité de me voir, et on m*a 
interrogé comme un homme 'qui venoit du ciel et de 
l'enfer. J *ai dit, madame, que vous étiez aussi belle que 
vous Tétiez il y a quatre ans. Mais quand j'ai voulu dire 
que vous aviez plus d'esprit, on a cru que je contois des 
choses incroyables; et en cet endroit-là, j'ai perdu 
toute créance. Aussi est-il vrai qu'il se fait des miracles 
en vous, qui ne se firent jamais en personne, et il n'y a 
jamais eu que vous au monde qui soit sortie plus belle 
de la petite vérole, et qui soit devenue plus habile à la 
campagne. [Jeudis cette vérité-là avec tant de plaisir 
qu'il me semble qu'une de vos bonnes amies n'y en a 
pas trop pris, et qu'elle seroit aisément de l'opinion de 
la comtesse de Ye (sic). J'aurois beaucoup de choses à 
vous dire d'elle ; mais je n'ai quasi rien à vous en écrire. 
Je l'ai vue trois fois depuis mon retour, mais sans lui 
pouvoir quasi parler. Pour ce qui est du soupçon que 
nous avons eu, je n'ai pu encore m'en éclaircir ; il y a 
des raisons pour et contre, et cette affaire est aussi 
douteuse que celle des religieuses de Loudun. Je crois 
néanmoins la non possession. En récompense elle est 

gieuse disoit: « Voulez-vous voir tirer la langue à Isacaron?» C*é- 
toit un diable (T.). 

* Capucin qui fut depuis abusé ( T. ). 

26. 



306 LETTRES DE VOITURE. 

obsédée si cruellemeni que jamais personne ne l'a été 
davantage. Il lui apparoit à toute heure; je vous ré» 
ponds qu'elle en est tourmentée» elle tâche fort à s*en 
défaire ; mais, comme vous savez, elle a affaire à un 
diable opiniâtre. Pour ce qui me regarde, l'histoire con- 
tinuera et peut-être elle ira plus vite que par le passé. ] 

Mil* de Rambouillet a été ravie de votre lettre. Je 
Tai trouvée une des meilleures que vous ayez jamais 
faites, et j'ai été bien aiee de voir si bien écrire des 
choses qui me sont si avantageuses. Quelque assu- 
rance que j'eusse de votre affection, j'ai pris grand 
plaisir à voir celle que vous en donnez aux autres» 
et j'avoue que cette vanité de femme que vous dites 
que j'ai, en a été touchée. 

[ Au reste, madame, vous m'avez fait concevoir 1^ 
plus grande joie du monde en me disant que vous et 
M. le marquis de Sablé vous disposez à venir ici; 
mais si cela n^est pas, ne le dites plus et ne me met- 
tez pas au hasard de tomber d une si haute espérance. 
Me dépouillant de mon intérêt , et vous parlant en 
ami sincère et en fidèle conseiller, je vous dis que 
tous vos amis et toutes vos amies disent d'une voix 
que vous ne sauriez rien faire qui soit plus utile pour 
votre fortune, pour votre santé et pour vos affaires ; 
ayez donc la fermeté en cela qu'il faut avoir aux bon- 
nes résolutions, et servez-vous de tout votre esprit à 
eu venir à bout. ] 

Adieu, madame ; après cinq pages de papier, je vous 
quitte à regret comme étant, madame, votre, etc. 

Posl^scriptum, — Madame, mandez-moi , s'il vous 



A LA MARQUISE DE SABLE (1638). 307 

plaît, si VOUS VOUS êtes aperçue que ce comme étant 
dont j'ai fini ma lettre est une de ces fins dont nous 
avions parlé. 

[Permettez-moi, s'il vous plaît, d'assurer ici les 
deux demoiselles qui vous ont accompagnée au voyage 
que je suis leur très-humble serviteur, et que, quel- 
ques bonnes compagnies que je voie à Paris, j'aime- 
rois mieux voir cottir les ablettes avec elles ; mais 
faites, je vous supplie très-humblement, madame, 
que MUe Coulo ' se souvienne de moi et m'aime un 
peu : car, outre que je veux être bien avec toutes les 
personnes qui vous approchent et que vous aimez, il 
est vrai que j'ai vu en elle des choses que j'estime beau* 
coup et que j'aime, et qui me font souhaiter qu^elle 
soit de' mes amies. Je la supplie de faire en sorte 
qu'Armande m'aime, et de l'assurer de ma part que je 
ne souhaite rien tant au monde que d'être aimé d'elle 
et qu'elle n'aura jamais d'amant plus fidèle que moi» 
J'aime mieux employer M^*^ Coulo en cela que M*^® de 
Bois d'Amour : car je crois qu'elle s'y emploiera plus 
fidèlement, et puisque je veux être amoureux d'Ar* 
mande, il est à propos que ce ne soit pas sa mère qui 
soit ma confidente. Je la supplie de croire que per- 
sonne au monde ne connoit et n'estime plus son 
esprit que moi, et que je serai toute ma vie son très- 
humble serviteur. Pourvu que vous n'ayez pas de 
querelles présentement avec M. de la Mesnardière ', 
je sais bien , madame, que vous ne trouverez pas 
mauvais que je l'assure ici de mon très-humble ser- 

' Son père ou Mn frère était homme d'affaires de M">« de Sablé. 
' Voyez plus bas, p. 329, note 2. 



308 LEITftES DE VOITURE. 

vice, et que je le prie de se souvenir quelquefois de 
moi.] 

107.^ A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE LA VALETTE ^ 

A Paru, le 7 aoàt 1638. 

Monseigneur, ètes-vous encore fâché de ce que vous 
n*avez pas deviné que ceux de Verceil nianquoienl de 
poudre, ou de ce que, n'en ayant pas, ils n*ont pu se 
défendre; ou de ce qu'avec huit ou neuf mille hommes 
vous n*en avez pas forcé vingt mille dans de fort bons 
retranchements? Sans mentir, vous ne vous servez 
guère utilement de votre raison, si ce déplaisir vous a 
duré jusqu'à cette heure. Aviez-vous donc espéré de 
faire l'impossible, que vous n*étes pas satisfait d'avoir 
fait tout ce qui s'est pu? Pardonnez-moi, monsei- 
gneur, si je vous le dis. Mais, en vérité, il n'est pas 
bien séant à un homme sage d'avoir tant de regret 
pour une chose où il n'a point failli; et c'est, ce me 
semble, en quelque sorte, ne faire pas assez de cas de 
son devoir que de n'être pas content quand on l'a fait. 
Vous êtes accouru avec une poignée de gens au se- 
cours d'une place qui étoit assiégée par une grande 

' Mss. de Conrart, p. 801. — Ed Italie, où le cardinal était allé 
prendre le commandement de Tarmée, après la mort du maréchal 
de CréquI, tué derant Casai le 17 mars.— C'est ici, à proprement 
parler, une épUre contolatoire. Le cardinal avait entrepris de faire 
lever le siège de Verceil contre les Espag^nols, commandés par le 
marquis de Légaikcz ; mais il arriva comme le gouverneur venait 
de signer la capitulation, le jour même de l'assaut (5 juillet). Le 
gouverneur 8*en excusa sur le manque de poudre ; mais il en de- 
meura une atteinte fftcheuse portée à la réputation militaire du 
cardinal de la Valette. 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1638). 309 

armée. Vous avez trouvé la circonvallation achevée 
et tous les retranchements en tel état, que chacun ju- 
geoit que vous ne pourriez pas seulement envoyer un 
homme dans la ville pour y dire de vos nouvelles; et, 
contre Tavis et l'espérance de tout le monde, vous y en 
avez fait entrer dix-huit cents. Se peut-il rien faire 
de plus résolu, de mieux entrepris, et de si bien exé- 
cuté que cela? C'est vous qui avez travaillé jusque-là, 
la fortune a fait le reste ; et si elle l'a mal fait, pour- 
quoi vous en tourmentez-vous tant? Ne vous accou- 
tumez pas, je vous supplie, à être en communauté avec 
elle; et aussi bien dans les bons succès, que dans ceux 
qui ne le seront pas, distinguez toujours ce qui est 
d'elle, et ce qui sera de vous. Il arrivera de là, que vous 
ne vous élèverez et que vous ne vous rabaisserez ja- 
mais trop. Si vous voulez vous répondre des événe- 
ments, et si vous ne pouvez être satisfait que lorsque 
tout ce qui se pourroit souhaiter vous arrive, vous 
faites, sans mentir, la guerre à de fâcheuses condi- 
tions ; et vous voulez que la fortune fasse autant pour 
vous qu'elle faisoit pour Alexandre , et un peu plus 
qu'elle n'a fait pour César. Encore ète&-vous ingrat 
envers la vôtre, si vous vous plaignez d'elle pour cette 
dernière occasion, et il y a de Tinjustice à réputer 
pour un grand malheur d'avoir manqué à avoir une 
grande prospérité. Cependant, vous parlez comme si 
vous aviez perdu par votre faute dix batailles et cent 
villes; et il semble que vous soyez au désespoir pour 
avoir vu perdre une place que, dès le commencement, 
tout le monde a jugé que l'on ne pourroit sauver. 
Croyez-moi, l'on ne répare jamais rien en périssant, 



310 LETTRES DE VOITURE. 

et pour ce qui vous regarde, vous n'avez rien à réparer. 
La prise de Yerceil a fait tort aux affaires du roi, mais 
point du tout à votre réputation. Si le secours que 
vous y aviez jeté n*a pas été heureux, il ne mérite pas 
moins de louange pour cela ; et dans toutes vos années 
de prospérité, vous n'avez rien fait de si beau, de si 
hardi, ni de si extraordinaire. Prenez donc, s'il vous 
plait, des résolutions plus modérées que celles que 
vous témoignez d'avoir, et n^étant pas en état de faire 
peur à vos ennemis, n'en faites point à vos amis. Vous 
qui m^avez appris tout ce que je sais, vous savez bien 
que la prudence est une vertu générale qui se mêle avec 
toutes les autres, et que là où elle n'est pas, la valeur 
perd son nom et sa nature. 

J'irai demain ou après-demain faire vos compliments 
à la personne dont vous me parlez*. La dernière fois 
que je la vis, elle me parla extrêmement de vous, et me 
jura que, pour votre considération, elle ne s'étoit point 
réjouie de la prise de Verceil ' ; pour ce, qu'encore que 
tout le monde sût qu'il n'y avoit pas de votre faute, 
elle connoissoit bien que cela vous affligeroit, et qu'elle 
vous aimoit trop pour avoir quelque joie d'une chose 
qui vous donnoit du déplaisir. En vérité, elle vous 
aime extrêmement, ce me semble, et quelque autre 
qu'elle* vous aime encore plus qu'extrêmement. 

' La reine Anne d'Autrioha'(T.). 

^ Voiture ne déguise pas ici que la reine se réjouissait des re- 
vers qui affligeaient le cardinal de Richelieu : car du roi il n'en 
était pas question {Note manuscrite dt ilf, de Monfnerqué), 

* Mn«laPriiioes«e(T.). 



A MADEMOISELLE DB RAMeOUaLET (1638). 311 

108. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET ^ 

A Tarin, ce dernier septembre 1638. 

Mademoiselle, je ne puis pas dire absolument que je 
sois arrivé à Turin, car il n^y est arrivé que la moitié de 
moi-même. Ne croyez pas que je veux dire que l'autre 
est demeurée auprès de vous : ce n^est pas cela ; c^est 
que de cent et quatre livres que je pesois en partant 
de Paris, je n^en pèse plus que cinquante-deux. Il ne 
se peut rien voir de si maigre et de si décharné que 
je suis; et selon que je suis changé» je crois que M. le 
marquis de Pisani et moi ne nous reconnoîtrons plus 
quand nous nous verrons. La fièvre me fit arrêter un 
jour à Roanne. Je croyois tout de bon être attrapé et 
que je serois longtemps malade. Ce qui me faisoit le 
plus de dépit c'est que je m'imaginois que vous ne 
croiriez pas que ce fût de regret de vous avoir quittée^ 
et que vous penseriez plutôt que ce seroit pour avoir 
couru la poste. En effet, cela n'étoit pas hors de la vrai- 
semblance, et ce qui sembloit confirmer cette opinion, 
c'est qu'il est vrai que les trois derniers chevaux que 
j'avois montés m'avoient mis en un pitoyable état cet 
endroit que vous savez que Brunel montroit à Mar- 
phise, et ce qui étoit plus à craindre, j*avois une si 
grande chaleur, que quand j'eusse été fait gouverneur 
de M. le Dauphin, je n'eusse pas été plus propre que 
je fus les quatre premiers jours. J'en parlai à un fort 
honnête homme de Roanne, que Ton m'a dit qui est 
apothicaire, lequel me donna quelque chose qui me 
soulagea fort. Je vous supplie de le dire à M™* la du- 

* Mss, de Conran, p. G07. 



312 LETTBBS DE VOITOBE. 

chesse*. Depuis je n'ai eu aucun mal que celui de 
ne vous point voir; mais à celui-là il n*y a point de 
remède, et le sel mercurial n'y fait rien. Je suis dès 
hier après^ner ici. Je n*ai encore pu voir Madame, 
pour ce qu'hier Ton croyoit que M. de Savoie alloit 
mourir. Je la verrai aujourd'hui. Demain je partirai 
pour aller à Tannée, et j*espère qu'après-demain, à 
midi, je verrai M. le cardinal de la Valette et M. votre 
frère. Permettez-moi, s'il vous plait, mademoiselle, 
d'être bien aise, en cette occasion, et. ne trouvez pas 
mauvais que je sois sensible à cette joie en votre ab*- 
sence. Quand je dis en votre absence, j'y comprends 
aussi celle de M^»^ la Princesse, de M"® de Bourbon, de 
M"'® la duchesse d'Aiguillon, de M°>« la marquise de 
Sablé, de M™« du Vigean et de M™© votre mère, que 
je devois nommer la première, quoiqu'il y ait des 
princesses, des duchesses parmi cela. Yods ne sauriez 
croire combien je suis en peine de la maladie de M°^® de 
Liancourt' ; si elle se porte mieux et si sa [patte] est 
guérie, je vous supplie très-humblement, mademoi- 
selle, de me faire Thonneur de me le faire savoir à 
Rome : car cela sera cause que j'y ferai et que j'y 
verrai toutes choses avec plus de repos et de plaisir. 
Mais que ce m'en seroit un grand , si je vous pou vois 
dire ici combien je suis, mademoiselle, votre, etc. 

* D'Afgaillon (M»» de Combalet). 

' Jeanne de Schomberg, mariée en secondes noces à Roger du 
Plessis de Lianconrt, due de la Roche*Guyon. I^a terre de Lian'- 
court, dont elle fit une des plus belles de France, était située à 
vingt-cinq lieues de Paris, entre Greil et Cler mont (Voyez Talle- 
mant, t. IV, p. 29). Cette terre passa, par le mariage de sa petite- 
fllle (16&9), dans la famille de la Rochefoucauld. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1638). 3l3 

109. — A LA MÊME. 
^ [A Gènet, le 7 octobre 1A38.] 

Mademoiselle, je voudrois que vous m'eussiez pu 
voir aujourd'hui dans uu miroir en l'état où j'étois. 
Vous m^eussiez vu dans les plus effroyables montagnes 
du monde, au milieu de douze ou quinze hommes les 
plus horribles que l'on puisse voir , dont le plus inno- 
cent en a tué quinze ou vingt autres , qui sont tous 
noirs comme des diables, et qui ont des cheveux qui 
leur viennent jusqu'à la moitié du corps, chacun deux 
ou trois balafres sur le visage, une grande arquebuse 
sur l'épaule, deux pistolets et deux poignards à la 
ceinture. Ce sont les bandits qui vivent dans les mon- 
tagnes des confins du Piémont et de Gênes. Vous eus- 
siez eu peur sans doute , mademoiselle , de me voir 
«ntre ces messieurs-là, et vous eussiez cru qu'ils m'al- 
loient couper la gorge. De peur d'en être volé , je m'en 
étois fait accompagner; j'avois écrit dès le soir à leur 
capitaine de me venir accompagner, et de se trouver 
en mon chemin, ce quHl a fait, et j'en été quitte pour 
trois pistoles. Mais, surtout, je voudrois que vous 
eussiez vu la mine de mon neveu * et de mon valet , 
qui croyoient que je les avois menés à la boucherie. 
Au sortir de leurs mains, je suis passé par deux lieux 
où il y avoit garnison espagnole, et là, sans doute, j'ai 
couru plus de danger. On m'a interrogé; j'ai dit que 
j'étois Savoyard , et pour passer pour cela , j'ai parlé 
le plus qu'il m'a été possible comme M. de [ Vauge- 
las]\ Sur mon mauvais accent, ils m'ont laissé pas- 

* Le Jeune Martin (T.). 

^ Voyez HisiorieueSy t. IV, p. SO. 

I. i7 



314 LBTTKBS DE TOmiBS* 

ser. Regardez si je ferai jamais de beaux discours qoi 
me valent tant , et s'il n*eût pas été bien mal à pippos 
qu*ea cette pccasîoo, sous ombre que je suis de TAca- 
déoiie, je me fusse allé piquer de parler bon françoia. 
Au sortir de là» je suis arrivé à Savone , où j*ai tfouTé 
la 0ier un peu plus émue qu*il ne falioit pour le petit 
vaisseau que j'avois pris» et néanmoins je suis» Dieo 
merci » arrivé ici à bon port. Voyez» s'il vous plaii, 
mademoiselle » combien de périls j*ai courus en un 
jour. Enfin je suis échappé des bandits, des Espagnols 
et de la mer ; tout cela ne m*a point fait de mal , et 
vous m*en (aites » et c'est pour vous que je cours le 
plus grand danger que je courrai en ce voyage. 
Vous croyez que je me moque» mais je veux mourir si 
je puU plus résister au déplaisir de ne point voir nui-- 
dame votre mère et vous, le vous avoue francfaoment 
qu'au commencement j'étois en doute , et que je ne 
aavoifi ai c'éioit vous ou les chevaux de poste qui me 
tourmentiez. Mais il y a six jours que je ne cours plus 
et je ne auis pas moins fatigué; cela me fait voir que 
mon mal est d'éti» éloigné de vous, et que ma plus 
grande laasiiude est que je suis las de ne vous point 
voir, et cela est si vrai, que si je n'avois point d'autres 
affaires que celles de Florence, je crois que je m'en 
retoumerois d'ici, et que je n'aurois pas le courage 
de passer outre , si je n'avois à solliciter votre procès 
à Rome \ Sachez»moi gré, s'il vous plait, de cela, car 
je vous assure qull en est encore plus que je n'en dis, 
et que je suis autant que je dois, votre, etc. 

' Pour la succession d'un Strozzi conlre ie jeune «oArquis, qui la 
fuisoit son héritière (T.). 



A LA HARQUISB BE RAMBOUILLET (1638). 31 5 

ilO. — A HADAMS LA UAROtJISE DE RAMBOUILLET 
(Xointe k la précédente). 

Madame, j'ai vu pour Tamour de vous le Valentm * 
avec plus d'attention que je n'ai jamais fait aucune 
chose, et puisque vous désirez que je vous en fasse 
la description , je le ferai le plus succinctement qu'il 
me sera possible. Mais vous considérerez, s*il vous 
plait , que quand je me serai acquitté de cette com- 
mission et de l'autre que vous m'avez donnée à Rome, 
j'aurai fait pour vous les deux choses du monde qui 
me sont les plus difflciles, de parler de bâtiment et de 
parler d'affaires. Le Valentin , madame, puisque Va- 
lentin il y a » est une maison qui est à un quart de 
lieue de Turin i située dans une prairie et sur le bord 
du Pô. En arrivant, on trouve d'abord : je veux mou- 
rir, si je sais ce qu'on trouve d'abord. Je crois que 
c'est un perron* Non, non, c'est un portique. Je me 
trompe, c'est un perron. Par ma foi, je ne sais si c'est 
un portique ou un perron. Il n'y a pas une heure que 
je savois tout cela admirablement, et ma mémoire m'a 
manqué. A mon retour, je m'en informerai mieux et 
je ne manquerai pas de vous en faire le rapport plus 
ponctuellement. Je suis votre, etc« 

* 11°** de RamI)ouil)et faieoit toujours la guerre à Voiturn. qu'il 
ne remarquoit rien ; elle lai donna charge de faire la description du 
Valentin, aimant extrêmement rarehiteoture (T.). — Le Valentin 
était une maison de plaisance de Madame de Savoie, à portée de 
mousquet de Tuiin. Il s'y fit de grandes réjouissances lorsque 
Madame fut rentrée dans sa capitale ( novembre I640)« Voyes les 
Uislori^U^, t. 111, p. 171 et 213, et t. Vil, p. 10. 



316 LETTRES DE VOITURE. 

lli. — A lUDEMOISELLE DE RAMBOUILLET*. 

De Rome, le 19 noTembre 1638. 

Mademoiselle, j'en demande pardon à M^^ votre 
mère, mais jamais je ne me suis tant ennuyé qu*à 
Rome. Il ne se passe point de jour que je n*y voie 
quelque chose de merveilleux, des chefs-d'œuvre des 
plus grands ouvriers qui aient été, des jardins où tout 
le printemps se trouve à cette heure, des bâtiments 
qui n*en ont point de pareils au monde, et des ruines 
encore plus belles que ces bâtiments. Mais tout ce que 
je vous dis là n'empêche pas que je n*y sois triste, et 
qu'au même temps que je vois toutes ces choses, je ne 
souhaite d'en sortir. Les plus excellents ouvrages de 
peinture, de sculpture et de provature * d'Âpelles, 
de Praxitèle et de Papardelle ne sont point de mon 
goût. Je m'étonnerois de cela si je n'en connoissois la 
cause, et si je ne savois qu'une personne qui est ac- 
coutumée à vous voir ne sauroit jamais être bien aise 
en ne vous voyant pas. Pour vous dire le vrai, made- 
moiselle, il m'en arrive de vous comme de la santé : 
je ne connois jamais si bien votre prix que lorsque je 
vous ai perdue ; et quoiqu'en personne ' je ne garde 
pas toujours un fort bon régime pour me bien tenir 
avec vous, dès que je ne vous ai plus je vous souhaite 
avec mille vœux. Je reconnois que vous êtes la plus 
précieuse chose du monde, et je trouve par expérience 

* Manque dans la première édition. 

' l\ Tolàtre, et met ces deux mots j^ur la rime. Us signiflent pour- 
tant, le premier de certains fromages de chair de buffle, et papar- 
deile, certain laitage que font les religieuses (T.). 

3 Far. en présence. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1638). 317 

que toutes les délices de la terre sont ameres et dés- 
agréables sans vous. J'eus plus de plaisir» il y a quel- 
que temps, à voir avec vous deux ou trois allées de 
RueU que je n'en ai eu à voir toutes les vignes de 
Rome, et que je n'en aurois à voir le Capitole, quand il 
seroit en Tétat où il a été autrefois, et que même Ju- 
piter Capitolin s*y trouveroit en personne. Mais, afin 
que vous sachiez que ce n*est pas raillerie et que je 
suis tout de bon aussi mal que je le dis , il y a huit 
jours que, me promenant le matin avec le chevalier de 
Jars, je fusse tombé de mon haut s'il ne m'eût reçu 
entre ses bras; et le lendemain au soir, je m'évanouis 
encore une fois dans la chambre de M"' la maréchale 
d'Estrée^ Les médecins disent que ce sont des va- 
peurs mélancoliques, et que ces accidents ne sont pas 
à mépriser. Pour moi, voyant que cela m'avoit repris 
deux jours de suite et que j*étois menace de quelque 
chose de pis, je n'ai été ni fou ni étourdi, j'ai pris 
de l'antimoine que M. Nerli ' m'a donné. En effet, 
cela m*a fait du bien. J'en porterai quatre prises avec 
moi que je veux faire prendre à M""" la duchesse d'Ai- 
guillon : car il n'y a point de ripopées* qui fassent de 
si bons effets, et il se faut servir de cela, en attendant 
que celui qui me l'a donné ait trouvé la recette de 
For potable, qu*il saura faire, à ce qu'il dit, au plus 
tard dans un an. J'espère partir d'ici d'aujourd'hui en 
huit jours. Vous vous étonnerez , mademoiselle , que 

* Le maréchal d'Estrécs était ambassadeur à Rome. 
' Gentilhomme florentin fort débauché, qui ne sachant plus que 
faire se mit à chercher la pierre philosophale. 

' Bipopée, vin frelaté, drogue. (Dicitonnatre de Trévoux), 

27. 



318 LETTRES DE VOITURE. 

je demeare si longtemps en un lieu où je dis qu'il 
ni*ennuie si foit. J'y ai été arrêté jusqu'à cette h^re 
par des causes que je vous dirai, et desquelles je n'ai 
pu me défaire. Mais je vous assure , encore une fois, 
que de ma vie je n'ai eu tant d'ennui ni tant d'envie 
de vous voir. Je vouâ supplie très-humblement de me 
faire l'honneur de me croire et d'être assurée que je 
suis beaucoup plus que je ne le puis dire ici, made* 
moiselle, votre, etc. 

112. — A MONSIEUR COSTAR*. 

De Rome, le 15 décembre 1638. 

Monsieur, j'étois hier logé dans un des plus beaux 
palais du monde. J'avois pour mon appartement une 
grande salle, deux antichambres, une chambre tapis- 
sée de tapisseries relevées d'or, et j'étois servi avec 
vingt ou trente ofliciers ; et aujourd'hui je suis dans 
une des plus méchantes hôtelleries où j'aie jamais été 
de ma vie, et je n*ai plus qu'un valet pour me servir. 
Pour me consoler d*un si grand changement de for- 
tune, et faire que je sois aujourd'hui aussi heureux 
que j'étois hier, j'ai demandé de l'encre et du papier 
et je me suis mis à vous écrire. Que je meure si parmi 
les honneurs que j'ai reçus dans le personnage que je 
viens déjouer, et les divertissements que l'on m*a fait 
avoir , j*ai eu tant de plaisir que j'en ai à cette heure ! 
Outre la joie que j'ai de vous entretenir, je suis bien 
aise encore de vous faire voir que ce n'étoit pas le 
grand profit que je faisois de changer mes lettres avec 

' Pierre Costar, né à Paris en 1603, mourut le IS mai 1660. 
Tailemant a donné son Hisîorieue, t. VU, p. 1. — Voyex, au t. 11 , 
la lÀ»iTe«poQ(lance de Voiture avec Costar, 



A l'évéque de LISIEVX (1639). 319 

les vAtr68 qui me faisoU entretenir ce commerce, puis- 
qii'à cette heure que je ne puis avoir de réponse, je ne 
laisse pas de prendre plaisir à vous écrire et à vous 
assurer de la passion que j'ai de vous servir. Elle est, 
je vous jure, aussi grande que vous le méritez, et que 
le mérite Taffection que vous avez pou^moi. J'espère 
partir de Rome dans trois semaines; et si je trouve un 
vaisseau, je m'embarquerai pour Marseille. Vous qui 
connoissez si bien les vents ', si vous avez quelque au- 
torité sur eux, je vous supplie de les enfermer tous en 
ce tempe-là, prmter iapyga. Hais celui«>là, il n*y a pas- 
de danger qu'il soit un peu fort. J'aime mieux voir la 
mer un peu grosse et aller un peu vite , car j'ai hâte 
de retourner à Paris et de vous y revoir. Je suis , etc. 

113. — A MONSEIGNEUR l'ÉVÊQUE DE LISIEUX *. 

A Paris, le 13 janvier 1639. 

Monseigneur, j'eusse bien voulu vous porter la lettre 
qui est avec celle-ci, et vous aller remercier moi-même 
de la faveur que vous m'avez faite, de me recomman- 
der à celui qui vous l'envoie. Aussi bien n'étant pas 
devenu plus homme de bien à Rome, je voudrois voir 
si je ne proûterois pas davantage à Lisieux, et si vous 
ne m'apprendriez pas comme il faut que je -gagne les 
pardons que j'ai reçus du pape. Je crois que ce voyage- 
là me seroit plus utile que celui que je viens de faire ; 
car il est vrai , monseigneur, que je ne vous vois ja- 
mais que je n'en sois meilleur pour quelques jours, et 

* Voyez au t. Il, la lettre 4, à Costar. 

^ Ms8, de Conrari, p. 645. — Philippe de Coâpéan oa Cospéau, 
tté en 156S, mort en 1646. Bosauet lui dédia sa première thè«e de 
philosophie. Yojes son il i«(ort«{f0 dans Tallemant, t. IV, p. $4. 



320 LETTRES DE VOITURE. 

toutes les fois que je vous approche, je sens que mon 
bon ange reprend de nouvelles forces et qu*il me con- 
duit avec plus d'assurance. Il y a longtemps que j*ai 
dans Tesprit que si Dieu veut jamais ma conversion , il ne 
se servira point d'autres moyens que de vos discours et 
de vos exemples pour me faire cette grâce, et que s'il 
m'envoie une voix du ciel pour me rappeler, il me la 
fera entendre par votre bouche. Déjà il me semble que 
la volonté que j'ai de vous servir me sanctifie en quel- 
que sorte, et que je ne saurois être tout à fait profane, 
otyant tant de respect et d'affection pour une personne 
si sainte. Au moins ètes-vous cause que j'ai quelque 
passioa raisonnable parmi tant d'autres qui ne le sont 
pas, et que dans le dérèglement où je suis , il y a une 
partie de mon cœur qui est saine. Quoique j'aie accou- 
tumé de l'employer bien mal , et que j'en sois fort 
mauvais ménager, je pense avoir mis à couvert pour 
toujours ce que vous y avez, et je ne saurois plus perdre 
ni engager la place que je vous y ai donnée. Elle est 
assez grande, monseigneur, pour sauver quelque jour 
tout le reste, et je ne désespère pas qull ne soit bien- 
tôt tout à vous. De temps en temps vous y acquérez 
quelque chose, et il ne s'en faut plus guère que vous 
n'y ayez autant de pouvoir que tout le reste du monde. 
Achevez, je vous supplie, de le gagner tout entier, et 
réjouissez-vous de cette acquisition comme d'une con- 
quête que vous avez faite dans un pays infidèle, et 
duquel vous êtes destiné à chasser les idoles. J'ai quel- 
que espérance que cela arrivera, et sachant les témoi- 
gnages que vous avez rendus en ma faveur, et con- 
noissant d'ailleurs que vous ne sauriez vous tromper. 



A MONSIEUR DE LIONNE (1639). 381 

je prends pour une prophélie tout le bien que vous 
avez dit de moi, et je crois que je serois tel à l'avenir 
que vous avez assuré au cardinal Barberin que j'é- 
tois dès à cette heure. Je ne puis assez bien vous ex- 
primer le bon accueil qu*il m'a fait à votre recom- 
mandation, et l'affection qu'il témoigne avoir pour 
tout ce qui vous regarde. L'Italie , monseigneur, ne 
TOUS connoit guère moins que la France; et, sans 
mentir, je n'ai rien vu à Rome qui m'ait tant édifié 
que l'estime et la passion que l'on y a pour vous. Mais 
sur tous les autres, le cardinal Barberin m'a semblé 
être parfaitement votre ami, et avoir [pour votre 
esprit], pour votre vertu, cette affection et ce respect 
que vous jetez dans Tâme de tous ceux qui vous pra- 
tiquent. Il m'a commandé de vous faire entendre quel- 
ques particularités de sa part, que je réserve à vous 
dire lorsque j^aurai Thonneur de vous voir et de vous 
pouvoir assurer moi-même que je suis plus que per- 
sonne, monseigneur, votre, etc. 

114. — A MONSIEUR DE LIONinsS 
à Rome. 

A Parit, le 7 février 1639. 

Monsieur, quoique vous m'ayez donné les plus mau- 
vaises heures que j'aie eues en tout mon voyage, et 
que personne ne m'ait si mal traité à Rome que vous, 
je vous assure que je n'y ai point vu d'homme que 

* Hugues de Lionne était né à Grenoble en 1611, et nevea de 
Servien, qui le prit aveclui afin de l'initier aux affaires. En 1636 
il alla faire un voyage à Rome, oii il gagna l*amiliéel la confiance 
de Mazarin. Voyez l'abri^gé de sa vie par Saint-Ëvremond. 



322 LETTRES DE VOITURE. 

je désirasse tant de revoir» ni que je servisse si volon- 
tiers. Il arrive peu soavent qu'en ruinant une per- 
sonne on acquière son amitié. Mais vous avez eu cette 
fortune-là avec moi, et votre génie est en toutes choses 
si puissant dans le mieû, que je n'ai pu me défendre 
de vous d'une façon ni de Tautre ; et qu'en me ga- 
gnant mon argent, vous avez encore gagné mon cœur, 
et vous êtes rendu maître de ma volonté. Que si j'ai 
été si heureux que de trouver quelque place dans la 
vôtre, ce gain^là me dépique de toutes mes pertes, et 
je pense avoir plus profité que vous dans le commerce 
qu0 nous avons eu ensemble. Quoique j'aie acheté bien 
cher votre connoissance, je ne crois pas l'avoir payée 
à beaucoup près ce qu'elle vaut; et j'en donnerois bien 
v4>lontiers encore autant pour trouver dans Paris un 
autre homme comme vous. Cela étant ainsi» monsieur, 
vous devez être assuré que je fa*ai toujours tout ce 
qui pourra me conserver un honneur. que j'estime 
tant, et que je ne perdrai pas légèrement un ami qtti 
m'a tant conté. J'ai fait tout ce que vous avez désiré 
dans l'affaire dont vous m'avez écrit, et je vous obéirai 
de la même sorte dans toutes les choses que vous me 
commanderez : car je suis de tout mon cœur, et avec 
toute l'affection que je dois, votre» elc^ 

lis. — À MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE LA VALETTE. 

[lf«rilS990 

Monseigneur, si vous vous souvenez de la passion 
que vous m'avez vue autrefois pour Renaud et pour 
Roger, vous ne douterez pas de celle que j'ai à cette 
heure pour ce qui vous regarde, puisque vous faites 



AU CARDINAL DE LA VALETTE (1639). 3^8 

en pourpoint tout C6 que ceux-là faisoient avec dë& 
armes enchantées. Quand vous auriez été fée, vous ne 
vous seriez pas jeté dans le péril plus hardiment que 
vous avez fait, et vous avez porté la valeur jusques auK 
dernières bornes où elle peut aller, et au plus haut 
point où la puissent mettre ceux qui n'ont point 
d'autre vertu que celle-là. Je vous avoue , monsei- 
gneur, que si la guerre avoit été achevée par ce der- 
nier exploit, dont vous avez été la principale cause, 
et qu'il ne vous restât plus rien à faire qu'à venir triorar 
I^er, je reeevrois une extrême joie de tout ce que j'en- 
tends dire ici de vous; et je me mettrois à écrire votre 
histoire avec beaucoup de repos et de plaisir. Mais 
quand je songe qu'il y aura d*autres occasions où vous 
pourrez courre la même fortune, et que je ne suis pas 
assuré de ce qui arrivera à la fin du livre, je ne sau^- 
rois jouir qu'avec inquiétude de la gloire que tout le 
monde vous donne, et la crainte de l'avenir ne me laisse 
pas bien sentir le contentement des choses présentes *. 
Je laisse donc à ceux qui n'ont pas tant d'affection 
que j'en ai et à qui vous n'êtes pas si nécessaire qu'à 
moi, la charge de vous donner des louanges. Pour 
moi, tout ce que je puis faire à cette heure, c'est de 
vous supplier très-^humblement, monseigiieiir, de mé^ 
aager mieux la plus iilu^re personne de notre siècle, 
et de ne donner pas tant à la vaillance que vous en 
violiez la juBtiœ. Cdle-ci veut que vous ne hasardiez 

' Le cardinal de la Valette mourut «n effat le n septembre de 
e«lie mèmfi année, dm raites de «es fatif ues et peut-être du chagrin 
que lui avait donné le mauyais succès de ses deux dernières cam- 
pagnes. 



324 LETTBIi^ DE VOITURE. 

pas si librement le bien de tant de monde, et que vous 
conserviez avec plus de soin une vie où tons les hon- 
nêtes gens ont intérêt, et qui importe plus à la France 
qoe tout le pays que vous défendez. Je suis, monsei- 
gneur, votre, etc. 

116.— A MONSIIUR [aRNAQLD*]. 

[I63f.] 

Monsieur, il eût mieux valu danser une courante ' de 
moins et m*envoyer une lettre, et vous eussiez mieux 
fait d'employer une de vos boutades ' à m*écrire. On 
nous a dit ici qu*en un même bal vous Tavez recom- 
mencée trente fois. C*est beaucoup danser pour un 
grand maréchal de camp et pour un homme qui veut 
témoigner d* avoir quelque sentiment pour ce qu'il a 
laissé à Paris. Si vous continuez de la sorte, j'aban. 
donne ici le soin de vos afTaires, et je trouve que les 
dames de Lorraine seront plus obligées de vous en- 
voyer des fruits que celles de la cour. Je ne sais pas, 
monsieur, comme vous Tentendez ni quel avantage 
vous voyez à cela; mais, pour moi, il me semble que 
ce n'est pas danser en cadence que de danser à Metz, 
et je jurerois qu'il n'y a pas là vingt personnes plus 
belles et plus aimables que trois ou quatre qui parlent 
ici quelquefois de vous et qui ne trouvent pas bon 
que vous vous puissiez si fort réjouir en leur absence. 
Que si vous êtes devenu si grand danseur et que vous 

* Mss. de Conrart, p. 903. 

' Danse très-commune en Franee à cette époque. Yo>ei le i>tc- 
êionnaire de 'Drévoux, 

' Autre espèce de danse (T. ). 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1639). 325 

ne vous en puissiez tenir, elles vous prient, au moins, 
de ne plus tant danser la boutade et de choisir quel- 
que danse plus grave, comme les branles ou la pavane ' . 
J'ai cru, monsieur, que j'étois obligé à vous donner 
cet avis. Vous en ferez ce qu'il vous plaira, et pour 
moi je serai toujours, votre, etc; 

117. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUaLET *. 

Grenoble [1639]. 

Mademoiselle, la nouvelle de la levée du siège de 
Turin ' a été pour moi la plus agréable que j'ai reçue 
de ma vie. J'ai eu pourtant quelque déplaisir de ce 
que cela m'ôtoit une occasion de donner à M. le car- 
dinal de la Valette une preuve de la véritable aflection 
que j'ai pour lui : car j'avois résolu d'entrer dans la 
ville et de lui porter du rafraîchissement en lui 
disant de vos nouvelles. M. le comte de Guichet à 
qui je m'en étois vanté, m'avoit dit que d'ordinaire 
l'on pendoit ceux que Ton surprenoit dans ce dessein. 
Mais cela ne m'étonnoit pas, et ayant eu de M°^® de 
la Trémouille des raisons pour me consoler, au cas 

* Cette danse tirait son nom de ce que les figurants faisaient en 
se regardant une espèce de roue, à la manière des paons. Le cava- 
lier se servait pour cette roue de sa cape et de son épée, qu'il 
gardait en exécutant la pavane. Le mot et la chose sont espagnols. 

^ Manque dans la première édition. 

' 25 avril ; ce qui fixe approximativement la date de cette 
lettre. 

* l\ servit pendant toute cette campagne dans Tarmée du car- 
dinal de la Valette en qunlft6 de maréchal de camp commandant 
la cavalerie. 

I. 28 



336 LETTRES DE VOITURE. 

que je fusse roué en Italie, je ne me soucims pas trop 
d'y être pendu. Mais cela eût été plaisant, que M. le 
cardinal de la Valette se promenant sur la muraille» 
m'eût reconnu sur Téchelle. Tout de bon, je vous 
assure que quand on ne vous voit pas, on se feroit 
pendre pour un double, et on se sent sur Testomae 
une si grande pesanteur, qu'il vaudroit peut-être 
mieux être étranglé tout d'un coup* Vous ne savez ce 
que c'est que ce mal, mademoiselle, vous qui n'avez 
jamais été sans vous et qui n'avez i)as éprouvé la 
douleur qu'il y a de se séparer de la plus aimable 
personne du monde. Mais, si vous voulez, je vous 
dirai comme cela se fait. Le premier Jour on est tout 
endormi, le second tout assoupi, le troisième tout 
étourdi, et puis quand on commence à se reconnoltre 
(St que le sentiment est revoDU, QO soupire à dire ; d'où 
venez-vous? Et soupir de çft, et soupir de là, et vous 
en aurez. C'e^t la plus pitoyable chose du monde, Ne 
craignez point que ceci soit vu« Les courriers vont à 
cette heure en sûreté. Mais au cas que ce paquet fût 
surpris , je déclare au prince Thomas * et au marquis 
de Leganez S et à tous ceux qui ces présentes lettres 
verront, qu'il ne faut pas prendre garde à moi, que 
c'est par raillerie ce que j'en dis, et que j'ai accoutumé 
d'écrire comme cçla d'une façon extravagante, ils en 
croiront ce qui leur plaira. 11 est pourtant vrai, made- 
moiselle, que je suis, au delà de tout ce qui se peut 
dire, votre, etc. 

* Thomas de Savoie, prince de Carigoan. mort àTurin, en 1S56, 
avec la réputation d'un des plus grands capitaines de soa teo^». 
' Gonverni'ur de Milan pour le roi d'Espagne. 



A MADAME LA PRIIfCBSSC (1639). 327 

ii8. — A MADAME LA PRINCESSE ^ 

APatii, le 5<l*aoât |63». 

Madame, à moins qtie d'ètee cloué à Paris, rien n'eût 
pu m*empêcher d'aller aujourd'hui à Poissy. Car quel- 
que chose que j*aie dit d'une autre princesse, il n'y en 
a point au monde que je voie si volontiers que vous. 
Mais comme vous savez, madame, qu'un clou chasse 
l'autre, il a fallu que la passion que j*ai [K)ur vous ait 
cédé à une nouvelle qui m*est survenue et qui, si elle 
n*est plus forte, est pour le moins à cette heure plus 
pressante. Je ne sais pas si vous entendez ceci, qui 
semble n'être dit qu'en énigme. Mais je vous assure 
que j*ai une raison fondamentale de ne bouger d'ici, 
sur laquelle je n'ose appuyer et qu'il n'est pas à propos 
de vous expliquer davantage. J'ai délibéré longtemps 
en moi-même si je devois aller, et il y a eu grand 
combat entre mon cœur et une autre partie que je 
nomme pas. Mais enfin, madame, je vous avoue que 
celle qui raisonnablement doit être dessous, a eu le 
dessus, et que j'ai mis devant toutes choses ce qui, 
naturellement, est derrière. Je vous jure pourtant, 
qu'en l'assiette où je suis, je ne pouvois pas faire 
autrement, et que vous, qui êtes la plus considérée 
personne du monde et qui faites tout avec ordre, n'en 
eussiez pas fait moins que moi, si vous eussiez été en 
ma place. Je prie Dieu, madame, que vous ne vous y 
voyiez jamais : car, en l'état où je me trouve, il n'y en 
a point de bonne pour moi, et je suis partout comme 

* Msê. de Conrart, p. 839. — ChaHoUe-Margnerlte de Montmo^ 
rency, mère du grand Condé. 



328 LETTRES DE VOITOIE. 

sur des épines. Je ne puis aller à pied, je suis fort mal 
à cbeval» le carrosse ni*est trop rude et les chaises 
mêmes de M. de Souscarrière ' me sont incommodes. 
Je suis, madame, votre, etc. 

119. — A MONSISUR CHAPELAIN*. 

A Paru, le 10 d*aoât 1639. 

Monsieur, je ferai ce que vous désirez. Si c'est pour 
Tamour de vous ou pour Tamour de M. de Balzac, je 
ne saurois vous le dire et je ne démêlerois pas cela, 
quand j*y songerois jusqu'à demain. Vous avez tous 
deux une si égale autorité sur moi, que si en même 
temps l'un me commandoit de manger, et l'autre de 
boire , je mourrois de faim et de soif, au moins selon 
les philosophes : car je ne trouverois jamais de raison 
de me déterminer plutôt à l'un qu'à l'autre. Mais de 
bonne fortune, vous vous entendez si bien ensemble 
que vous ne me ferez jamais de commandements con- 
traires, et vous êtes tellement d'accord, que toutes 
les fois que je ferai ce que l'un me commandera, 
j'obéirai à tous les deux. Je suis fâché de votre clou, 
et je vous plains. Mais, à ce que je puis juger, ce n'est 
rien au prix de celui que j'ai. I^e mien est latus clavits, 

Cwn lato pwrpwra elavo, 

et si vous en aviez un pareil sur le nez , vous l'auriez 
sur tout le visage. II me fait encore grand mal. Gela 

* Souscarrière, dit le marquis de Montbrun , importa d'Angle- 
terre l'usage des chaises à porteur dont il obtint le privilège. Voyeg 
Talleniant, HislorieUes, t. Vil, p. 98. 

' Mis, de Canrari^ p. 84 1 . 



A LA MARQUISE DE SABLÉ (l639). 329 

me dispense de vous aller voir : car, afin que tous 
le sachiez, il y a jus lati elavi. Je suis, monsieur, 
votre, etc. 

120. -— A MADAME LA MARQUISE DE SABLÉ*. 

[De Paris, .... 1639?] 

Madame, quelque galantes que soient les lettres 
de M. de la Mesnardière% nous n'avons pu nous con- 
tenter, M^'o de Chalais et moi, de ne recevoir que 
cela à ce voyage, mëmement ne nous ayant appris 
autre chose, sinon que vous étiez fort enrhumée. Mais 
cela est étrange, que moi qui vous ai tant fait la guerre 
d*être trop craintive en ce qui est de votre santé, j'ai 
pris à cette heure même humeur pour ce qui vous re- 
garde, et qu'un rhume que vous avez me tourmente plus 
qu'une fièvre continue que j'aurois. 11 est vrai que j'y 
ai maintenant assez d'intérêt pour m'en mettre en 
peine, puisque de là dépend votre voyage, et de votre 
voyage toute ma joie. Car je vous assure, madame, 
que je suis résolu à n'en avoir aucune si vous ne venez 
pas, et que je dois être le plus heureux ou le plus mal- 
heureux homme du monde cet hiver, selon la résolu- 
tion que vous prendrez. Je vous puis dire aussi que vous 
aurez votre part du contentement que vous nous donne- 
rez, et que vous serez ici indubitablement plus divertie 

• 

' Ms8, de Conrart, In-4, t. X, p. 548. Manque dans la première 
édition. 

' Po«te bel-esprit, particulièrement attaché à Mme de Sablé. 
Ses œuvres ont été imprimées, Paris, 16&6, in-4. Yoyez le Pat' 
noue françoi» de Titon du Tillet. 

28. 



330 LETTAKS m VOITURE. 

et plus gaie, et par conséquent plus saine. Mais« en at- 
tendant que vous veniez, que vous seriez bonne si voup 
vouliez envoyer devant M^*^' [Coulo] et M'^^^ [de Boi3 d* A* 
mour], afln qu*au moins durant ce temps-là j'aie quel- 
qu'un à qui parler de vous, et avec qui je puisse 
tromper mon impatience ! 



Cela est bien hardi, madame, d'effacer trois lignes 
tout de suite, en écrivant à une marquise. Mais vous 
savez mieux que personne combien il m'importe que 
cela soit permis, et de quelle utilité est dans la société 
humaine la liberté des effaçures. Je n'écris point à 
[ArmandeJ : car je suis dépité de ce qu'elle ne m'a 
point écrit ce dernier voyage. J'envoie une bourriche * 
de galants, que je vous supplie très-humblement de 
faire mettre entre les mains de sa confîdente. Elle en 
usera comme elle verra plus à propos , et les gardera 
pour elle si elle juge qu'elle ne les puisse présenter à 
[Ârmande], sans donner du soupçon à sa mère. Je la 
prie pourtant de choisir les plus beaux et de vous les 
présenter de sa part. Je dirois de la mienne, si j'osois, 
et si je ne savois bien que vous ne prenez guère de 
plaisir, quand on vous donne. Je leur envoie aussi des 
images , pour ce qu'il m'est souvenu que je leur en 
avois promis. Je ne vous mande rien de votre amie. La 
pauvre fille, comme je crois, est en un déplorable 
état. Son mari ne part jamais un moment d'auprès 

* Panier d'osier, dans quoi on envoie des chapons du Maine. 
qu'on appelle bourriches (T.). Le mol était nouveau alor«« 



A LA MAUQUISE DE SABLÉ (163...). 331 

d'elle. 11 rétouffe à toute heure ; et sa mère * ne Té- 
touffe pas moins. Enfin jamais personne ne fut si peu 
mariée, et ne le fut tant« Madame, venes vitement voir 
cela. Je suis, votre, eto. 

Post^scriptum inédit. — [Je m*en vais faire un petii 
voyage à Blois ; mais je serai à Paris dès que je saurai 
que vous y serez ou que quelqu'un des vôtres y sera.] 

421. — A «ADAlIt LA MARQUIBB PI SABLÉ. 

(Inêaito*.) 

[Antértoore i 1640*.} 

Les précautions avec lesquelles vous priez M^** de 
Chalais de me parler de votre affaire, m*ont semblé 
être d*une personne peu judicieuse et peu généreuse : 
car vous avez mal jugé de mon cœur, et vous me de- 
vez faire présumer que vous ne vous résoudriez pas ai- 
sément à me faire un plaisir important, puisque vous 
avez tant de peine à demander de moi un si léger ser* 
vice. Sur ma part de paradis, j'aurois fait pour maître 
Jean ce que vous avez eu peur que je vous refusasse, 
et quand ce seroit ma vie que vous eussiez désirée, 
c*eût été encore la demander avec trop de façon que de 
la demander de la sorte. Je suis bien marri que vous, 
qui vous vantez dans la même lettre d'avoir un bon- 
heur particulier pour oonnottre les cœurs, connois- 
siez si mal le mien, et que vous soyez si loin d*imagi<» 
ner jusques où va mon affection pour votre service. 

* Le mal de mère (T. ). 

^ Mis. de Cùnrarif in.*4« t. X, p. &65. 

* A cause de la mention qui y est faite de M, de Bullion , \9r 
quel mourut e^Ue même année 1640. 



332 LETTRES DE VOITURE. 

Mais, dites-vous» il y a des personnes. Je vous avoue, 
madame, que je ne croyois pas qu'il pût arriver que 
vous parlassiez jamais de moi en ces termes-là; et, 
sans mentir, il ne se peut rien de jplus offensant. Pour 
vous dire le vrai, toute cette procédure me semble 
étrange, et d'une autre que de vous ; et je m'étonne 
que cela soit arrivé à une personne qui a tant de ju- 
gement dans toutes les autres choses, et en laquelle 
je puis dire que je n'avois rien vu jusqu'à cette heure 
qui pût déplaire. Ne trouvez pas, s'il vous plait, ma- 
dame, que je sois trop rude, ni que j'écrive du style 
de M"*® de Querveno '. Considérez le sujet que j'ai de 
me plaindre, et si vous voulez que mon ressentiment 
passe^ trouvez bon que je m'en sois déchargé le cœur. 
Je fus hier voir M. d'Irval S qui est celui que vous 
appelez M. d'Avaux, et qui est surintendant des af- 
faires de M. de Mantoue ^ ; je ne pus parler à lui, pour 
ce qu'il étoit malade. Je fus trouver de là un nommé 
M. Pépin S qui est intendant de la même maison, fort 

* N'est-ce pas plutôt U^ de Querver, dont parle TaUemant 
(BUtariettes^ t. IX, p. 9d), « femme d'un receveur général de Pa- 
ris, et telle qu'il n*y en eut guère une plus laide, plus sotte ni plus 
folle ?» Le même Tallemant mentionne cependant à diverses re- 
prises, notamment dans VBistorieite de Voiture (t. 1II| p. 35], la 
famille de Kerveno, comme étant liée avec U^« de Sablé. 

' Jean-Antoine de Mesme, seigneur d'Irval, le frère cadet de 
Henri de Mesme, président an parlement de PariS| et de Claude 
de Mesme, comte d'Avaux. Yoyei la Jeunesse de lf°» de Longue^ 
vilte, chap. IV, p. 369. 

3 Charles de Gonsague, duc de Nevers, puis de Mantoue, par 
l*exUnction de la branche aînée de Gonzague en 1627, père de la 
reine de Pologne ( voyez Lettre 190), et de la princesse palatine. 

* Est-ce le même dont il est parlé plus bas.( Lettre 195), comoie 



A LA MARQUISE DE SABLÉ (163...). 333 

entendu et fort de mes amis ; je lui dis que l'on m'a- 
voit donné avis de telle chose touchant la pairie du 
Maine. Il me dit qu'il y avoit longtemps qu'il le sa- 
voit et qu'il croyoit y avoir remédié. Je lui demandai 
comment? Il me répondit : En remontrant à M. de 
Bulion et à M. le garde des sceaux l'injustice que ce 
seroit, et qu'ils ne sauroient venir à bout de cela, pour 
ce que ce seroit renverser toutes choses , et que nous 
nous opposerions partout à la vérification de l'édit par 
lequel on voudroit faire passer cela. Et en effet, me dit- 
il , je crois que c'est une chose qu'ils ne sauroient 
faire , si ce n'est que le roi y voulût à toute force em« 
ployer toute son autorité, et qu'ils ne craignoient point 
que cela se fît ; que toutes les pairies étoient vérifiées 
au parlement ; qu'ainsi il ne consentiroit jamais à la 
vérification ; que quand bien même le Grand Conseil 
vérifieroit l'édit, ils ne laisseroient pas de porter tou- 
jours les appels de leurs pairies au parlement, qui les 
recevroit toujours, pour l'intérêt qu'il a à les conser- 
ver. Il ajouta qu'ils avoient donné un mémoire à M. le 
garde des sceaux, par lequel ils lui montrent qu'en 
tirant quelque chose des justices des bailliages pro- 
chains de Laval et des lieux circonvoisins, ils pour- 
roient faire la même chose sans toucher à la pairie du 
Maine. Je lui demandai si dans ce mémoire Bois-Dau- 
phin y étoit. 11 me dit que non. Et Sablé? lui dis-je. 

de l'intendant et du fondé de pouvoirs du comte d'Avaux durant 
son ambassade à Munster? II y a aussi dans Tallemant un Pépin, 
intendant de M°>« de Goislin, fille du chancelier Séguier, laquelle 
épousa en secondes noces le flis de U«^ de Sablé, le charmant et 
valeureux chevalier de Bois-Dauphin. 



334 LETTRES DE VOITURE. 

Pour Sablé, ee dit-il, je n'en sais rien; et, après y 
avoir un peu pensé : Oui, je crois que Sablé y est; oui, 
il y est. Mais, lui répliquai*je, c*est une pairie. Il me 
dit qu'il ne le savoit pas. Je lui dis là-dessus que j'é- 
tois extrêmement serviteur de M*»® la marquise de 
Sablé, que je serois bien fâché que Ton lui fit tort en 
cela, que je lui allois écrire pour lui en donner avis, 
et quel chemin il me conseilloit de vous faire prendre 
pour empocher cela. Celui mtoie, me dit-il, que nous 
avons tenu, crier, faire du bruit, parler à M. le cardi- 
nal, à M, de Bulion et au garde des sceaux. 11 me dit 
que le garde des sceaux n*en avûit point envie. 

Voilà, madame, tout ce que j'ai à vous dire sur cela ; 
si, à la suite, il faut faire quelque autre chose, et beau- 
coup plus difficile, commandez-le-moi avec autorité, 
si vous voulez que j'oublie le dépit que vous m'avez 
fait ; et croyez que je ne suis point de ces personnes 
qui ont peine à parler, à écrire, ou à faire quelque 
chose pour servir leurs amis. Que cette affaire, au 
reste, vous confirme en la résolution de venir ici, et 
vous fasse voir qu'il est toujours bon d'être à Paris 
pour mille rencontres. Je vous remercie très-humble- 
ment, madame, de vos melons que je reçus hier, et 
qui sont bien meilleurs que les autres. Mais je ne suis 
pas à cette heure en humeur de faire des remercie** 
ments; et, tout ce que je puis faire, c'est d'assurer 
Ârmande et sa secrétaire * que je les aime de jour en 
jour davantage, et que je ne souhaite rien tant que 

* Ârmande et sa secrétaire ne peuvent guère èlre que !!■"« de 
Sablé et W^ de Gbalais ( Noie de M. Cousin ). Nous avons d^à va 
Voilure désigner ainsi la marquise dans plusieurs de ses lettres. 



A MADAME DE R...» (168...) 336 

de les voir. Néanmoins, madame, au milieu de tout 
mon mécontentement, je ne puis achever cette lettre 
sans vous dire que jamais personne au monde ne vous 
respectera, ne vous estimera, ne vous aimera autant 
que moi. Votre, etc. 

lâ2.-*-A MAPAMV DS R...,* (163.,.). 

Madame, quoique je n*espère pas me pouvoir jamais 
acquitter des obligations où me mettent vos civilités, 
je serois bien marri de vous être moins obligé; et, bien 
que je me trouve indigue de tous les honneurs que 
vous me faites, ils ne laissent pas de me donner une 
extréma joie. Quand je ne saurois rien de vous, que 
votre condition et votre naissance, toujours tiendrois- 
je à grand honneur d* avoir reçu de vos lettres et de 
^ me voir honoré de vos commandements. Mais la for- 

>• tune ayant fait, par je ne sais quelles rencontres, qu'é- 

^ tant fort éloigné de vous. J'ai l'honneur de vous con- 

^ noître aussi particulièrement que ceux qui en sont le 

( plus près, je vous avoue, madame, que j'ai un con- 

k' lentement qui ne se peut exprimer, et que je sens même 

^ quelque vanité d'avoir reçu tant de grâces d'une per» 

^ sonne que je tiens, il y a déjà quelque temps, la plus 

^ accomplie de son siècle, et en laquelle je sais que se 

f trouvent toutes les qualités qui peuvent donner [du 

1^ respect], de l'affection et de l'estime. Si j'étois si peu 

^ du monde, que je n'eusse jamais rien ou! dire de cela, 

iC encore jugerois-je par vos lettres qu'il n'y a rien en 

'- ' Mss. de Conrart, p. 837. Voyez aussi, p. 490 de la première 

f édition, où la lettre porte la suscription : à Madame de Rambouillet ; 

^ mais c'est évidemment une erreur. 



336 LEITRES DE VOITURE. 

France qui égale votre civilité et votre esprit , et de si 
belles et si obligeantes paroles que celles que vous me 
faites rtionneur de m'écrtre me feroient imaginer de 
vous quelque chose d'extraordinaire. Elles sont telles, 
en vérité, madame, que, de quelque part qu'elles me 
vinssent, j*en serois extrêmement touché. Mais il est 
vrai que la personne dont elles partent me les rend en- 
core beaucoup plus considérables, et que la main qui 
les a écrites leur donne une force et une vertu qu'elles 
ne pourroient avoir d'ailleurs. Si après cela, je sers 
de tout mon cœur et avec tous mes soins A. . . , ce ne sera 
pas une grande merveille. Vous m'y avez obligé» de 
sorte qu'il ne m'est pas possible de faire autrement, et 
vous ne m'avez pas laissé le moyen d'y acquérir aucun 
mérite. Je voudrois, madame, qu'au lieu de me re* 
commander une personne que j'aime et que j'estime 
déjà beaucoup, vous m^eussiez commandé en trois 
mots quelque chose de bien difficile et à laquelle 
j'eusse eu quelque répugnance, afin que vous eussiez 
pu connoitre en quelque sorte ce que vous pouvez sur 
moi; et que ce ne sont point vos extrêmes bontés, ni 
cette façon d'écrire dont vous gagnez d^abord le cœur 
de ceux qui lisent vos lettres, qui m'obligent à vous 
obéir, mais le respect que j'ai pour tant de merveil- 
leuses qualités qui sont en vous, et l'inclination avec 
laquelle je suis, votre, etc. 

i23.. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET*. 

[k Paris, durant l*été de 1639.] 

Mademoiselle, personne n'est encore mort de voire 

* Mst, de Courart, in-i, t. X, p. &71. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1639). 337 

absence, hormis moi, et je ne crains point de vous le 
dire ainsi crûment, pour ce que je crois que vous ne 
vous en soucierez guère. Néanmoins, si vous en voulez 
parler franchement, à cette heure que cela ne tire 
plus à conséquence, j'étois un assez joli garçon; et 
hors que je disputois quelquefois volontiers et que 
j*étois aussi opiniâtre que vous, je n'avois pas de 
grands défauts. Vous saurez donc, mademoiselle, que, 
depuis mercredi dernier, qui fut le jour de votre par- 
tement, je ne mange plus, je ne parle plus, et je ne 
vois plus; et enfln, il n*y manque rien, sinon, que je 
ne suis pas enterré. Je ne Fai pas voulu être sitôt, 
pour ce, premièrement, que j*ai eu toujours aversion à 
cela; et puis je suis bien aise que le bruit de ma mort 
ne coure pas sitôt, et je fais la meilleure mine que je 
puis afin que Ton ne s* en doute pas. Car si on s'avise 
que cela m*est arrivé justement sur le point que 
vous êtes partie, Ton ne s'empêchera jamais de nous 
mettre ensemble dans les couplets de Vannée est 
bonne ' qui courent maintenant partout. En vérité, si 
j'étois encore dans le monde, une des choses qui m'y 
feroient autant de dépit, seroit le peu de discrétion 
qu^ont certaines gens à faire courre toutes sortes de 
choses. Les vivants ne font rien, à mon avis, de plus 
impertinent que cela, et il n'est pas jusqu'à nous autres 
morts, à qui cela ne déplaise. Je vous supplie, au reste, 
mademoiselle, de ne point rire en lisant ceci : car, sans 
mentir, c'est fort mal fait de se moquer des trépassés, 
et si vous étiez en ma place, vous ne seriez pas bien 

* Voyez t. Il, aux Poétie*. 

I. 29 



338 LBTTIteft OR VOtTURK. 

aise qu*oii en usât de la sorte. Je vous conjure donc 
de me plaindre, et puisque vous ne pouvez plus faire 
autre chose pour moi, d'avoir soin de mon âme, car je 
vous assure qu'elle souflre extrêmement. Lorsqu'elle 
se sépara de moi, elle s'en alla sur le gi*and chemin de 
Chartres, et de là droit à la Mothe : et même à l'heure 
que vous lisez ceci, je vous donne avis qu'elle est au* 
près de vous, et elle ira cette nuit en votre chambre 
faire cinq ou six grands cris, si cela ne vous tourne point 
à importunité. Je crois que vous y aurez du plaisir ! 
car elle fait un bruit de diable, et se tourmente, et fait 
une tempêta si étrange qu'il vous semblera que le lo- 
gis sera prêt à se renverser. J'avois desseiq de voiis 
envoyer le corps par le messager, aussi bien que celui 
de la maréchale de Fervaque' ; mais il est en un si 
pitoyable état qu'il eût été en pièces devant que 
d'être auprès de vous; et puis j'ai eu peur que par le 
chaud il ne se gâtât. Vous me ferez un extrême hon- 
neur , s'il vous plaît, de dire aux deux belles Princesses 
auprès de qui vous êtes', que je les supplie très-hum- 
blement de se souvenir que, tant que j'ai vécu, j'ai eu 
une affection sans pareille pour leur service très-hiun- 
ble, et que cette passion me dure encore après ma 
mort. Car, en l'état où je suis, je vous jure que je les 
respecte et les honore autant que j'ai jamais fait. Je 
n'oserois dire qu'il n'y a point de mort qui soit tant 
leur serviteur que moi; mais j'assurerai bien qu'il n'y 

' Elle fit M. de Chevreuse son héritier. Il envoya son corps par 
le messager pour éviter la dépense (T. ]. Voir les UUiorieites, t. Il 
p. 45. 

' Madame la Princesse et Mu« de Boarbon, Je suppose. 



AU MARQUIS DE PISANI (1639). 389 

a poiai de vivant qui 8oit plus à elle que j*y suis, ni 
qui soit plus que moi, mademoiselle, votre, etc. 

124. — * A MONSIEUR LE MARQUIS DE PISANI. 

[A Amiens, 1639*]? 

Monsieur, vous m'aviez assuré que je n'auroîs pas 
été en ce lieu trois semaines que j'y passerois bien le 
temps ; et il y en a plus de six que j*y suis sans que je 
voie l'effet de votre prédiction. Je vous supplie très- 
humblement de tenir votre parole en me donnant le 
contentement que vous m'avez promis, et de m'en en- 
voyer de là où vous êtes, puisque je n'en puis trouver 
ici. Je vous ai si bien servi à mon abord que vous êtes 
obligé de ne me pas refuser ce secours : car il faut que 
vous sachiez que je vous ai ressuscité dans l'opinion 
de tout le monde, et que vous n'aviez point ici de pa* 
rents ni d'amis qui ne vous crussent mort dès l'au- 
tomne passé. S'il vous semble, monsieur, que ce ser- 
vice soit important et qu'il mérite d'être reconnu, il ne 
tiendra qu'à vous que vous n'en fassiez autant pour moi 
et que vous ne me rendiez la vie, dont je puis dire que je 
ne jouis pas ici. Il ne faut pour faire ce miracle qu'une 
de vos lettres et une assurance que j'ai toujours l'hon- 
neur d'être aimé de vous. Si l'affection que vous me 
témoignâtes à mon départ n'est pas tout à fait perdue, 
vous ne me refuserez pas cette grâce, mêmement ayant 
un si bon secrétaire que celui dont vous avez accou- 
tumé de vous servir. J'ai su que vous m'aviez fait l'hon- 

' Cette lettre me semble avoir été écrite pendant un des voyages 
que Voiture fit à Amiens avec la cour en 1639 Ou en 1640, 



340 LETTRES DE VOITURE. 

neur de boire à ma santé, mais, en l'état où elle est% 
il faut de plus forts remèdes que celui-là pour la re« 
mettre, et il n'y a guère que de vous que j'en puisse 
attendre. Mais selon que vous aimez tout ce qui vous 
appartient, et qu'il me souvient de vous avoir vu pro- 
téger autrefois vos sujets', je crois que vous ne m*a- 
bandonnerez point, moi qui suis le vôtre autant que si 
j'étois né dans votre bourg des Essarts» et qui fais 
profession d'être très -particulièrement, monsieur, 
votre, etc. 

' Post'scriptum*. — Monsieur, en mettant ici que 
j'honore et que j'aime toujours tout le monde autant 
que je dois, je crois que chacun y prendra sa part, et 
quelqu'un le tout. Je voudrois bien me pouvoir expli- 
quer plus clairement, mais pour le M. du Citre, avec 
votre permission, je l'assure que je suis son très- 
humble serviteur, et le supplie de me faire toujours 
l'honneur de m'aimer. 

iS5. — A MONSIEUR LE MARQUIS DE MONTAUSIER^. 

A Paris, le 19 juin 1640K 

Monsieur, puisque vous êtes destiné à ranger ceux 
de notre famille en leur devoir, il est raisonnable que 

* Voiture tomba malade durant le séjour qu'il fit à Âmien», et 
le régime qu'il suivait n'élait guère propre à le rétablir. 

' M. de Pisani avoit grand soin de tous ses vassaux (T.). 
' l'*édiUon, p. 897. 

* Le marquis, depuis duc de Montausier, marié en 1645 à 
M"« de Rambouillet. « Beaucoup de courage, d'esprit et de lettres, 
une vertu hérissée et des mœurs antiques firent de lui on homme 
extraordinaire. » (Saint-Simon). 

^ Var. leaSttn'édiUon). 



AU GARmNAL DE RICHELIEU (i640). 34 1 

VOUS m*y mettiez comme les autres, et que vous me 
rendiez plus bounète homme que je n*étois, aussi bien 
que mes neveux ^ Sans mentir, c*est ne Tavoir guère 
été que d* avoir différé jusqu'à cette heure à vous re- 
mercier des biens que vous leur avez faits et à moi. 
Mais enfin, monsieur, sans me mettre en prison et sans 
me faire jeûner, vous m'avez contraint aussi bien que 
Tautre à faire ce que je dois ; et, vous vous êtes telle- 
ment opiniâtre à m'obliger, quoique je m'en montrasse 
indigne, que, quelque négligent que je sois, il est im- 
possible que je me défende de vous témoigner le res- 
sentiment que j'en ai et de vous rendre les très-humbles 
grâces qui vous en sont dues. Je pense que vous me 
pardonnerez ma faute, puisque je la reconnois avec 
tant de franchiscf. Et, en vérité, monsieur, dans la ré- 
putation que vous avez d'être cruel, il vous importe de 
faire une action signalée de clémence comme celle-là, 
et de pardonner à un homme aussi coupable que je le 
suis. Je vous le demande au nom de M'*^ de Ram- 
bouillet, et s'il m^est permis d'ajouter quelque chose 
après cela, je vous en conjure par l'extrême passion 
avec laquelle je suis, monsieur, votre, etc. 

126. — A HONSBIGNEUR LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU*. 

[1640]? 

Monseigneur, j'ai appris par une lettre de M. de [Vau- 
gelas?] lagrâcequ'il a plu à VotreÉminence de mefaire, 

* Voiture avoit donné un de ses neveux à M. de Montausier, qui 
lui tenoil la bride furt haute (T.). — 11 paraîl que celle sévérilé 
allall jusqu'à mellrc les gens en prison et à les faire jeûner. 

Mss. de Coitrarf, p. 835. — Nous rétablissons ici, d'après 

29 



34t LETTRES DE TOITURE. 

ei avec qudie bonté et qaels témoignages de bienveil- 
lance elle m*a fait accorder. . . Puisque je connois par là, 
monseigneor, que dans les plus importantes affaires 
Voire Éminenoe ne laisse pasde se souvenir de ses moin- 
dres serviteurs, et qu'en faisant de plus grandes choses 
elle ne néglige pas les plus petites, je crois qu'elle n'aura 
pas désagréable la hardiesse que je prends de lui rendre 
les très-humbles grâces que je lui dois» et qu'elle dai* 
gnera prendre la peine de lire la protestation que je 
lui fais ici, qu^outre le respect et la vénération que 
nous devons tous à une personne qui a acquis et ac- 
quiert tous les jours tant de gloire à cet État, j'aurai 
toujours une passion très-particulière de témoigner par 
toutes les actions de ma vie, que je suis, votre, etc. 

d27. — A MONSIEUR CHAPELAIN. 

[A Amiens, le 3 aoât 1640 '.] 

Monsieur, quand ce ne seroit que pour votre hon- 
neur, et sans dessein de m* en faire, vous me devriez 
souvent écrire : car votre esprit, qui est toujours 
admirable, ne réussit , ce me semble, jamais si bien 
que dans les lettres que je reçois de vous^ Si vous en 
vouliez faire une pour chacun de vos juges, comme 
celle que Ton me vient de donner^ il ne vous faudroit 
point d'autre recommandation, et ils connoîlroient au 

Gonrart, lasuscription originale. « Martin, rapporte Tallemant, pour 
cjijoler le cardinal Mazarin, a nais ici son nom au lieu de celui du 
cardinal de Richelieu. » Quel plat valet que ce sire Martin ! 

* Le roi et le cardinal s'étaient rendus à Amiens pendant qu*on 
faisait le siège d'Arras. Après la prise de celte ville, le roi retourna 
a Saint-Germain, tandis que le cardinal donnait ordre aux aSkiita 
de Picardie. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1640). 348 

moins que dans ce procès il s*agit de rendre justice 
au plus honnête homme du monde. Je ferai ce que 
vous m* ordonnez avec toute la passion que je vous 
dois, et ne craignez point que je l'oublie. Ma volonté 
ne se fie pas en ma mémoire des choses de cette im- 
portance-là; et elle me représentera à toute heure 
que j'ai cela à faire jusqu'à ce qu'il soit fait. Quelque 
affaire que je puisse avoir, je mets la vôtre au premier 
rang de mon agenda. Sed tu inter açta r^er^ et pro 
certo habej me in hac r«, et in omnibus^ omne officium^ 
studium , curam et diligentiam tibi proestiturum. Je 
suis, etc. 

Post'Scriptttm. — Monsieur, je vous supplie très-hum* 
blement de rendre grâces pour moi à M. de la Motbe; 
mais avec une éloquence digne de vous et de lui. 

428, — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET '. 

A Amiens, le 10 septembre 1640. 

Mademoiselle, il faut avouer que je suis de bonne 
amitié. J'ai regret de ne vous point voir, comme si j'y 
perdois quelque grande chose ; et je m'imagine que 
je ne passe pas si bien le temps ici que lorsque j'avois 
l'honneur d'être auprès de vous. Amiens, en votre 
absence, me semble moins aimable que Paris, et pou- 
vant tous les jours entretenir des dames qui parlent 
picard admirablement, je ne m'en tiens pas plus heu- 
reux pour cela. La conversation de M. le duc de C*\ 
de M. de T*** et de M. de N***, que je rencontre ici par- 
tout, n'a rien de charmant pour moi. Il m'arrive même 
quelquefois de m'ennuyer d'être trois heures de suite 

' Jf««. de Conrart, p. 459. 



344 LETTRES DE VOITURE. 

dans la chambre du roi, et je ne prends pas plaisir de 
m*y entretenir avec M. Libero, M. Compiègne, et vingt 
autres honnêtes gens que je ne connois point* qui m'as- 
surent que j*ai un bel esprit et qu'ils ont vu de mes œu- 
vres. J'ai vu aujourd'hui Sa Majesté jouer au hoc* tout 
l'après-diner, et je n'en suis pas plus gai ' ; et allant rè- 
glement trois fois la semaine à la chasse du renard 
[comme nous faisons ici], je n'y ai pas une extrême joie, 
quoiqu'il y ait toujours cent chiens et cent cors qui font 
un bruit épouvantable, et qui vous entre terriblement 
dans les oreilles. Enfln, mademoiselle, les plus grands 
plaisirs du plus grand roi du monde ne me divertissent 
pas, et les délices de la cour n'ont rien qui me touchent, 
quand je ne vous vois point. Vous êtes , sans mentir, 
ingrate si vous ne me rendez la pareille^ Mais, déGant 
comme je suis, j'ai peur que vous ne preniez quelque- 
fois plaisir à rire avec madame la Princesse et made- 
moiselle de Bourbon, et peut- être que, depuis que vous 
êtes à GrosboisS vous n'avez pas souhaité cinq ou six 
fois d'être à Amiens. Si cela est , au moins pour me 
récompenser d'ailleurs, faites, s'il vous plaît, que Leurs 
Altesses * me fassent l'honneur de se souvenir quelque- 
fois de moi , et que je ne sois pas moins considéré 
d'elles pour être en un lieu où je vois deux fois tous 
les jours le roi et M. le cardinal. Je vous assure 

' Jeu de cartes mêlé du piquet, du brelan et de la sequenoa. 

' Var, Sans que j'y aie pris grand divertissement (C.}. 

* Château aux environs de Gorbeil, au duc d'Angoulème, père 
du eomte d*Alai8. 

4 Le ducd'Angoulème avait le titre d'Altesse à cause de son ori- 
gine royale. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1640). 345 

pourtant , mademoiselle, que je n*en sais pas plus de 
nouvelles pour cela , et c*est la cause pourquoi je ne 
vous en mande point. M. Fabert arriva ici hier matin 
et en partit à une heure après-midi * , avec ordre à nos 
généraux de ce qu'ils doivent faire. 11 m'a dit que 
M. Ârnauld a fait rage des pieds de derrière en un com- 
bat qu'il y a eu près de Lille, et M. le maréchal de 
Brézé Ta écrit au roi, à ce que m'a dit M. de Chavi- 
gny. Le bruit court ici que nos armées s'en revien- 
nent, et que nous ne reviendrons pas sitôt. Soyez-en 
fâchée, je vous supplie, et faites-moi l'honneur de 
croire que je suis, de tout mon cœur, autant que je 
dois, mademoiselle, votre, etc. 

Post'scriptum. — Je vous supplie très-humblement 
de me permettre de faire ici mes très-humbles baise- 
mains à tout ce que vous connoissez de beau et d'aima- 
ble. J*ai peur, mademoiselle, que vous ne preniez ceci 
pour M°^^ la duchesse d'Aiguillon toute seule. M°^^ voire 
mère y a part aussi, M™^ du Yigean et M^^^ ses filles. 

Avec votre permission, j'assurerai ici M. votre père, 
M. votre frère, et M. de Chaudebonne que je suis leur 
très-humble et très-obéissant serviteur. Sous ce « beau 
et aimable d'ici haut », il me semble, mademoiselle, que 
M"* de Lalane ' y peut être comprise, s'il vous plaii, 
et M™« de Bossu aussi '. Je ne dis rien pour M"« de Sa- 

* For. Fabert est ici arrivé ce matin et en est parti après dî- 
ner, etc. (C.) 

' Mil» de Roche, mariée à Pierre de Lalane, poëte bel-esprit. 
Voyez Hisioriettes, t. VIII, p. I7l, et Œuvres de Sarrazin.p. 142. 

3 La comtesse de Borau (Honorée de Glimes). Tallemant a donné 
son portrait, ffûlorteiief, t. Vlil. 



346 LETTRES DE VOITURE. 

blé : car j'entends que toutes les lettres que je tous 
écris soient^ s*il vous plaît, mademoiselle, pour vous et 
pour elle. Hais cela n^est-il pas plaisant de M. de Lor« 
raine? M. Fabert m*a dit que trois ou quatre hommes 
de condition qui ont été pris à ce combat de M. Ar- 
nauldi comme on leur demanda où étoit M. de Lor- 
raine« dirent qu'ils vouloient nous le demander, et que 
Ton croyoit dans leur armée et dans toute la Flandre 
qu'il étoit avec nous. Voilà un docteur cela! ^ 

129.**- A MONSIEUR LB COMTE DE GUICHE*. 

À Paris, le 6 O0tobr« 1640>. 

Monsieur, quoique l'on devroit être accoutumé à 
vous voir faire des actions glorieuses , et qu'il y ait 
plus de quinze ans que vous faites parler de vous 
d*une même sorte, je ne me puis empêcher que je ne 
sois touché toutes les fois que j'entends que vous avez 
rendu quelque nouveau témoignage de votre valeur ; 
et votre réputation m'étant aussi chère qu'elle me 
l'est, j'ai une extrême joie de voir que de temps en 
temps elle se renouvelle» et qu'elle s'augmente tous 
les jours. Ceux qui désirent le plus ardemment d'à-' 
voir de l'honneur se satisferoient de celui que vous 
avez gagné dans ces dernières années, et seroient oon* 
tents de l'estime en laquelle vous êtes dans l'esprit 

* Première édUion, p. 621. 

' Antoine, troisième da nom , comte de Guiche, puis doc de 
Gramont, pair ot maréchal de France (voyez Lettre 137], né en 
1604, mort en 1678 à Bayonne. Tallemant a donné son HistorieUc/^ 
t. IV, p. 96. 

» Yar. 6 août (C). 



AU COMTE DE 6UICH8 (1640). ^47 

•de tout le monde. Hais» à ce que je vois, monsieur, 
il n'y a point pour vous de bornes en cela. Gomme si 
vous étiez jaloux de la gloire que vous aves acquise, 
et de ce que vous avez fait par le passé, if semble que 
tous les ans vous vous efforciez de vpus surpasser 
vous-même , et de faire quelque chose de plus que 
tout ce que vous aviez fait jusque-là. Pour moi, quel'- 
que passion que j'aie* pour vos actions passées , je se- 
rai bien aise qu'elles soient efiacées par celles que 
vous avez à faire, et que vos exploits de Flandre ob- 
scurcissent tout ce que vous avez fait en France, en 
Allemagne et en Italie. Mais j*appréhende que Far- 
deur de la gloire ne vous emporte plus loin qu'il ne 
faudroit; et ce que vous avez fait dans le dernier 
combat, où M* le maréchal à& la Meilleraie a battu 
les ennemis *, me donne beaucoup de sujet de me ré- 
jouir, et en même temps beaucoup de sujet de crain- 
dre. Les preuves que vous avez données de votre con- 
duite et de votre courage sont ici admirées de tout 
le monde, et sans mentir, monsieur, même dans les 
romans, on ne voit rien de plus beau ni de plus digne 
d'être loué. Mais permettez-moi de vous dire qu'à 
cette heure que l'invention des armes enchantées est 
perdue , et que la coutume n'est plus que les héros 
soient invulnérables , il n*est pas permis de faire ces 
actions-là beaucoup de fois en sa vie, et la fortune, 
qui vous en a tiré pour ce coup, est un mauvais ga- 
rant pour l'avenir. Songez donc, s'il vous plaît, que 

* 2 août 1640, Boui les mura d'Arras; le comte de Guiche aer- 
vait en qaalilé de mestre de camp dans l'armée du maréchal de la 
Meilleraie. 



348 LETTRES DE VOITURE. 

la vaillance a ses bornes aussi bien que les autres 
vorlus, et que, comme toutes les autres, elle doit être 
accompagnée de la prudence. Celle-ci, à parler saine- 
ment, ne peut souffrir que d'un maréchal de camp et 
du mestre de camp du régiment des gardes vous en 
fassiez un volontaire et un enfant perdu; que vous 
exposiez si fort à toutes sortes de rencontra une per- 
sonne si utile que la vôtre et que vous fassiez si grand 
marché d'une chose de si grand prix. Je ne sais, 
monsieur, si vous trouvez bon que je vous parle de 
la sorte; mais au moins vous ne pourrez pas dire que 
je me mêle d'une chose où je n'ai point d'intérêt , et 
vous trouverez que personne n'y en a plus que moi, 
s'il vous plaît de vous souvenir de la passion avec la- 
quelle j'ai toujours été, monsieur, votre, etc. 

130. — A MONSIEUR LE MARQUIS DE PISANI>. 

[Même date.] 

Monsieur, quand je serois si ingrat que de vous 
pouvoir oublier, vous faites tant de bruit à cette heure 
qu'il seroit difficile que je ne me souvinsse pas de 
vous, et que je n'employasse pas tous mes soins à me 
conserver les bonnes grâces d'une personne de qui 
j'entends dire partout tant de bien. J'ai eu une ex- 
trême joie d'apprendre combien vous vous êtes acquis 
d'honneur à la dernière occasion qui s'est passée de- 
vant Arras. Et quoique je connoisse, il y a longtemps, 
les qualités de votre cœur et de votre esprit, et que 
j'aie toujours eu l'opinion de vous que tous les autres 

* Mss. de Conrart, p. 904. 



A LA DUCHESSE DE SAVOIE (l640). 349 

en ont à cette heure , je vous avouerai ma foiblesso. 
Il me semble que Testime générale en laquelle vous 
êtes, me donne un peu plus d*ardeur à vous honorer, 
et je me sens touché de quelque vanité d'avoir de la 
passion pour un homme qui a l'approbation et les 
louanges de tout le monde. Sans mentir, monsieur, 
le contentement que j'en ai seroit parfait, s'il n'étoit 
troublé de la crainte que j'ai de vous perdre. Mais je 
sais combien la vaillance est une vertu dangereuse. 
J'apprends partout que vous n'êtes pas meilleur mé- 
nager de votre personne, que vous l'êtes de toute autre 
chose. Cela, monsieur, me tient dans des alarmes 
continuelles, et le destin que j'ai de perdre les meil- 
leurs et les plus estimables de mes amis, fait que j'ap- 
préhende encore pour vous davantage. Cependant, 
parmi cela , j'ai quelque secrète confiance eu votre 
bonne fortune. Le cœur me dit qu'elle a encore beau- 
coup de chemin et beaucoup de choses à faire, et que 
l'amitié que vous me faites l'honneur d'avoir pour 
moi , me sera plus heureuse que n'ont été quelques 
autres. Je le souhaite pour moi de toute mon âme, et 
que je sois assez heureux pour vous pouvoir témoigner 
quelque jour combien je suis, et avec quelle passion, 
votre, etc. 

131. — A MADAME LA MARQUISB DE SAVOIE*. 

A Paris, ce 14 octobre 1640. 

Madame, après tant de lettres de consolation qu'il 

* Mss, de Conrart, p. 855. — Christine de France, fille de 
Henri IV, veuve de Victor-Amédée I«', régente pendant la minorité 
de son fils. 

J. 30 



350 LETTRES DE VOITURE. 

y a eu sujet d'écrire à Voire Altesse Royale , je n*ai 
garde de perdre l'occasion de lui en écrire une de 
réjouissance* Ellç est si peu accoutumée d*en recevoir 
de cette sorte*là '» que je pçnse qu'elle sera bien aise 
d'en voir ; et quand il n'y auroit point d'autre raison, 
la nouveauté toute seule les lui doit rendre agréables. 
Il y a liMigtemps» madame, que j'attendois ce que je 
vois qui va commencer à cette heure , et que j'avois 
jugé que h^ malheur de la plus parfaite et de la plus 
aimable princesse qui fftt jamais étoit un trop grand 
désordre dans le monde pour croire qu'il pût durer. 
Quelque malignité et quelque envie que la fortune 
semblât avoir contre elle, et quelque fatalité qui pa- 
rût contre le bien de ses affaires, je m'imaginois tou* 
jours que tant de bonté, de générosité, de constance et 
de divines qualités qu'il y a en Votre Altesse Royale ne 
pourroient être longtemps malheureuses, et qu'enGn le 
ciel ne manquermt pas de faire quelque miracle pour 
une personne en qui il en avoit tant mis. Il y a beau* 
coup de raison d'espérer, madame , que celui de la 
prise de Turin ' sera suivi de beaucoup d'autres , et 
que ce grand succès qui vient d'arriver dans vos États 
est une crise qui y va changer toutes choses, et les 
remettre en l'état où naturellement elles doivent être. 
Mais ce qui vous doit donner plus de joie dans ce 
bonheur, c'est qu'il est vrai que la part que vous y 

^ Elle était alors à Chambéry, où elle 8*était retirée après i'oc- 
capationde Turin par l'armée du prince Thomas. Elle rentra dans 
sa capitale le IS octobre <le cette même année, après qae le «omte 
d'Harcourt en eut chassé les Espagnols, 

' 22 septembre 1640. 



A MADEMOISELLE SERVANT (1640). 351 

avez, redouble ici la joie de tout le monde, et que Votre 
Altesse Royale est si aimée, que tout ce qu'il y a d'hon* 
nètes gens à la cour se réjouissent autant pour l'intérêt 
qu'elle a dans cette prospérité, que pour le bien (fui en 
revient à la France, et pour la gloire que les armes du 
roi y ont acquise. Je crois, madame, que Votre Altesse 
Royale est persuadée que dans cette réjouissance publi- 
que j'en ai eu une bien particulière, et que personne n'en 
a été touché plus sensiblement que moi : au moins si 
elle me fait l'honneur de se souvenir de l'extrême 
passion que j'ai ))our tout ce qui la regarde, et de 
l'inclination et de Tobligation avec laquelle je suis, 
de Votre Altesse Royale, le très-humble, etc. 

132* — A MADEMOISELLE SERVANT, 
Pune èe» filles de Son Altesee Royale. 

(Jointe & la préoédente. ) 

Mademoiselle, vous que j'ai toujours trouvée si 
éloquente, flîdez--moi, je vous feupplie, à rendre les 
remercîments que je dois à la plus belle et à la plus 
généreuse princesse du monde. Je suis, sans mentir, 
comblé de ses bontés, et j'avoue qu'il n'y a rien sous 
le ciel de si charmant ni de si aimable que la maî- 
tresse que vous servez : j'ai pensé dire que nous servons; 
et, en vérité, il n'y a rien que je ne donnasse volon- 
tiers pour pouvoir parler ainsi^ Dès la première fois 
que je l'ouïs, je jugeai d*abord, que de tous les esprits 
du monde il n'y en avoit pas un si grand que le sien. 
Mais le soin qu'il lui a plu avoir de moi m'étonne sur 
toutes cboses , et je ne puis assez admirer, qu'en 
même temps qu'elle a de si grandes pensées, elle en 



35Î LETTRES DE VOITURE. 

ail de si petites, et qu'un esprit qui est d'ordinaire si 
haut puisse descendre si bas. Au reste, les pastilles 
que Ton m*a données ce matin ont fait en moi un effet 
merveilleux, et si ce n*est qu'elles aient touché la main 
de Son Altesse Royale, je ne vois pas d*où peut venir 
ce miracle. Pour avoir baisé seulement le papier où 
elles étoient, je me trouve beaucoup mieux. Ce me sera 
toute ma vie un contre-poison contre toutes sortes 
de maux, et hors un, je n'en sache point dont un si 
agréable remède ne me puisse guérir. De peur que 
vous cherchiez trop curieusement celui que j'entends, 
il vaut mieux que je m'explique et que je vous dise que 
c'est le regret de ne la voir pas assez, et d'être destiné 
à vivre loin de la seule personne qui mérite d'êlre 
servie. Si vous le voulez bien considérer, ce mal-là est 
plus grand que tous les autres, et il est bien difDcile 
d'être honnête homme et de n'en pas mourir. 

t 33. — A MONSIEUR DE CERISANTES,, 
RMdent pour le roi près U reine de Suède *. 

A Paris, le 15 décembre 1640. 

Monsieur, votre petite ode m'a semblé un grand 
ouvrage et me fait juger que, quoi que vous disiez de 
vos débauches, vous êtes quelquefois sobre àStokholm. 

I Mis. de Cofirarl, p. 649. — - Mans Dunean de Gerisaotes : Use 
piquoit de grande noblesse, et, à cause de son nom, se faisoit des- 
cendre d'une illustre maison d'Ecosse ; du reste homme d'esprit el 
de belles-lettres, qui, n*étant fils que d'un médecin de Saumur, 
s'élolt élevé jusqu'à être résident près de la reine Catherine de 
Suède {Mémoires de tabbi Àrnauld), L'exemplaire annoté par Tal* 
lemant porte : résident en France pour la reine de Subde, Titon da 



A MONSIEUR DE CBRISANTES (1640). 353 

Les fruits de la Grèce et de 1* Italie ne sont pas plus 
beaux que ceux que vous produisez sçus le Nord, et 
j*admire que les Muses vous aient pu suivre jusque-là. 
Vous pouvez vous vanter que vous les avez menées 
plus loin que ne fit Ovide, et que jamais personne no 
leur a fait voir plus de pays que vous. Que si c*est le 
vin qui vous donne ces enthousiasmes , je vous con- 
seille de vous hasarder toujours à boire de la sorte : 

Duke perirulum est, 
O Lenœe, $equi Deum 
Cinçentem viridi tempara pampino. 

Et VOUS pouvez dire : 

Baeehwn m remotit earmina rvipitmi 
Vidi doeentem. 

Je ne vous saurois dire, monsieur, combien j*ai eu 
de plaisir de voir Thuile de jasmin, les gants de Fran- 
gipane et les rubans d'Angleterre, dans des vers 
latins. Sans mentir, depuis le commencement jusqu'à 
la fln, tout est merveilleusement agréable : 

Intigne, recene, adhue 
indietum ore alto. 

Mais à moi qui n'entends guère bien le latin, expliquez- 
moi, je vous supplie, ce que veut dire ce mentis et 
acerbus dolor. Je vous jure que cela me met en peine. 
Je ne veux pas prendre plus de part dans vos secrets 
qu'il ne vous plaît de m'y en donner; mais trouvez 

Tillet {Parnasse françoif^ p. 230 et suiv.) dit la même chose; et 
le fait est encore confirmé par un extrait de la Gazette de France 
du 2 juillet 1644, où il est mentionné comme « gentilhomme fran- 
çais, du conseil privé de la reine de Suède, et envoyé par elle près 
de LL. MM. • 

30. 



354 LETrRES DE VOITORE. 

bon que j*en prenne dans tos intérêts, puisque je sùH 
de tout mon cceur, votrei etc. 

I3i.— ^AMOirstEtm DB MlfêOir-lILANCfiS ^ 
k GoBstantîflople*. 

[A Paris, fin de 1640 on eommencement de 4641.] 

Monsieur» sans mentir, vous auriez tort de vous 
faire Turc, car je vous assure que vous avez beaucoup 
d'amis dans la chrétienté, et votre réputation y est si 
grande que, si j*étois en voire place, j*aImerois mieux 
en venir jouir que de commander à quarante mille 
janissaires, épouser la fille du grand seigneur 'et être 
étranglé à quelque temps de là. Je ne sais pas comme 
sont faites vos beautés d'Asie* Mais je vous assure que 
cinq ou six des plus belles personnes de r£urope sont 
devenues amoureuses de vous ; et pourvu que vous ne 
vous soyez rien fait couper, au lieu que vous trouvez 
là des filles qui vous prient de les acheter, vous vous 
vendrez ici aussi chèrement qu'il vous plaira. Tout de 
bon, vos lettres n'ont jamais fait tant de bruit à Lon- 
dres qu'elles en font à Paris. Tout le monde en parle, 
chacun les désire, et si le Grand Seigneur savoit com- 
bien vous êtes considérable parmi les chrétiens, il vous 
metlroit pour toute votre vie dans une des tours de la 
mer Noire. M"''® la Princesse me demandoit l'autre 
jour s'il éloit donc vrai que vous eussiez tant d'esprit 

* Mss. de Cottrari, p. 653. — Il étoit secrétaire de l'ambasBaile 
que fil M. de la Haye-Yantclet, conseiller au parlement (T.). L*abbé 
Arnauld (larle de lui danâ ses 3/^moi>e<, et paraîl en faire une roé- 
diocie estime. 



A MONSIEUR tIE MA ISOX-BL ANCHE (l 641). 355 

que l'on disoit. il n*y avoit que quatre jours que 
M^^^ de Bourbon m'avoit fait la même question, et il 
n'y a personne qui ne s'étoniie du bruit qui se fait à 
cette heure de vous dans le monde. Car, par vous dire 
le vrai, votre physionomie ne fait pas juger tout ce 
qu'il y a de bon en vous, et c'est une merveille que 
sur votre mine on vous ait pris une fois pour un ingé- 
nieur ^ On ne jugetoit jamais à votre nez ce que vous 
valez, et pour vous estimer autant que vous le méri- 
tez, il faut vous avoir pratiqué autant que j'ai fait, 
ou ne vous avoir jamais vu et ne vous connoître que 
par vos lettres. En vérité, elles sont extrêmement 
agréables, et je ne le suis jamais tant à tous ceux qui 
m'aiment que quand je leur en porte quelqu'une. Par- 
ticulièrement, M. et M°»«de Rambouillet, M'*e leur fille 
et M. le marquis de Pisani, en sont ravis et ont pris 
de là une estime et une affection très-particulières 
pour vous. Songez donc à entretenir ce que vous avez 
ici acquis en m'écrivant le plus souvent et le plus 
agréablement que vous pourrez. Il ne faut point faire 
d'effort pour cela. Le lieu où vous êtes vous fournira, 
d'ici à dix ans, de quoi dire toujours des choses 
nouvelles. Je voudrois bien qu'il me fût aussi aisé de 
vous entretenir, et qu'en vous décrivant nos habille- 
ments, nos façons de faire, de vivre, de manger, les 
accoutrements et les beautés de nos femmes, je pusse 
faire des lettres que vous prissiez plaisir de lire. Mais 

* A BraxeHes, où il étoit allé en parUe pour voir Voiture. Il re- 
gardoil les fortiOcations si attentivement qu'on le prit pour un 
homme qui en vouloit faire le plan ; on le mit en prison, et sans 
Voilure il y eût été longtemps (T.). 



356 LETTRES DE VOITURE. 

hors les cérémonies de notre religion» je crois que 
vous n'avez encore rien oublié de ce qui se fait ici. 
De sorte, monsieur» qu'il ne me reste rien à vous dire, 
sinon que je vous honore parfaitement et que je vous 
aime de tout mon cœur, et vous savez cela aussi 
bien que moi. Car de vous raconter de quelle sorte 
noirs avons secouru Casai ', et comment nous avons 
pris Arras et Turin ' : quel plaisir cela vous donneroil- 
il, vous qui êtes accoutumé à vos armées de trois cent 
mille hommes» et qui avez encore assez fraîche dans 
l'esprit votre prise de Babylone? Je vous dirai seule- 
ment une chose qui vous doit étonner : M. le prince 
d'Orange est battu à cette heure tous les ans cinq ou 
six fois, et M. le comte d'Harcourt * fait des choses 
que le roi de Suède lui envieroit, s'il étoit au monde. 
Adieu, monsieur. Quoi qu'il en arrive, aimez-moi tou- 
jours, et faites-moi l'honneur de croire que je suis, 
autant que je dois, et avec toute sorte de passion, 
votre, etc. 

135. — A MONSIEUR DE CHAVIGNT^. 

▲ Paris, le 5 juin 1641. 

Monsieur, voyez jusqu'où va le bruit de ma faveur 
et du crédit que j'ai auprès de vous. M. Esprit, qui va 

* Casai, 29 avril 1640. 

' Arras, 9 août ; ^ Turin, 22 septembre. 
' Le comte d'Harcourt avait succédé au cardinal de la Valette 
dans le commandement de Tarmée de Piémont. 

* Mm. de Conrart, p. 679. — Louis Bouthiller, comte de Cba- 
vigny, secrétaire d'Ëtat, • celui qu*on vit faire d'étranges person- 
nages auprès du roi, du cardinal de Richelieu , des deux reines, 
de Gaston, » disent les Mémoires de Saint-Simon. 11 mourut en 1CS3. 



AU COMTE DE GUIGHE (1641). 357 

à la cour avec une lettre de recommandation pour 
vous de M"**, a cru avoir besoin que je vous le recom- 
mandasse, et moi qui suis vain, j'ai mieux aimé me 
résoudre de Tentreprendre que de lui dire que je ne 
l'osois faire. G*est, en vérité, monsieur, un des plus 
aimables hommes du monde, qui a Tàme et Tesprit 
faits comme vous les aimez, fort bon, fort sage, fort 
savant, grand théologien et grand philosophe. Il n*est 
pas pourtant de ceux qui méprisent les richesses, et 
parce qum est assuré qu'il en saura bien user, il ne 
sera pas fâché d'obtenir une abbaye, pour laquelle 
Urne d'Aiguillon écrit pour lui à M. le Cardinal. Cela 
dépendra do son Éminence. Mais il dépendra de vous 
de lui faire un bon accueil, et c'est tout ce qu'il en 
désire. Après les choses que je vous viens dire de lui, 
je pense qu'il est bien inutile d'ajouter la très-humble 
supplication que je vous fais ici en sa faveur; et je 
n'en use ainsi qu'à cause qu'il le désire et que j'ai 
accoutumé de faire tout ce qu'il veut. Mais, monsieur, 
vous ayant patlé de ses intérêts, je crois que les règles 
de l'amitié ne me défendent pas de songer aux miens, 
et de vous supplier très-humblenient de me faire 
l'honneur de in'aimer toujours et de croire que je 
suis, votre, etc. f 

136. — À MONSIEUR LE COMTE DE GUICHB ^ 

A Paris, le 15 septembre 1641. 

Monsieur, après avoir fait un grand siège ' et deux 

* JlfM. de Cowrarl, p. 783. 
^ Aire. 19 mai — 26 juillet. 



Sd8 LETTRES DE TOITURE. 

petits * et avoir été quinze jours en Flandre sans équi- 
page» n*6stril pas vrai que c'est un grand rafraichis- 
sement que d^aller assiéger Bapaume et de recom-* 
mencer tout de nouveau au mois de septembre, comme 
si l'on n'avoit rien fait? Il me semble que les chevaliers 
du temps passé en avoient beaucoup meilleur marché 
que ceux d*à cette heure : car ils en étoient quittes 
|)our rompre quatre ou cinq lances par semaine, et 
)X)ur faire de fois à autres un combat. Le reste du 
temps, ils chemi noient en liberté par de belles forêts 
et de belles prairies, le plus souvent avec une demoi- 
selle ou deux 9 et depuis le roi Perion de Gaule jusqu'an 
dernier de la race des Amadis, je ne me souviens pas 
d'en avoir vu pas un empêché à faire une circonval- 
lation ou à ordonner une tranchée. Sans mentir, mon- 
sieur, la Fortune est une grande trompeuse ! Bien 
souvent en donnant aux hommes des charges et des 
honneurs elle leur fait de mauvais présents, et pour 
Tordinaire elle nous vend bien chèrement les choses 
qu'il sanble qu'elle nous donne ^ Car, enfin, sans 
considérer le hasard du fer et du plomb (ce qui ne 
vaut pas la peine d'en parler), et supposant que vous 
combattiez toujours sous des armes enchantées, vous 
ne sauriez empêcher que la guerre ne vous retranche 
une grande partie de vos plus beaux jours. Elle vous 
ôte six mois de cette année, et à vous, qu'elle a laissé 
vivre, elle vous a ôté, depuis quinze ans, près de la 
moitié de votre vie. Et cependant, monsieur, il faut 

' La Bassée et Lens, août. 

^ 1^ Fontaine a dit à peu près dans les mèiBes termes ; 

La fortune nous vend ce qu^on croit qu*elle donne. 



AU COMTB DE 6UIGHE (l64l). 359 

avouer que ceux qui la font avec tant de gloire que 
vous, y doivent trouver de grands charmes, et sans 
oientîr» ce conseatement de tout un peuple avec tous 
les honnêtes gens à mettre un homme au'-dessus de 
tous les autres, est une chose si douce qu'il n'y a point 
d'âme bien faite qui ne s'en laisse toucher, ni de tra- 
vail que cela ne rende supportable. Pour moi, mon- 
sieur (car aussi bien que vous je prétends avoir ma 
part des incommodités de la guerre), je vous avoue 
que votre réputation m^ console de votre absence, et 
quelque plaisir qu'il y ait de vous ouïr parler, je ne le 
préfère pas à celui d*ouîr parler de vous. Je souhaite 
pourtant que vous veniez bientôt jouir ici de la gloire 
que vous avez acquise, et qu'après tant de courses 
que vous avez faite^i, vous ayez le plaisir d'aller tout 
cet hivQr, quelque temps qu'il fasse, deux ou trois fois 
la semaine, de Paris à Ruel et de Ruel à Paris. Alors 
je vous dirai à loisir les alarmes où j'ai été pour 
l'amour de vous, et l'aiiection avec laquelle je suis, 
votre, etc. 

}37, p^ AU 111}MB 
(sor Si promotion k la cliar|e do B^aréchal <M FniDco> ). 

[A Paris, I« %% MptembM 1641*] 

Monseigneur, je me dédis de tout ce que je vous 
avois dit contre la guerre, et puisqu'elle est cause de 

' Mss, de Conrart, p. 785. »— Deux jours après la reddition de 
Bapaume (20 septembre) : voyez la Gazette de France du 28 du 
même mois. L% nouveau maréchal d£ Guiche (car il fut quelques 
années eoeore sans prendre le nom de Gramont) demeura chef de 
Tarmée par la retraite du maréchal de la fifeilleraie, qui alla pren* 



360 LETTRES DE VOITURE. 

l'honneur que vous venez de recevoir, je ne lui saurois 
plus vouloir de mal. Il y a longtemps que je jugeoîs 
que tant de valeur et de services, en un homme de 
votre condition et une personne si agréable à tout le 
monde, ne pouvoient n'être pas bientôt récompensés. 
Mais comme il y a toujours une grande différence entre 
les choses qui ont à être et celles qui sont en effet, je 
n'ai pas laissé de recevoir une extrême joie d'apprendre 
que l'on avoit fait pour vous ce que je savois bien que 
l'on ne pouvoit pas manquer de faire, et cette nouvelle 
m'a autant touché et m'a été aussi agréable que si je ne 
Teusse pas attendue, il est certain, monseigneur, que 
la principale récompense de vos actions est la réputa- 
tion qu'elles vous ont aoquise. Mais ce ne vous doit pas 
être pourtant un médiocre contentement de vous voir 
monté, à l'âge où vous êtes, au dernier degré où la 
fortune de la guerre peut conduire les hommes. Et si 
vous songez au travers de combien de périls vous y 
êtes arrivé, quels hasards il vous a fallu passer et 
combien vous avez vu tomber de braves gens qui cou» 
roient dans le même chemin que vous teniez, vous sau- 
rez quelque gré à la fortune de vous avoir laissé venir 
jusque-là et de ne s'être pas opposée à votre vertu. 
Parmi tant de sujets que j'ai de me réjouir de votre 
bonheur, j'ai une satisfaction particulière, que vous 
ne sauriez avoir et qui , en vérité , passe dans mon 
esprit toutes les autres, de connoltre, par les juge- 

dre les eaax, et par le départ du maréchal de Brézé pour la Ca- 
talogne. — Cf. une lettre de Godeau sur le même sujet {Lettres de 
M, Godeau surdités sujets , 1713, p. 344}. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1641). 361 

ments libres et non suspects de tout le monde, que 
votre gloire est sans envie , et de voir qu'il n*y a per- 
sonne qui ne soit aussi aise de votre prospérité que s'il 
y avoit quelque part. Celte joie publique de votre bonne 
fortune m'est un augure qu'elle sera suivie de toutes les 
autres qu'elle peut produire, et j'espère que vous ajou- 
terez bientôt à l'honneur que le roi vous a fait des 
honneurs qu'il n'y a que vous qui vous puissiez faire, 
et qui, à parler sainement, sont plus solides et plus 
véritables. Je pense que vous croirez bien que je le 
souhaite de bon cœur, puisque vous savez combien, 
par mille raisons, je suis obligé d'être avec toute sorte 
de respect et de passion, monseigneur, votre, etc. 

138. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET ^ 

[Novembre 1641.] 

Mademoiselle, vous êtes admirable de vous plaindre 
de la solitude, après avoir emmené avec vous tout ce 
qu'il y avoit de plus beau et de meilleur dans Paris % et 
de vouloir que nous vous consolions, quand vous nous 
avez ôté toute sorte de consolations. Si j'étois auprès 
de la belle princesse avec qui vous êtes', je vous en- 
verrois les lettres que vous me demandez ; et de ses 

* Mss, de Conrartf p. 623. Dans la première édition, cette lettre, 
ainsi que la suivante, est adressée à M°>« de Rambouillet. 

^ Moie la Princesse douairière, M«« la Princesse la jeune, W^^ de 
Bourbon et plusieurs de leurs amis et amies étaient allés à Lian- 
conrt attendre le duc d'Enghien gui , après la reddition de Ba« 
paume (octobre 1641), était allé prendre les eaux de Forges en 
Normandie, et ils y passaient tous ensemble le temps en fêtes et en 
diverti.<sements. 

3 M"<? de Bourbon. 

I. 31 



362 LETTRES DE VOITCRE. 

moindres paroles gu de ses plus petites actions, je dis- 
siperois les plus grandes mélancolies. Si vous vous 
divertissez avec elle aussi mal que vous dites, il faut 
que Taccident qui est arrivé à Merlou^ Tait rendue 
tout une autre personne qu'elle n'étoit, et qu'elle soit 
bien plus changée de la petite vérole de madame sa 
belle-sœur % qu'elle ne l'a été delà sienne. Cependant, 
mademoiselle, je vous donne avis que toutes les mai- 
sons de Paris sont , à cette heure, des maisons des 
champs, aussi bien que la vôtre ; et, en vérité, il y en 
a beaucoup où il n'y a pas si bonne compagnie. Toute- 
fois, si une personne qui s'ennuie avec M^^' de Bour- 
bon se peut divertir de savoir des nouvelles de M°>c de 
la G. , je vous en dirai tant que vous voudrez (car 
il n' y a plus quasi qu'elle que je connoisse ici), et je 
voys remplirai deux grandes feuilles de papier des 
bonnes choses que je lui ai oui dire. C^est, sans mentir, 
lUie jolie dame, et, en vérité, une des plus charmantes 
et des plus agréables qui soit à cette heure-ci \ Ju- 
gez, mademoiselle, si je puis être fort divertissant, en 
un temps où je suis si mal diverti , et si vous ne devez 
pas trouver bon que je m'en aille à Blois le plus vite 
que je pourrai, et que je ne vous dise autre chose, si- 
non que je suis, votre, etc. 

< La seigneurie de Merlou appartenait à la maison de Cond^. 

3 M^cia Princesse la jeune, qui avoit eu la petite vérole k llef- 
lou (T.)* — Glaire*Clénience de Maillé-Brésé, mariée le 11 férrief 
1641 au duc d'Ënghien. 

Ceci est dit par ironie ; mais qui est eette H^ on M^i^ de 

G....? 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (l64l). 363 

139. — A LA MÊME*, 

[Mémo date.] 

Mademoiselle, sans mentir, on n'est jamais en repos, 
quand on aime quelque chose autant que je vous aime. 
J'âvois toujours fort appréhendé votre voyage; mais je 
croyois qu'il ne m'en arriveroit point d'autre mal que 
le plus grand ennui du monde, et comme j'étois déjà 
assez affligé de n'avoir pas l'honneur de vous voir, la 
nouvelle qui nous est ici venue de Merlou m'a mis en 
une bien plus grande peine. Quand cet accident ne 
feroit point d'autre mal que d'avoir séparé une si belle 
compagnie, c'en seroit déjà un assez grand et duquel 
j'aurois assez de peine à me consoler. Il me semble 
qu'il y a longtemps que la petite vérole n'a rien fait 
de si insolent que cela; et que, comme elle n'a oSé 
faire de mal au visage de Madame, elle ne devoit pas 
non plus toucher à ses plaisirs ni à ses divertissements. 
)e meconsolois des ennuis que j'avoisici, par les joies 
que je savois que vous aviez de delà, et je n'ûsois être 
tout à fait triste, en un temps où l'on me disoit qu6 
vous dansiez tous les jours. A cette heure, il ne me 
reste pas une pensée qui me puisse plaire. Je vont 
assure que M^^^^ de Vigean ne se sont jamais tant en^ 
nuyées dans leur grenier % ni ailleurs, que je m'ennuie 
dans Paris. Mais voyez, je vous supplie, mademoiselle^ 

* Hss, de Conrarl, p. 631 . 

^ }i^^ du Vigean fit tenir pendant un certain temps ses fiUti 
dans une chambre en galetas avec leur grand'mère de Neu- 
bourg (T.). 



364 LETTRES U£ VOITURE. 

jusques où me porte mon désespoir. Je me résolus de 
m'en aller à cheval, en trois jours, à Blois ; et cela , c'est 
presque comme si je m'allois jeter la tète la première 
dans la rivière. Je ne sais si j'en reviendrai. En tout 
casy faites-moi toujours l'honneur de m'aimer, mort 
ou vif, et souvenez-vous que je fus, ou que je suis, 
votre, etc. 

140. — A LA MÊME. 

A LyoD, le 23 février 1642, 

Mademoiselle, sans mon fourgon, j'eusse eu, sans 
mentir, un extrême regret de n'avoir plus l'honneur 
de vous voir, et je crois que j'eusse pensé en vous de 
meilleur cœur que je ne fis de ma vie. Car, pour dire 
le vrai, je m'y sentois extrêmement disposé, et je n'ai 
jamais eu plus de déplaisir de me séparer de vous. 
Mais vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien 
les fourgons sont une chose divertissante et quel excel- 
lent remède c*est contre une grande passion. Tantôt 
il s'y estropie un cheval, tantôt il se rompt une roue, 
tantôt ils demeurent toute une nuit embourbés au 
milieu d'un chemin ; et c'est, je vous jure, tout ce que 
l'on peut faire avec eux, que de songer deux ou trois 
fois le jour en la meilleure de ses amies. A cette heure 
que nous irons plus doucement, et que nous allons 
nous embarquer sur le Rhône , je ferai mieux mon 
devoir de penser en vous, et je suis trompé, si je n'arrive 
à Avignon le plus passionné homme du monde. Pour 
vous, mademoiselle, qui ne faites de voyage que de 
chez vous au faubourg Saint-Germain, et qui n'allez 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1642). 365 

pas par de si mauvais chemins que nous, vo\is n'êtes 
pas, sans mentir, excusable, si vous ne me faites l'hon- 
neur de vous souvenir quelquefois de moi. Au moins, 
sais-je bien que vous y êtes plus obligée que jamais, et 
si je ne songe pas souvent en vous, c'est de si bon cœur 
quand cela m'arrive, et avec de tels sentiments, que je 
suis assuré que vous en seriez satisfaite. Et puis, que 
sait-on si je n'y songe pas souvent, et si je ne le dis pas 
de la sorte pour n'oser dire ce qui en est? Dans ce 
doute, je vous supplie, mademoiselle, d'en croire ce 
que vous en dira M. Arnauld, car je lui ai laissé charge 
de vous expliquer mes intentions; et lui qui fait pro- 
fession de faire des orispianes\ qu'il vous dise, s'il lui 
plaît, combien je suis, et de quelle sorte, mademoi* 
selle, votre, etc. 

Post'scriptum. [Je vous supplie très-humblement, 
mademoiselle, de me permettre d'assurer ici M. votre 
père, et M°*" votre mère, et M. votre frère de montres- 
humble service, et M. de Chaudebonne, M. le marquis 
de Montausier et M. Arnauld]. La résolution qu'avoit 
prise M. le cardinal d'aller sur le Rhône a été changée 
sur ce qu'il vit avant-hier, comme il se promenoit sur le 
port, un bateau chargé de soldats , qui courut très- 
grand hasard de se perdre: il y en eut même quelques- 
uns qui se jetèrent dans l'eau, et se noyèrent, et Son 

' Il y aToit un pâlissier à Tours qui avoit voyagé; il falsoit de 
certaines pièces de four auxquelles il donnoit des noms bizarres ; 
il en appelolt une orispiane. Quand on en mangeoit une à l'hôtel de 
Rambouillet, et qu'elle sembloit bonne» on disoit i C'est une oris- 
piane celle-là! (T.} 

31. 



366 lËTTRBS DE VOITURE. 

£ininene« no ae veut pas noyer, pour ee que oeli 
nuiroit aux desseins qu*il a sur le RoussiUon. 

[Jo n'oserois pas enoore assurer M. votre père que 
Paccomniodement de Messieurs de Savoie avec le roi 
est fait; mais M. de Chavigny me le dit hier au soir, el 
que le cardinal de Savoie épouseroit la Princesse. Le 
brevet pour M*'^ de Bourbon est envoyé à M. de 
Brienne. Le roi est parti ce matin pour aller à Vienne ; 
on croit que M. le cardinal y va demain coucher ^] 

141. — A LA MÊME. 

A AvigpDon, le lundi gras, \64i. 

Mademoiselle, je voudrois que vous m'eussiez vu 
Taulrejour de quelle sorte je fus depuis Vienne jus- 
qu'à Valence. Le jour ne commençoit qu'à poindre, et 
le soleil à rayonner sur le sommet des montagnes, 
quand nous nous mimes sur le Rhône. Il faisoit une 
de ces belles journées qu'Apollon prend quelquefois 
pour lui servir de panache % et que Ton ne voit jamais 
à Paris que dans le plus beau temps de Tété. Ceux 
avec qui j'étois considéroient tantôt les montagnes du 
Dauphiné qui paraissoient à la main gauche, à dix ou 
douze lieues de nous, toutes chargées de neige; tantôt 
les collines du Rhône, que Ton voyoit couvertes de 

' Première édition, p. 435. En effet le cardinal partit de Lyon 
le 24 mars, se dirigeant vers Avignon par Valence et Montélimart : 
le départ du roi avait eu lieu la veille. 

' Ceci est du pur galimatias pour se moquer d'un dea habitués 
de l'hôtel de Ramt>ouillet, nommé Croisilles, <}ueH"* Paulet, sa 
parente, avoit introduit chez la marquise, ehez M»* de Gombatet 
et chez M">« la Princesse. Voyez les HisiorietUSf t. IV, p. 1 16, 



A MADEMOISELLB DE HAHBOUILLET (l642). 367 

vignes 9 et des vallons à perte de vue tout pleins d'ar- 
bres fleuris. Pour moi» dans cette réjouissance de tout 
le monde, je montai seul sur la cabane qui couvroit 
notre bateau, et tandis que les autres admiroient ce 
qui étoit à Tentour de nous , je me mis à penser à 
ce que j'avois quitté : j'avois le coude du bras droit 
appuyé sur la couverture de la barque, la tête un peu 
penchée et soutenue sur la main du même bras , et 
Tautre négligemment étendu, dans la main duquel je 
tenois un livre qui m'avoit servi de prétexte à ma re- 
traite. Je regardois fixement la rivière que je ne voyois 
pas. Il me tomboit de moment en moment de grosses 
larmes des yeux; je faisois des soupirs avec chacun 
desquels il sembloit que sortît une partie de mon âme, 
et de temps en temps je disois des paroles confuses et 
mal formées que les assistants ne purent pas bien ouïr, 
et que je vous dirai quand vous voudrez. 

Ceci que je vous raconte eût paru davantage et eût 
reçu plus d'ornement, si je vous Teusse écrit en vers : car 
je vous jure que les nymphes des eaux furent touchées 
de ma douleur, et que le dieu du fleuve en fut ému. 
Mais tout cela ne se peut pas dire en prose. Tant y a que 
je demeurai sept heures de cette sorte sans remuer ni 
pieds ni pattes. Je voudroîs, mademoiselle, que vous 
m'eussiez vu ainsi : devant Dieu, cela vous eût donné 
de la dévotion * ; et le maître de notre bateau dit qu'il 

< M»® d'Aiguillon disoit de toutes choses : « Devant Dieu eeU fait 
dévotion. » En racontant à W^^ de Rambouillet ce que lui disoil 
M. de Montausier, quand il recherchoit cette demoisellej elle lai 
disoit : « Ma fille, ma fille, devant Dieu cela est touchant, cela fait 
dévotion. » (T.) 



368 LETTUËS 1)E VOITURE. 

avoit mené en sa vie plus de dix mille hommes depuis 
Lyon jusqu'à Beaucaire, mais qu'il n'en avoit jamais 
vu un qui parût avoir l'esprit si égaré. 

Après cette belle description que je viens de faire, 
il me vient de tomber dans l'esprit que vous vous 
imaginerez que tout cela est faux, et que ce que j'en 
ai dit n'étoit que pour trouver moyen de remplir une 
lettre. Quand cela seroit, mademoiselle, je serois en 
vérité excusable: car, pour parler franchement, on est 
souvent bien empêché à trouver que dire, et je ne puis 
pas comprendre que, sans quelques inventions comme 
cela, des personnes qui n^ont ni amour ni affaires en- 
semble se puissent écrire souvent. Néanmoins, pour 
vous dire naïvement ce qui en est, tout ce que je vous 
ai dit de ma rêverie, de mes soupirs et de ma tristesse 
est vrai. Pour ce qui est du ressentiment qu'en eurent 
les nymphes et le dieu du Rhône, je n'en suis pas as- 
sure. Je passai toute ma matinée sans quitter mes 
pensées un moment : dans cet espace de temps, je 
songeai, je vous l'avoue, trois ou quatre fois en M^^c ***; 
le reste je l'employai à penser en M™^ votre mère et 
en vous. Je vous avois bien promis que si nous allions 
sur l'eau je m'acquitterois de ce que je vous dois. Je 
l'ai si bien fait que, si cela m'arrive encore une fois de 
la sorte, je serai fou au premier soleil de Languedoc 
qui me donnera sur la tête. Il est déjà si chaud en 
Avignon qu'à peine le pouvons-nous souffrir. Le prin- 
temps est ici arrivé quand et quand nous ; nous y trou- 
vons partout des puces et des violettes : je vous les 
souhaite toutes de bon cœur ; car je serai bien aise, ma- 
demoiselle, que vous ne dormiez pas trop en mon ab-. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1642). 369 

sence, et je vous désire tout ce que je vois de beau et 
suis, mademoiselle, votre, etc. 

Postscriptum. — [M. de Chavigny est venu ici 
sur le Rhône, hors quatre lieues que nous avons 
faites par terre ; il part après demain pour aller cou- 
cher à Arles, et de là il doit aller à Marseille, de sorte 
que nous ne rejoindrons M. le cardinal qu'à Narbonne. 
J'ai fait des merveilles pour vous et pour M. votre 
frère auprès de M. de Roussillon. Je viens aussi, ma* 
demoiselle, de faire de merveilleux compliments de la 
part de M°*® votre mère et de vous à M. le comte d'A- 
lais * , qui est ici» Je suis bien aise de ne m'être pas trop 
engagé envers M. votre père sur l'accommodement 
de Messieurs de Savoie : quoiqu'il soit conclu, il n'est 
pas signé, et j'en ai mauvaise opinion. Je vous supplie 
très-humblement, mademoiselle, de me faire l'hon- 
neur de remercier M™® de Chavigny de tout le soin 
qu'elle a de moi et des paroles obligeantes que M. de 
Sarrazin m'a apportées de sa part. Je vous en demande 
pardon, mais, sans mentir, je crois que je l'aime au- 
tant que vous, et de jouf en jour je sens augmenter 
l'affection que j'ai pour elle. M. de la Barde me pro- 
mit, en partant de Lyon, que, dans le mois de mars, 
il feroit l'affaire de M. le marquis deMontausier : car 
M. de Chavigny n'étoit pas en mois , en février. Per- 
mettez-moi, s'il vous plaît, d'assurer ici M. votre frère 
que l'on trouve partout ici des raisins qui, sans 
mentir, valent mieux que les meilleurs que j'aie ja- 
mais mangés nulle part au mois de septembre; et 

' Voyez plus bas, p. 372, note 3, 



370 ' LETTRES DE VOITURE. 

Ton nous dit que nous en aurons comme cela tout 
Tété. 

On dépêcha avant-hier, de quatre lieues d'ici , un 
courrier à M. de Bordeaux \ avec une lettre du roi, 
par laquelle il lui commande de sortir de Carpen- 
Iras, où il étoit , et de demeurer à Yezon, une mé- 
chante et détestable petite ville qui est dans la mon- 
tagne *]. 

C*éloit, je vous assure, une belle chose à regarder 
que de voir hier au soir les rues d'Avignon pleines de 
chandelles, de lanternes, de flambeaux par toutes les 
fenêtres pour voir M. le cardinal, qui y arriva à sept 
heures du soir. 11 y faisoit clair comme en plein jour, 
et si le pape arrivoit ici, on ne le pourroit pas mieux re- 
cevoir. On lui donnoit partout mille bénédictions, et, 
à cause que c'est terre papale, ils en sont libéraux en 
ce pays-ci. Les juifs d'Avignon se portent bien, M. le 
vice-légat gros et gras, M. le comte d'Alais un peu 
plus que lui. 

142.— A LA MÊME*. 

[A Narbonne, avril 164Ï.J 

Mademoiselle , il faut avouer que je vous aimerois 
étrangement, si je ne vous voyois jamais. Pour avoir 
été seulement deux mois sans être auprès de vous, 
mon affection en est augmentée de moitié, et s'accroit 
tellement de jour en jour que, si je ne vous revois 

* Henri d*Eseoubeau de Sourdis, mort à Auteuil en 1641. Voyez 
sur les motifs de sa diagrèoe. HUioriettes, t. Il, p. 117. 
2 Première édition, p. 440. 
^ Jlfw. de Conrarif p. 617. 



A MADEMOISeiLB DE RAMBOUILLET (1642). 371 

bifutôi, je «en» bien qu'elle passera toute sorte de 
bornes. A dire le vrai , outre la satisfaction que j^ai 
d'avoir été quelque temps sans disputer avec vous, 
et d'avoir passé un carême sans que nous ayons eu 
querelle sur les laits d'amandes ^ je vous avoue, ma- 
demoiselle, que vos lettres contribuent encore beau- 
coup à faire que je juge de vous plus favorablen^ent, 
et que je vous trouve plus aimable. Les deux que vous 
m'avez fait l'honneur de m*écrire m'ont étonné de 
nouveau, comme si je n'avois jamais connu votre es- 
prit, et quoique l'on ait, à parler franchement, quelque 
dépit de lire des choses que l'on ne pourroit écrire, 
j'e^ ai reçu, je vous assure, un extrême plaisir. Elles 
m'ont consolé de tous mes déplaisirs; elles m'ont 
presque guéri de tous mes maux , et m'ont donné une 
joie que je ne pouvois avoir ici que par enchantement, 
ou par miracle* Il y a tant de l'un et de l'autre en 
tout ce que vous écrivez que je ne m'étonne pas, ma- 
demoiselle, qu'elles aient fait cet effet en moi; je m'é* 
tonne seulement de ce qu'elles m'ont donné une ex- 
trême impatience d'avoir l'honneur de vous revoir, 
puisqu'il est certain qu'il n'y a point d'homme, qui 
eût le goût des bonnes choses et qui vous connût 
aussi méchante que je vous connois , qui ne désirât 
volontiers être toujours à deux cents lieues de vous , 
pour recevoir de vos lettres. Vous devriez encore plus 
souhaiter que je me contentasse de cet honneur et 

* Voiture avoit mangé du lait d'amandes cbes M. le prince de 
MarsUlae, et diaoit que c'étoit le meilleur qu'il eût jamais vu. 
£nflD il en ût faire un après avoir bien disputé avec M^^^ de Ram« 
bouillet comment il se devoit faire (T.). 



372 LETTRES DE VOITURE. 

que je ne me rapprochasse pas de vous. Car, sans 
doute, en étant éloigné je vous sers beaucoup mieux, 
et vous dois être, sans comparaison, plus agréable. Et 
certes, quand je songe à tous les services que je vous 
ai rendus depuis que je suis hors de Paris ; à tout ce 
que je dis de votre part à M. de Roussillon; aux as- 
surances que je donnai de votre affection à M. le 
comte d*Alais * ; aux protestations que je fis à ma- 
dame sa femme ', qu'elle étoit une des personnes du 
monde que vous honoriez et que vous aimiez le 
plus; aux merveilles que je dis pour vous à M°^^ de 
Saint-Simon', et aux paroles avec lesquelles j'assyrai 
MM. les députés de Marseille * de la bonne volonté 
que vous aviez toujours eue pour eux et pour leur 
ville, il me semble que je ne vais par le monde que 
pour vous y acquérir des serviteurs, pour y entrete- 
nir vos amitiés et pour étendre votre réputation. En- 
core hier, M. le président [Frère] % que je trouvai 
dans la chambre du roi , me vint parler de votre bel 

* Louis de Valois, colonel général de la cayalerie légère et goa- 
Terneur de Provence ; il devint dac d*Angoulênie, à la mort de son 
père. 

' Fille du maréchal de la Châtre, « une grande et grosse femme : 
M™« de Rambouillet disoit, quand elle la voyoit, qu'il lui sembloit 
voir le colosse de Rhodes. » (Tallemant, Hisiorieiies,) 

^ Mère de l'auteur des Mémoires. 

* Le comte d'Âlais, gouverneur de Provence, était allé rece- 
voir les commandements du roi jusqu'à Pont-Saint-Esprit avec une 
partie de la noblesse de cette province. 

^ Premier président du parlement de Dauphiné. Au passage du 
roi h Valence (26 février), il vint le complimenter à la tète de sa 
comp:»îînic. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOttLLËT (1642). 37,1 

esprit. Je lui dis qu'il étoit un des hommes du monde 
qui étoit autant à votre gré, et qu'il y avoit longtemps 
que je connoissois que vous aviez une inclination par- 
ticulière pour lui. Il est beau, et le crut; et je vous 
assure, mademoiselle, et M. de Chavaroche aussi, 
que si vous plaidez jamais à la cour du parlement de 
Grenoble, le premier président sera pour vous. J*ai eu 
un extrême plaisir à voir tout ce que vous me mandez 
des maîtresses de M. le marquis de [Saint-Mégrin] ^ 
Sans mentir, j*en ai une extrême joie ; et pour être 
entièrement honnête homme, il lui manquoit d'avoir 
fait une fois cette sorte de vie-là. A dire le vrai , pour 
mettre quelque chose dans son esprit qui pût tenir la 
place de la personne qui y étoit % il falloit qu'il y en 
mit sept à la fois ; et encore il aura de la peine à trou- 
ver en sept autres toutes les choses qu'il aimoit en 
une seule. Cependant je trouve étrange , pour vous 
parler franchement, et ne comprends pas comme il 
se peut faire qu'un homme aime ainsi sept personnes 
à la fois : car, pour moi, je n'en ai jamais aimé que 
six lorsque j'en ai aimé le plus, et il faut être bien in- 
fâme pour en aimer sept. Mais , mademoiselle , selon 
que je vois qu'il est devenu coquet et que je suis de- 
venu chagrin, je crois pour moi que nos deux âmes 
se changèrent quand il m'embrassa la dernière fois, 
lorsque je lui dis adieu. Car depuis ce temps-là j'ai 
eu une perpétuelle inquiétude, j'ai toujours souhaité 

^ Voyez plus bas, p. 382. 

* W^ du Vigeân, la cadette. Saint-Mégrin en avait été fort épri« : 
mais il avait dû céder la place au duc d*Enghien. Voyez Cousin, ia 
Jeunesse de M^^ de Longueviilef p. 210. 

I. 32 



374 LETTRBS DE VOITURE. 

d'fitre hors des li&uik où j'élois ; mtoe il aie semble 
que j*ai mieux aimé mademoiselle du Yigean que de 
coutume. Je ne sais si cela vient, ou de Thonneur 
qu'elle m*a fait de se. souvenir de moi , ou bien de ce 
qu'il faut qu'une affection si bien fondée s'augmente 
et s'accroisse à toute heure; mais je voudrois, qu'au 
lieu qu'il a aimé jusqu'ici la plus douce personne du 
monde, il se fût adressé à cette autre que vous savez» 
qui veut, quand une fois on s'est déclaré être dans son 
service, que l'on y demeure et que Ton y meure^ pour 
voir ce qui en fût arrivé ^ ; et il seroit expédient, fiana 
mentir, pour le bien de tout le monde, que Ton vit 
une fois un infidèle puni. Je l'appelle infidèle, quoi- 
qu'il n'ait fait que ce qu'on désiroit de lui. Mais il ne 
devoit pas le pouvoir faire; et pour son honneur et 
pour l'affection que je lui porte, je voudroia qu'il en 
fût mort. Mais nous verrons quelque jour ces galants- 
là terriblement châtiés en l'autre monde. Pour mot* 
qui ai été pécheur comme les autres, je me suis admi<- 
rablement converti , et je puis dire que j'ai mis mon 
âme en repos de ce côté -là. Mais, mademoiselle j 
qu'est-ce que vous me contez du mariage de M^^^ [de 
Vertus] et du comte de [Grancey]'? et où est^ 
ce que la fortune a été chercher ces deux personnes 
pour les joindre ensemble? Je me réjouis de celui de 
ii^^ de [ClermontJ et du comte de [Fiesque]. Il 
y a une de nos amies qui sera bien flanière ^ à ces 

* M°>« de Saintot. 

^ Jacques Rouxel, comte de Grancey, maréchal de France en 1651 . 
^ Une dame dit une fois ce mot sérieusement pour dire : Elle 
8era bien glorieuse et bien satisfaite de sa personne (T.), 



AU PRÉSIDENT DE MAISONS (1642). 375 

noces «là, et je suis bien (lâché do n*y Aire pas. 
Toutes les nouvelles sont que ceux de ColUoure capi- 
tulent. Vous verres par la lettre que je vous envoie 
que je n'ai pas oublié à faire rendre à madame de 
Lesdiguières * celles que vous lui écriviez. 11 y a, ma- 
demoiselle» quatre heures que j*éeris : n'est -il pas 
temps, à votre avis, que je vous dise que je suis 
voire, etc. 

143,—' A MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE MAISONS*. 

A Narbonne, le iO de mfti 164%, 

Monsieur, c*est une trop grande bonté à vous de 
prendre la peine de m'écrire et de me trailer aussi oi« 
vilement que si je ne vous avois pas les infinies obliga- 
tions que je vous ai. Je vous supplie très-humblement 
et très-sérieusement de ne vous en plus donner la 
peine. La plupart du temps, vous n'avez rien à me 
mander. Pour moi, outre que mon devoir ni*oblige à 
écrire, les nouvelles qu'il y a ici de temps en temps 
me fournissent de quoi le pouvoir faire. Je vous avoue 
pourtant, monsieur, que j'ai eu un extrême plaisir à 
lire la dernière lettre qu'il vous a plu de m'écrire, et 
toutes les fois que vous aurez à me dire d'aussi agréa- 
bles nouvelles, je ne refuse pas que vous me fassiez 
l'honneur de me les faire savoir. Je suis ravi de la 
grande amitié que je vois que vous avez fait depuis 

* Anne de la Madeleine, marquUe de Hagny, mariée à ï'rançoia 
de Bonne, de Gréqui, duo de Lesdiguières. 

' René de Longueil, seigneur de liaisons, conseiller da roi en ses 
conseils, et premier président de la cour des aides, « un animal 
mazarinique, dit plus tard Gui- Patin, fort danger^ttx, fin at rusé, 
mais fort Incommodé dani Ms afliiires. » 



370 LETTRES DE VOITURE. 

mon départ avec M^*^ de Rambouillet Je ne le connois 
pas plus par vos lettres que par les siennes : elle ne 
m'écrit jamais sans me parler de vous, et avec toute 
l'affection et toute l'estime qui vous est due. Ce m'est» 
sans mentir, monsieur, une extrême consolation de ce 
que vous et M"'^ de Rambouillet me plaigniez de la fo- 
lie que j'ai faite ', et ce me sera une raison pour n'en 
plus faire à l'avenir, outre que j'en ai fait de nouveau 
une protestation solennelle entre les mains de M. de 
Chavigny. J'ai aussi beaucoup de joie que vous ayez 
eu le crédit de tenir quinze jours M*"« [de Sablé*] , et, 
ce qui est davantage, de faire défense aux autres d'y 
aller. Il me déplaît seulement de ce que vous n'en dis- 
posez que quand elle se veut réformer, et qu'elle est 
en état de pénitence. Je vous exhorte néanmoins à ne 
vous point rendre, car le temps, la fortune et l'adresse 
d'un honnête homme peuvent changer beaucoup de 
choses. Après avoir parlé de ces choses-là, il me sem- 
ble, monsieur, que vous n'aurez pas grand plaisir que 
je vous entretienne des nouvelles de deçà; aussi, pour 
ne vous pas ennuyer, je vous les dirai le plus succinc- 
tement que je pourrai. 

[M. le cardinal de Mazarin et M. de Chavigny furent 
lundi à l'armée * pour se réjouir avec le roi de ce qu'il 
étoit guéri de sa maladie, qui avoit fait peur ici avec 

1 II avait perdu au jeu. Voyez plus bas, p. 379. 

^ Le président était alors des bons amis de M™» de Sablé, qui 
l'allait voir assez souvent à sa campagne de Maisons. Plus fard ils 
se brouillèrent, mais ce fut après la mort de Voiture. 

3 Le roi était parti de Narbonne, le 21 avril, pour faire le siège de 
Perpignan. Le cardinal demeura malade à Narbonne, et le roi 
envoyait chaque jour un courrier pour savoir de ses nouTelles. 



AU PRÉSIDENT DE MÂJSONS (l642). 377 

raison à tout le monde. J*y fus avec eux; ils en revin** 
rcnt jeudi au soir. Mous avons vu une des plus belles 
places du monde en voyant Perpignan. On croit ici 
que le roi Taura bientôt. Comme je dinois avec ces 
messieurs chez M. le grand-maître ^ il sortit deux 
officiers de la place qui le vinrent trouver; il les 
fit mettre à table et écouta leurs propositions après 
dîner. Ils demandoient que Ton leur permît d'envoyer 
en Espagne, et que de trente jours que Ton leur avoit 
offert pour cela au commencement du siège, à cause 
qu'ils en avoient laissé passer dix sans faire réponse, 
ils se contenteroient de vingt. M. le grand-maître leur 
répondit que le roi n'étoit plus en état de leur accorder 
cela, s*ils ne capituloient de se rendre dans certain 
temps, au cas qu'ils n'eussent point de secours. M. le 
cardinal de Mazarin vouloit , avant-hier, gager cinq 
cents pistoles qu'ils capituleroient dans huit jours pour 
se rendre dans certain espace de temps. Pour moi, 
j'ai peine à croire que nous ayons sitôt cette place, et 
j'ai peur que nous ne nous mécomptions quand nous es- 
pérons d'en avoir si bon marché, M. de Turenne étoit 
allé reconnoître Roses, et on croit que l'on la pourra 
attaquer. Le roi se porte fort bien, Dieu merci. Il est 
révenu quelque matière au bras de M. le cardinal ', et 
Juif croit qu'il y faut faire une petite incision encore; 

I Cinq-Mars. 

^ Un abcès sarvenu aa bras da cardinal lui ôtait la possibilité 
d'écrire. 

^ Jean Juif, chirurgien du roi, célèbre pour son habileté dans 
la pratique des opérations ; il mourut en 1658. Voiture, qu'il avait 
traité d'un mal flstuleux, lui a adressé plusieurs couplets dansone 
de ses chansons (voir aux Poésies), 

32. 



378 LETTRE» DE YOITUIIE. 

M. Citoi9 * n'^R est pag d'avis : on est après à prendre 
résolution sur cela; mais, Dieu merci, il n*y a aucun 
danger. Le bruit court Ici fort grand, que cet homme 
qui Touloit que vous lui donnassiez à dîner quelque 
temps devant qu'il partit, est mal, non pas avec son 
maître, mais avee un autre*, et cela n'est pas sans 
apparence. Le maréchal Horne fut, avant-hier, trouver 
le roi à l'armée, où il a reçu tous les honneurs du 
monde; il en est revenu ce matin, et part demain pour 
s'en retourner. M. de Chavigny l'a traité ici sii jours 
magnifiquement. Le prinee de Mourgues * arriv^a 
ici demain au soir. Mais, monsieur, la moindre nou- 
velle de la rue *** vaut mieux que tout cela. Pardon- 
nez-moi> si je vous ai tenu si longtemps, et faites*raol 
l'honneur de croire que je suis comme je dois, mon- 
sieur, votre, etc. *]. 

144. — AU MÊME. 

A Narbonne, le 22 mai 1642. 

Monsieur, c'est un excès de votre bonté de me re-» 

' Premier médecin du cardinal de Richelieu. C'est lui qui avait 
coutume de lui dire en parlant de Bois-Roberl, dont Son Éminenc« 
nefM>uvaii alors le passer : « Monseigneur, nous ferons tout ce que 
nous pourrons pour votre ««nté ; mais loat«s nos droguas loni iiH 
utiles, si vous n'y mêles un drachme de Bois^Rohert. » Lorsque le 
même Bois-Rnberl fut exilé, sur la demande de la duchesse d'Ai- 
guillon, pour avoir laissé entrer à la première représentation de 
Mirante (1639) des femmes d'une réputation équivoque, l'Académie 
sollicita en vain son rappel ; ee fUt Citots qui l'oMInt en donnant 
pour toute ordonnance au cardinal malade : Recipe Bois-Roberl. 

* Cinq-Mars, qui commençait à être mal ateo le eardinal. 

3 Depuis ducdeValentineiset pair de France. Yoye» la Ganm 
âêfVMiêe du temps. 

* Première édition, p. 457. 



AU PRESIDENT DE MAISONS (1642). 379 

mercier de quelque chose, moi qui ne saurais jamais 
assez faire pour vous, et qui vous en devrois encore 
de reste» quand j'aurois cent fois hasardé ma vie pour 
votre très«humble service. De oeite bonté» monsieur» 
et de l'offre qu'il vous plaît me faire» je vous rends 
mille grâces très^^humbles» et j'ai une extrême joie de 
voir que dans les plus grandes et les plus petites 
choses vous ne cesses de me donner dee témoignages 
de l'amitié que vous me faites l'honneur d'avoir pour 
moi. Quoique j'aie joué fort étourdiment» je ne me suis 
pas pourtant si fort emporté que je ne me sois réservé 
assez d'argent pour me tirer d'ici » et suis seulement 
fâché de vous avoir mis en main une si mauvaise as- 
signation, et de vous avoir donné un créancier qui 
n'est guère meilleur que moi. Au reste» monsieur» je 
ne puis vous dire l'extrême joie que j'ai de voir la 
grande amitié que vous avez faite avec tout Thôtel de 
Rambouillet. M"*' de Rambouillet ne m'écrit jamais 
sans médire quelque chose de vous par où elle marque 
l'extrême cas qu'elle en fait; et afin que vous connois- 
siez mieux les sentiments qu*a pour vous M. le mar- 
quis de Pisani, je vous envoie un morceau de la der- 
nière lettre qu'il m'a écrite. Pour M. de Chavigny» 
vous êtes» sans mentir, obligé de l'aimer de tout votre 
cœur : à toutes les occasions qui s'en présentent, il 
parle de vous avec toute l'estime et toute l'afTection 
imaginable ; il se vante de votre amitié à tous ses amis, 
et la promet à ceux qui lui sont les plus chers et qu'il 
veut obliger le plus. 11 me dit l'autre jour que vous 
lui aviez écrit une lettre , la plus jolie et la plus obli- 
geante du monde; mais, pour ce qu'il étoit en compa- 



380 LETTRES DE VOITURE. 

gnie, il ii*eut pas le temps de me la montrer. Il partit, 
il y a trois jours, pour aller à l'armée et assister à la 
cérémonie de Tordre que le roi donna hier au prince 
de Mourgues, et revient demain *. Pour ce qui est du 
retour du roi, on n'en sait rien '. J'aurai en cela, mon- 
sieur, tout le soin que je dois avoir des choses que 
vous me commandez. On commence à ralentir l'espé- 
rance que l'on avoit d'avoir Perpignan sitôt *; on dit 
à cette heure vers le quinzième du mois qui vient; 
M. de Turenne m'a dit qu'il gageroit bien deux cents 
pistoles que l'on l'aura dans tout le mois de juin. 
Toutes les fois que M. de Ghavigny va à l'armée il loge 
chez M. de Noyers^ : c'est à cette heure la plus grande 
amitié du monde, mais vraie et sincère tout de bon. 
Je suis, monsieur, votre, etc. 

Post-scriptum. — [Monsieur, y ayant une si grande 
amitié à celte heure entre vous et M. le marquis de 
Pisani, je pense que vous me pardonnerez si j'entre- 
prends de vous supplier très-humblement de lui faire 
donner en main propre la lettre qui est ici pour lui K] 

' Voyez, pour les détails de la cérémonie, la Gazelle de France 
du 9 juin de cette année. 

' Le roi, ennuyé des lenteurs du siège, revint à Narbonne le 10 
juin. 

^ Perpignan ne capitula que le 29 août. 

* François Sublet de Noyers , ministre secrétaire d'État de la 
guerre, « une vraie âme de valet, » dit Tallemant. Il mourut le 
20 octobre 1646. 

s ire édition, p. 462. 



AU MARQUIS DE ROQUËLAUHË (l642). 381 

445. — A MONSIEUR LE MARQUIS DE ROQUELAURE'. 

[Juin 1642=^.] 

Monsieur, je ne sais ce que me vaudra l'honneur de 
voire amitié, mais elle me coûte déjà bien cher. Il ne 
se passe point de campagne, que je ne voie pour Ta* 
mour de vous beaucoup de mauvais jours, et que les 
liasards que vous courez ne me mettent en une ex- 
trême peine. Cependant, j*ai beaucoup de joie de voir 
que, par une fortune assez bizarre, vous trouvez tou« 
jours le moyen d'acquérir de la gloire dans les armées 
qui sont battues, et que dans des occasions qui sont 
malheureuses presque pour tous les autres, vous ne 
laissez pas de vous signaler. En effet, monsieur, vous 
ne sauriez pas, ce me semble, vous plaindre avec jus- 
tice de la fortune : car, si elle ne se met dans votre 
parti, au moins elle vous met toujours dans celui du- 
quel elle est, et à la fin de tous les combats, il se trouve 
que vous êtes du côté des victorieux \ Pour moi, qui 
suis moins jaloux de votre liberté que de votre gloire, 
je vous avoue que je ne me puis affliger de votre prison * , 
et après ce qui est arrivé, je vous aime bien mieux 

* Gaston, Jean«» Baptiste, dac de Roquelaure, maître de la garde- 
robe du roi. Saint-Simon l*a peint comme un véritable boufTon de 
société. Voyez Historiettes, t. Vil, p. 125. 

^ La nouvelle de la bataille d'Honnecourt arriva au cardinal le 
ler ou le 2 juin, comme il était en route pour se rendre à Taras- 
con, après avoir quitté Narbonne, le lendemain même de la ba- 
taille (27 mai). Voiture dut écrire tout de suite. 

' 11 étoit toujours prisonnier (T.). 

* Il fut pris, avec le marquis de Saini-Mégrin, à la bataille d'Hon- 
necourt, perdue par le maréchal de Guicbe, le 26 mai. 



383 LKTTRBS DE VOITURE. 

parmi les Espagnols que si vous étiez parmi les nôtres. 
Je souhaite» monsieur, que vous receviez d*eux tout 
le bon traitement que vous méritez, et je ne doute pas 
que cela n'arrive : car, outre ce qu'on doit à vôtre 
condition, il y a des qualités en votre personne qui 
gagnent en trois jours le cœur de ceux qui vous ap- 
prochent, et je ne fais pas de difliculté que les ennemis 
qui vous ont pris ne soient vos amis à cette heure. 
J'irois volontiers, s'il m'etoU permis, vous tenir com- 
pagnie avec eux : car il n'y a rien, sans mentir, mon* 
sieur, que je ne fisse de bon cœur pour vous faire voir 
combien je suis reconnoissant de l'honneur que vous 
me faites partout, en publiant que vous m'aimes, et 
Paris ni la cour ne me sauroient donner plus de plai* 
sir que j'en aurois d'être auprès de vous, et de vous 
témoigner que je suis, avec une extrême passion, vo^ 
trc, etc. 

140. — A MONSIEUR LE MARQUIS PB SAINT-MÉGRIN'. 

[Même date qoe la précédente.] 

Monsieur, j'ai été trois jours entiers en doute si vous 
étiez mort : vous pouvez vous imaginer avec quel dé- 
plaisir. Dana cette alarme où j'étois, j^ai reçu comme 
une bonne nouvelle celle qui m'a appris que vous étiez 
prisonnier, et je n'ai pu m'affliger de la perte de votre 
liberté, après avoir été si en peine de votre vie. Aussi 
bien, monsieur, si votre destinée eût été entre mes 
mains, je vous avoue que je ne vous en eusse pas 

' laequM fiituer, marquis de Saint^MégHn ; tl ftittué an com- 
bat de la porte Saint<^Antotne, en leSt. 



A MONftlSUR CHàPELAlN (1642). 383 

doimé une autre que celle que vous avez eue, et comme 
j'appréh^dois étrangement d'apprendre que vous fus- 
siez demeuré entre les morts, je n'eusse pas été bien 
aise non plus que vous fussiez entièrement échappé. 
La fortune a trouvé ie milieu que je désirois, et je crois 
que je me rencontre en cela dans vos sentiments : car 
étant aussi brave et aussi chagrin que vous êtes, je 
m'imagine que vous n'eussiez pas joui avec beaucoup 
de joie d'une liberté que vous eussiez conservée en 
vous retirant» Si vous voulez, monsieur, lorsque je 
serai à Paris, m'envoyer demander par un tambour, 
comme un de vos domestiques, je ne dénierai pas d'être 
à vous» et je vous irai trouver de bon cœur. Je meurs 
d'envie aussi bien d'apprendre toutes vos aventures, 
et je pense que vous auriez le loisir à cette heure de 
me les conter, ie souhaite avec une extrême passion 
que vous en ayez toujours de bonnes; et si, ayant à 
regretter six ou sept maîtresses S vous avez quelque 
temps de reste pour songer à moi, je vous supplie 
très-humblement de me faire l'honneur de vous sou- 
venir quelquefois que je suis votre, etc. 

i>i7. — A mo?(siei:r chapelain. 

A Avignon, le 11 juin 1642 

Monsieur, quelque hardi que je sois, je n'oserûis 
retourner à Paris sans vous faire réponse, et j'ai honte, 
\ î^âns mentir, d'avoir tant tardé à vous rendre ce de- 
voir. Mais, je vous l'avouerai franchement, prévoyant 
que j'aurois encore à vous écrire pour vous faire savoir 

* Voyex plttB haut» p. 373. 



384 LETTRES DE VOITURE. 

le jugement que Ton auroit fait des vers que vous avez 
envoyés, j'ai différé tant que j'ai pu, en dessein de 
ménager une lettre. Si vous êtes juste, vous ne devez 
pas trouver étrange que Ton ait peur en écrivant à un 
docteur comme vous êtes; et certes, quand il me vient 
en la pensée que c'est au plus judicieux homme de 
notre siècle, à l'ouvrier de la Couronne impériale *, au 
métamorpboseur de la Lionne*, au père de la PucelW 
que j'écris, les cheveux me dressent en la tête si fort, 
qu'il semble d'un hérisson. Mais, d'ailleurs, quand je 
pense que cette lettre s'adresse au plus indulgent de 
tous les hommes, à l'excuseur de toutes les fautes, au 
loueur de tous les ouvrages % à une colombe, à un 
agneau, à un mouton, mes cheveux s'aplatissent tout 
à coup, plats comme d'une poule mouillée, et je ne 
vous crains non plus que rien. Je vous dirai donc 
nûment et franchement, monsieur, comme à un mou- 
ton que vous êtes, que les vers de M. de Balzac n'ont 
pas encore été vus de M. le cardinal : 

O eœlumj 6 terras^ 6 maria Nepluni ! 

VOUS écrierez-vous; est-ce là l'état que l'on fait des en- 
fants de Jupiter, et comme on traite le premier 
homme du monde? 

Frange miser calamot, vigUaiaque prœlia dete, 

^ Dans la fameuse Guirlande de Julie, 

' Chapelain fit la Métamorphose d'Angélique en lionne, poar 
I^Ue Paulet. Cette pièce qui, je crois, n'a pas été imprimée se trouve 
dans les Mss, de Conrari, in-4, t. X^ p. G05. 

' La Pttcelle, attendue depuis tant d'années, ne parut qu'en 

1G6G. 

* C'est, dit Tallemant {Historiettes, t. IV, p. 164}, qu'il cabale 
en toutes choses, et dit toujours : « Cela n'est pas méprisable* • 



A MONSIEUR CHAPELAIN (1642). 385 

Vous avez raison de dire tout cela. Mais vous ne sau- 
riez croire combien on a eu d'autres choses à penser 
durant tout ce voyage ; et si Apollon, que bien oon- 
noissez, fût venu lui-même à Narbonne, je dis avec 
tous ses rayons, il n'y eût été reçu qu'en qualité de 
chirurgien '.J'en ai parlé cent fois à M. de Ghavigny, 
qui m'a toujours répondu que, pour l'amour de M. dé 
Balzac, il falloit réserver cela au temps où l'esprit de 
Son Éminence fût plus tranquille, et plus en état de 
bien goûter ces sortes de choses ^ 11 m'a donné charge, 
au reste, de vous prier de sa part de faire de grands re- 
merciements à notre ami, pour les épigrammes qu'il a 
faites pour lui, desquelles il est merveilleusement satis- 
fait. Adiré le vrai, elles sont les plus belles du monde. 
Pour ce qui est des vers pour M. le cardinal, ils sont 
entièrement de Virgile, avec un peu plus d'enthou- 
siasme qu'il n'a accoutumé d'en avoir; et pour moi, 
quand j'aurois les deux bras rompus, je prendrois plai-* 
sir à les entendre. S^il y a de la honte, que celui pour 
qui ils ont été faits ne les ait pas encore vus, la plus 

* Voyez plus haut, p. 377. 

^ Richelieu gardait rancune à Balzac, pour quelques lignes mal- 
adroites sur lui et sur la reine -mère adressées au cardinal lui- 
même, en lui envoyant le Prince (1641 ). — « Votre ami est un 
étourdi, dit-il à ce propos à Bois-Robert. Qui lui a dit que Je suis 
mal avec la reine-mère ? Je croyois qu'il eût du sens, mais ce n*est 
qu'un fat. » Voiture était trop de la cour pour ne pas se rappeler 
cette anecdote, et la maladie de Son Éminence vient là fort à propoa 
pour le tirer d'embarras. Plus tard quand Balzac, cherchant un 
patron pour son Àrisiippe, eut envie de le dédier au cardinal Ma* 
zarin, ce fut encore Voiture qu'il mit en jeu pour la négociation. 
11 ne réussit pas mieux, sans qu'il y eût cette fois de sa faute, j'aime 
À le croire. Voyez la lettre de Balzac à Chapelain, en janvier 1^644. 
I. 33 



389 LBTTRKS DE VOITURE. 

grande partie en reldmbe sur Mé de la Victoire \ qui 
en étoit principalement chargé. Pour moi, j'ai eu eii 
cela tout le soin et toute Taffection que jedevois avoir, 
et sans mettre en considération le poids de votre re- 
commandation et la passion que j'ai à servir M. de 
Balzac» j*aurois, je vous jure, sollicité aussi ardem- 
ment pour un homme du fond de la Suède, qui auroit 
fait ce que vous avez envoyé ici. Toute la faute que 
j*ai faite est de ne vous avoir pas écrit plus tôt; mais 
vous m*en avez bien pardonné d'autres, et m'en par- 
donnerez encore, puisque je suis, monsieur, votre, etc. 

Post-scripium. — [Je fis voir à M. de Chavigny ce 
que vous me mandiez de l'affection qu'avait pour lui 
le ducdeLongueville^; il me sembla y prendre grand 
plaisir, et me confirma (comme il m'avoit dit déjà 
beaucoup d'autres fois) qu'il n'y avoit personne en 
France en l'amitié de qui il se confiât plus, ou de qui 
il fût plus véritablement le très-humble serviteur ' .] 

U8. — A MOXSIEII» ESPRIT*. 

A IVime»^ le 27 juin 1642. 

Monsieur, on peut dire de Votre lettre, aussi bien 
que du chariot du soleil (eussiez*vous pensé que le 

< Claude Data) de Goupeflutilte, abbé de la Victoire. Ce fut Voi- 
ture qui le présenta à la reine, et il 'se fourra après âàne la eo- 
oMté de M. le Prince. Voyet Hiitoriettes, t. IV, p. 87. 

' Le due de Longueville était le Mécène dé Chapelain. 

' Première édition, p. 447. 

^ Km. de Conrart, p. 67 1.*- Jacques Esprit, derAcadémie fran« 
çaise. Veyei Tallemant, HisiorieueSy t. Vli, p. S4. 



A MONSIEUR ESPRIT (1642). 387 

chi^riot du soleil et votre lettre eussent rien de com« 
mun ensemble?) : 

Materiam iuperabat oput. 

Je n'eusse pas cru, pour vous dire le vrai, qu'il put 
arriver que M"" la comtesse de T*** me donnât tant de 
plaisir, que M™® la vicomtesse de*** me dût être si agréa- 
ble, ni que Ton pût rien faire de si bon de M™« de Ch***. 
Cependant, de la façon dont vous les avez mises, j'ai 
pris un extrême plaisir de les voir toutes, et vous avez 
si bien embaumé ces corps, que les plus sains et les 
plus jeunes ne m'auroient pu plaire davantage. Cela 
fait voir, monsieur, qu'un grand ouvrier fait des mer- 
veilles en toutes sortes de matières; et celle-ci qui, 
après la matière première, étoit la plus nue et la plus 
pauvre de toutes, a reçu de vous une forme si excel- 
lente, que vous en avez fait un parfait composé. Il 
n'appartient qu'à vous de faire Mercure de tous bois. 
Celui-ci, dont tout autre que vous n'auroit pu fair^ 
que des cendres, a été si bien arrangé et employé 
avec tant d'industrie, que le cèdre, le calambour et le 
palo d'Aquîla ^ ne sont rien au prix. Vous avesi, entr^ 
V0U9 autres hirondelles, une propriété merveilleuse de 
faire, avec un peu de terre et de paille (car vous saves, 

Et miré luleum garrula fingit ojhm), 

' des ouvrages qui sont aussi admirables que les plus 
beaux effets de la plus parfaite architecture. 11 n'y a, 

* Pi^o, ou )k)U d'AquiU ; c'est raquitoire, grand arbre originaire 
des Indes orienUles, d'où l'on Ure le Bois d'aigle ou Bçiê 4'iMi. 



388 tETTRES DE VOITURE. 

sans mentir, si beau gratte-cul qui ne devienne rose 
entre vos mains : 

et une hirondelle comme vous peut faire le printemps ' . 
Aussi je vous honore, je vous jure, comme si vous 
étiez un aigle, ou tout au moins une autruche, et suis 
votre, etc. 

Posiscripium inédit. — [Je vous supplie, monsieur, 
d*eflacer les noms de cette lettre, et de ne la laisser 
entre les mains de personne. Mais, sérieusement, 
prenez-y garde : car, à cause qu elle est médisante, 
elle pourroit bien courre.J 

149. — À MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE MAISONS. 

(Inédite >.) 

De Montfrin, En juin 1642 ^ 

Monsieur, si j'ai été quelque temps sans vous écrire, 
ce n*a pas été par ma négligence que j*y ai manqué : 
car je n'en puis avoir pour vous, ni manquer en 
quelque sorte à un devoir auquel je suis si obligé. 
Mais je n'avois point de nouvelles certaines à vous 
mander, ayant été tout ce temps hors de cour. M. de 
Ghavigny a fait plusieurs voyages de M. le cardinal 
au roi et du roi à M. le cardinal , dans lesquels , ne 
le pouvant suivre sans grande incommodité par la di- 
ligence avec laquelle il alloit, j'ai demeuré quelques 
jours avec monsieur son frère à Béziers et à Montpel- * 

* AUaeion au proverbe qu'une hirondelle ne fait pas le printemps. 
' Mss, de Conrart, in-é, t. X, p. 589. 
^ Écrite le surlendemain du Jour où Cinq-Mars fut transféré à 
Montpellier. 



i 



AU PRÉSIDENT DE MAISONS (1642). 389 

lier, je crois, monsieur, que vous êtes, à cette heure, 
aussi bien informé que moi de tout ce qui s*est passé 
à Narbonne ; je ne laisserai pas pourtant de vous en 
dire quelques particularités : car, quand vous les au- 
riez ouï dire, ce que je vous dirai, et que je sais de 
bonne part, vous assurera au moins que ce que vous 
auriez ouï dire est vrai. 

Après une conférence de deux heures que M. de 
Cbavigny eut avec le roi, le jour qu'il le vint trouver 
à Narbonne S où le roi étoit venu sans autre dessein 
que de prendre les eaux*, M. le Grand entra en grand 
soupçon, et commença à être fort étonné. 11 fut ce 
soir-là chez MM. de Beaumont, où, ayant trouvé force 
monde, il dit à l'ainé qu*il y avoit là beaucoup de 
gens qu'il ne connoissoit pas, et qu'il le prioit ne s'en 
défaire. Après le souper, il fut chez un gentilhomme 
qui étoit à lui, nommé Sioujac, qui a été arrêté et re- 
mis en liberté. Étant là, il donna charge à un autre 
gentilhomme des siens d'aller voir si les portes de la 
ville étoient fermées. Ce gentilhomme, au lieu d'y aller, 
se contenta d'y envoyer un laquais, qui vint lui dire 
qu'elles l'étoient ; ce qui, néanmoins, n'étoit pas vrai : 
car les portes de Narbonne, qui tous les jours se fer- 
moient à huit heures du soir, ne se fermèrent ce 
jour-là qu'à neuf heures et demie, à cause des trains 
qui arrivoient, et pour lesquels on les fit retarder. Il 
étoit neuf heures quand M. le Grand y envoya, et 

« 12 juin. 

^ Les eaux de Meyne, à Montfrin. Pour ce qui est de la fameuse 
entrevue oh se décida le sort de Cinq-Mars , on en peut voir les 
détails dans Tallemant, Hùtorieues, 1. 11, p. 222 

33. 



3^)0 LETTRBS DE VOITURE. 

elles ne furent fermées qu'une demUheure après '• 
Voyant cela, il se résolut de eoncher hors du logis du 
roi, et envoya sur les dix heures du soir un des siens, 
couvert du manteau qu'il avoit porté ce jour-là, le- 
quel passa dans la salle des gardes; et un autre qui 
survint dit aux gardes qui étoient demi endormis: 
«Messieurs, voilà M. le Grand qui passe.» On crut 
donc qu'i) éloit retiré, et on le vint déclarer au roi, 
qui envoya en sa chambre voir ce qu'il faisoit. Ses 
gens dirent qu'il étoit couché et qu*il dormoit. Sur les 
onze heures, M. de Charost y fut pour l'arrêter ; mais 
ayant tiré les rideaux du lit, il ne trouva personne, 
et sut, après avoir cherché partout, qu'il n^y étoit 
pas. On crut donc qu'il s' étoit sauvé; néanmoins, 
ayant envoyé à l'écurie, et ayant trouvé tous ses 
chevaux, et ayant su aussi que M. de Thou éloit 
dans Narbonne, on jugea qu'il n'étoit par hors de la 
ville. On envoya aussitôt commander au lieutenant de 
roi dans Narbonne de ne faire ouvrir les portes pouir 
qui que ce fût, et de faire faire des rondes toute la nuit 
sur les murailles. Cependant M, le Grand avoit été 
mené par Sioujac dans un logis où il y avoit deux belles 
ailles soeurs, qui n'ont pas réputation d'être fort chastes, 
et avec l'une desquelles quelques-uns disent qu'il avoit 
couché quelques jours devant. Étant là seul, il se fit 
débotter, et coucha tout habillé sur le lit. Le lende< 
main on envoya par toutes les maisons faire comman- 
dement, sous peine de lèse-majesté et de la vie, aux 
tnaîtres de logis, de déclwer ceux qui étoiept logés 

' Ces détails sonl conftrmés psrr T^fleiiiant éf par tt>^ deMM*- 
teville, t. I, p, 74 dtt Mémoir^ii 



AU PRÉSIDENT DR MAISONS (1642). 39! 

chez eux. I^s filles, pour cela, ne dirent ri@o, étant 
seules; mais leur oncle, qui étoit aux champs, retint 
ce jour-là , par grand malheur pour M. le Grand , et 
ayant su qu'il étoit chez lui (car il le connoissoit), le 
fît dire au lieutenant, qui y vint aussitôt ; et ayant 
trouvé M. le Grand fort troublé, et avec le visage, à 
ce qu'il dit, si changé, qu'à peine étoit-il reconnois- 
sable , il lui dit qu'il avoit charge de l'arrêter. M, le 
Grand lui demanda à voir son ordre ; il lui dit qu'il 
n'avoît pas d'autre ordre que celui qu'il avoit reçu do 
la bouche du roi. M. le Grand lui demanda si le roi 
lui avoit commandé lui-même ; sur quoi ayant ré- 
pondu qu'oui : « Le roi, dit M. le Grand, a bien fait, et 
vous faites bien de lui obéir. » Le monde dit ici qu'en 
disant ces paroles, il se prit à pleurer; mais M. de 
Chavigny, à qui j'ai demandé si cela étoit vrai, m'a 
dit que le lieutenant ne le lui avoit point dit. Il arriva 
avant-hier dans la citadelle de Montpellier, où il est 
gardé par Céton. Selon que j'en ai ouï parler, je juge, et 
sûr des conjectures bien raisonnables et quasi assurées, 
que l'on croit ici qu'il avoit des desseins bien hardis et 
bien méchants; et j'ai peur qu'il se trouvera d'autres 
gens enveloppés dans son malheur. Je crois que nous 
pourrons bientôt prendre le chemiQ de Paris, où j'ai 
une extrême Impatience d'être. 

Depuis avoir écrit cette lettre j'ai vu ici , à Montfrin, 
celui qui arrêta M. le Grand, qui m'a dit que le len- 
demain qu'il le fui voir, il se donna deux cents coups 
dan$ la visage, et sur l'estomac, en sa présence , de 
sorte qu'il «n vomit le ^ang. 



392 LETTRES DE VOITURE. 

iSO. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET. 

(Inédite'.') 

De Montélimart, le 3 juillet 1642. 

Mademoiselle, Monsieur est perdu % et tous ses gens» 
d'une perte, à mon avis, infaillible et certaine. Voyez 
en quel état doit être mon esprit, et si je ne suis pas 
le plus malheureux homme du monde. J*eusçe quitté 
la fortune de toutes choses, si elle m*eût laissé entière 
la joie de vous voir, et elle Test venue troubler par la 
plus étrange et la plus funeste aventure qui pouvoit 
arriver. La seule imagination du plaisir de revenir 
m'avoit fait résister à toutes les incommodités de ce 
voyage, et après cela, il faut que je retourne beau- 
coup plus triste que je ne suis venu. A cette affliction, 
mademoiselle, je ne vois aucune consolation, de quel- 
que côté que je me tourne : car Thonneur de votre 
amitié, qui me pourroit consoler de tous les autres 
malheurs, est celui qui me rend celui-ci plus sensible, 
et je ne me puis résoudre à une infortune par laquelle 
je suis menacé de passer le reste de ma vie sans vous 
voir. Dans ce déplaisir où je suis, je reçois de Tamitié 
de M. de Chavigny toute Tassistance que j'en pouvois 
attendre, et de grandes assurances que ma fortune 
n'en sera pas pire. Maisil me semble que je ne puis hon- 

* Mss. de Conrart, t. X, p. 573. 

' A la nouvelle de l'arrestation de Cinq- Mars, Monsieur, qui 
était à Bourbon, faisant le malade, s'enfuit en Auvergne, où il se 
tint caché dans les montagnes, jusqu'à ce que l'abbé de la Rivière, 
qu'il avait envoyé à Tarascon auprès du roi et du cardinal, eût 
fait son acoomodement. Voyez M^e de Motteville, Mémoires , 1. 1 , 
p. 8. 



A MONSIEUR DE CHAVIGNY (1643). 393 

nètement n'être pas misérable, et je. ne vois pas 
qu'il y ait pour moi d*autre parti à prendre que celui 
qui est le plus ruineux. Nous allons bien vite à Paris, 
où je pense, selon que Ton conte ici, que nous serons 
le 19 ou le 20 de ce mois * ; de sorte que j'espère que 
j'aurai bientôt l'honneur de vous voir, et de tant loin 
que je jette ma vue sur l'avenir, c'est la seule étin- 
celle de joie que j'y puisse voir. Vous serez étonnée de 
ce que l'on a découvert ; nous allons voir d'étranges 
et de pitoyables choses; l'on en propose à Monsieur 
de si étranges à faire et de si fâcheuses à souffrir ^, 
que je crois assurément qu'il ne recevra pas l'accom- 
modement que l'on lui offre, si cela se peut appeler 
accommodement. Je vous supplie très-humblement, 
mademoiselle, ne montrez cette lettre à personne que 
de chez vous ; ayez pitié de moi et faites-moi l'hon- 
neur de croire que je suis plus que personne, made- 
moiselle, votre, etc. 

151. — A MONSIEUR DE CHAVIGNY '. 

A Paris, .... 1643^? 

Monsieur, je vous jure que c'est par pure force d'a- 
mitié que je vous écris, et pour ne pouvoir m'empê- 

' Âpres avoir été trouver le cardinal à Tara8Con( 3 juillet), le 
roi se mit en route pour Lyon où il arriva le 7, et à Fontainebleau 
le 23. 

^ En récompense de ses indignes aveuxi Gaston fut dépouillé de 
ses principaux domaines, déclaré indigne d'exercer la régence, et 
relégué à Blois où il arriva le 20 septembre. 

' Mm, de Conrart, p. 673. 

* Certains passages de cette lettre sembleraient indiquer qu'elle 
fut écrite après le retour d'Italie, en 1639. 



394 LETTRES UE VOITURE. 

cher do vous dire que je languis ici d'y être si long« 
temps sans vous. Après avoir tant souhaité de sortir 
d'Italie, je m'ennuie à Paris plus que je ne faisois à 
Turin, et ayant un bel appartement dans l'hôtel de 
Créquy, il m'arrive souvent de souhaiter la chambre 
de la Grave et celle de la Novalaise, et quelquefois mon 
lit de la Souchière. Ce jour que le froid , le vent et la 
pluie me firent le nez d'une si plaisante sorte, j'eus 
plus de plaisir que je n'en ai ici dans les plus belles 
journées ; et pour vous faire tout comprendre en un 
mot, je consentirois d'entretenir quatre heures tous 
les soirs Madame [Royale'] pour avoir l'honneur de 
vous voir une demi-heure tous les jours. Tout de bon, 
monsieur, il me semble que je suis tombé dans une 
Grevasse d'où il faudroit quarante-deux brasses de 
corde pour me tirer. 11 n'y a que vous qui m'en puis- 
siez ôter, et jusqu'à ce que vous soyez de retour, j'y 
demeurerai toujours criant et hurlant horriblemmit. 
Il ne se passe, sans mentir, point de jour que je n'a- 
joute quelque chose à l'affection que j'ai pour vous; 
et soit que j'aie eu plus de loisir de me reconnoître et 
de considérer les obligations que je vous ai , ou qu'é- 
tant mêlé avec les autres hommes, je connoisse mieux 
l'extrême différence qu'il y a de vous à eux , je vous 
(lime beaucoup davantage que je ne faisois dans le 
voyage, lorsque je vous aimois déjà plus que moi- 
même. Pardonnez-moi, monsieur, si je vous disfj^eci 

' La reine d'Angleterre devina que o'étoit U^ de Savoie, et 
dit à M>n« de Montausier : « Je voudroiB rompre ee feuillet «n lai 
eavoy^int le livre; maie ob lui en a déjà envoyé un. » (T.). Voyez 
aussi Historielie-Sf t. IV, p. 50. 



AU PRÉSIDENT DE MAISONS (l643j. 395 

avec des termes si libres, et ne trouvez pas étrange 
que parlant avec beaucoup de passion , je parle un 
peu inconsidérément. Avec toute cette liberté, je vous 
assure que j*ai pour vous dans Tâme tout le respect 
que je suis obligé d'avoir, et que, vous honorant aussi 
véritablement que vous le méritez, je suis, plus que 
je ne le puis dire, et autant que je le dois, votre, etc. 

152. — A MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE MAISONS ^ 

[ 1643?] 

Monsieur, M°^e de Marsilly s'est imaginée que j'a* 
vois quelque crédit auprès de vous, et moi qui suis 
vain, je ne lui ai pas voulu dire le contraire. C'est une 
personne qui est aimée et estimée de toute la cour, 
et qui dispose de tout le parlement. Si elle a bon suc- 
cès d'une affaire dont elle vous a choisi pour juge, et 
qu'elle croie que j'y aie contribué quelque chose, vous 
ne sauriez croire l'honneur que cela me fera dans le 
monde, et combien j'en serai plus agréable à tous les 
honnêtes gens. Je ne vous propose que mes intérêts 
pour vous gagner : car je sais bien, monsieur, que 
vous ne pouvez être touché des vôtres. Sans cela , je 
vous promettrois son amitié. C'est un bien par lequel 
les plus sévères juges se pourroient laisser corrompre, 
et dont un si honnête homme que vous doit être tenté. 
Vous le pouvez acquérir justement : car elle ne de* 
mande de vous que la justice. Vous m'en ferez une 
que vous me devez ^ si vous me faites l'honneur de 
m'aimer toujours autant que vous avez fait autrefois 
et si vous croyez que je suis, votre, etc. 

* .tf.M. de Cenrorf, p. 666. 



396 LKTTRES DE VOlTUnE. 

153. — A MONSEIGNEUR LE DUC d'eNGHIEN 
[Sur le succès de la bataille de Rocroi '). 

[Paris, .... mai 1643'.] 

Monseigneur, à celte heure que je suis loin de Votre 
Altesse, et qu'elle ne me peut pas faire de charge, je suis 
résolu de vous dire tout ce que je pense d'elle il y a 
longtemps. A dire le vrai, monseigneur, vous seriez 
injuste si vous pensiez faire les choses que vous faites 
sans qu'il en fût autre chose, ni que l'on prit la liberté 
de vous en parler. Si vous saviez de quelle sorte tout 
le monde est déchaîné dans Paris à discourir de vous, je 
suis assuré que vous en auriez honte, et que vous seriez 
étonné de voir avec combien peu de respect et peu de 
crainte de vous déplaire, tout le peuple s'entretient de 
ce que vous avez fait. A dire la vérité , c'a été trop de 
hardiesse et de violence à vous d'avoir, à l'âge où vous 
êtes, choqué deux vieux capitaines que vous deviez 
respecter, quand ce n'eût été que pour leur expé- 
rience; fait tuer le pauvre comte de Fontaine, qui 
étoit, à ce que l'on dit % un des meilleurs hommes de 

* Ms&, de Conrart, p. 771. La copie offre en beaucoup d'eii' 
droils des différences notables avec l'imprimé ; je l'ai suivie, comme 
me paraissant de beaucoup la meilleure. 

' 19 mai 1643. 

^ Var. A cette heure, que Je suis loin de Votre Altesse, et qu'elle 
ne me peut pas faire de charge, je suis résolu de lui dire tout ce 
que je pense d'elle il y a longtemps, el que je n*avois osé lui dé- 
clarer, pour ne pas tomber dans les inconvénients, où J'avois vu 
ceux qui avoient pris avec vous de pareilles libertés. Mais , mon- 
seigneur, vous en faites trop pour le pouvoir souffrir en silence, et 
vous seriez injuste, si vous pensiex faire les actions que vous faites. 



AU DUC d'eNGHIEN (1643). 397 

Flandres, et à qui le prince d'Orange n'avoit jamais osé 
toucher; pris seize pièces de canon qui appartenoient 
à un prince, qui est oncle du roi et frère de la reine, 
et avec qui vous n'aviez jamais eu de différend ; et mis 
en désordre les meilleures troupes des Espagnols, qui 
vous avoient laissé passer avec tant de bonté. Je ne 
sais pas ce qu'en dit le père Musnier * ; mais tout cela 
est contre les bonnes mœurs, et il y a, ce mç semble, 
grande matière de confession. J'avois bien ouï dire 
que vous étiez opiniâtre comme un diable, et qu'il ne 
faisoit pas bon vous rien disputer. Mais j'avoue que 
je n'eusse pas cru que vous vous fussiez emporté à ce 
point-là, et si vous continuez, vous vous rendrez in- 
supportable à toute l'Europe, et l'empereur ni le roi 
d'Espagne ne pourront durer avec vous. Cependant, 
monseigneur, laissant la conscience à part, et politi- 
quement parlant, je me réjouis avec Votre Altesse de 
ce que j'entends dire qu'elle a gagné la plus belle vic- 
toire et de la plus grande importance que nous ayons 
vue de notre siècle, et de ce que, sans être Important % 

sans qu'il en fût autre chose, ni que Ton prit la liberté de tous en 
parler. Si vous saviez de quelle sorte tout le monde est déchaîné 
dans Paris à discourir de vous, je suis assuré que vous en auriez 
honte ; et que vous seriez étonné de voir, avec combien peu de 
respect et peu de crainte de vous déplaire, tout le monde s'entre- 
tient de ce que vous avez fait. A dire la vérité, monseigneur, je ne 
sais à quoi vous avez pensé ; et c'a été , sans mentir, trop de har- 
diesse, et une extrême violence à vous d'avoir à voire âge cho- 
qué deux ou trois vieux capitaines, que vous deviez respecter, 
quaiid ce n'eût été que pour leur ancienneté; Tait tuer le pauvre 
comte de Fontaine, qui éloit, etc. 

» Jésuite que M. le Prince mit auprès du duc d'Knghien (T.). 

^ Allusion à la cabale des Importants. « Ce nom ioui* vint de 
1. 34 



398 LETTRES DE VOITURE. 

clic sail faire dos actions qui le soient si fort. Ia 
France, que vous venez de mettre à couvert de tous 
les orages qu'elle craignoit, s'étonne qu'à l'entrée de 
votre vie vous ayez fait une action dont César eût 
voulu couronner toutes les siennes, et qui redonne 
aux rois vos ancêtres autant de lustre que vous en 
avez reçu d'eux. Vous vérifiez bien, monseigneur, ce 
qui a été dit autrefois, que la vertu vient au^ Césars 
devant le temps : car vous qui êtes un vrai César en 
esprit et en science, César en diligence, en vigilance 
et en courage, César, et per omnes castis Ccesar^ vous 
avez trompé le jugement et passé l'espérance des 
hommes. Vous avez fait voir que l'expérience n'est 
nécessaire qu^aux âmes ordinaires; que la vertu des 
héros vient par d'autres chemins; qu'elle ne monte 
pas par degrés, et que les ouvrages du ciel sont en 
leur perfection dès leurs commencements. Cette nou- 
velle a ici étonné tout le monde, et a mis de la joie 
ou de la pâleur sur tous les visages de la cour. Pour 
les dames, elles sont ravies d'apprendre, que celui 
qu^elles ont vu dans le bal défaire tous les autres 
hommes, fasse de plus glorieuses défaites dans les ar- 
mées \ et que la plus belle tête de France soit aussi la 
meilleure et la plus ferme. Il n*y a pas jusques à M^^* de 

If me Cornuel qui, voyant qu^ils disoient chaque fois qu'ils sor'- 
toient que c'éloit pour des affaires d'importance, les appela /m- 
poriQnts » (T.). 

' Var, Après cela, vous pouvez vous imagineri comme vous se- 
rez bien reçu et caressé des seigneurs de la cour^ et quelle joie les 
do mes ont eue d'apprendre que celui qu'elles ont vu triompher 
dans les bals, fasse la môme chose dans les armées, et que la plus 
belle lète, etc. 



AU MARQUIS DE PlSANl (1643). 399 

Beaumont * qui ne parle en votre faveur. Tous ceux qui 
étoient révoltés contre vous, et qui disoient que vous ne 
faisiez que vous moquer, avouent que. vous ne vous 
êtes pas moqué cette fois ' ; et, voyant le grand nombre 
d'ennemis que vous avez défaits, il n'y a plus personne 
qui n'apprc^ende d'être des vôtres. Trouvez bon , ô 
César ! que je vous parle avec cette liberté. Recevez 
les louanges qui vous sont dues, et souffrez que Ton 
rende à César ce qui appartient à César. Je suis, etc. 

154. — A MONSIEUR LE MARQUIS DE PISANI 

(Qui aroit perdu tout son argent aa jeu, et son équipage, au siège 

de Thionville^} 

[.... Août 1643.] 

Monsieur, à ce que j'ai appris, on auroit grand tort, 
si on vous reprochoit que vous avez gardé le mulet au 
camp de Thionville. Au diable le mulet que vous y 
avez gardé! On m'a dit aussi que, considérant que 
plusieurs armées se sont autrefois perdues par leur 
bagage, vous vous êtes défait de tout le vôtre, et 
qu'ayant lu souvent dans les histoires romaines (voilà 
ce que c'est que de tant lire ! ) * que les plus grands 

' Comme elle étoit à l'hôtel de Condé avec une autre, elle ne 
fut pas traitée fort civilement du duc d'Enghien, qui se mit à rire 
en leur présence avec Coligny (T. ). 

' Var, « Et qui se plaignoient que vous vous moquiez toujours, 
avouent, que pour cette fois-ci, vous ne vous êtes pas moqué, et 
voyant, etc. » 

^ Mss. de Conrarif p. 677. — Le siège de Thionville fut levé le 
10 août. 

* Persiflage. Nouh avons vu que M. de Pisani, homme d'esprit 
du reste, ne pouvait pas souffrir la lecture ni Tétude. 



400 LETTRES DE VOITURE. 

exploits que leur cavalerie ait faits autrefois, elle les 
a faits ayant mis pied à terre» et s'étant démontée 
volontairement dans le fort des combats les plus 
douteux, vous vous êtes résolu d'éloigner tous vos 
chevaux, et que vous avez si bien fait qu'il ne vous en 
est demeuré pas un seul. 

Il Ta de son pied réminent personnage'. 

Peut-être que vous en recevrez quelque incommodité. 
Mais aussi cela est, sans mentir, bien honorable 
qu'aussi bien que Bias (Bias, vous le connoissez tant ! ), 
vous puissiez dire que vous avez avec vous tout ce qui 
est à vous. Non pas, à dire le vrai, une quantité de 
bardes inutiles, ni un grand accompagnement de che- 
vaux, ni une extrême abondance d'or et d'argent 
monnoyé, mais probité, générosité, magnanimité, fer- 
meté dans les périls, opiniâtreté dans les disputes, 
mépris des langues étrangères, ignorance des faux 
dés, et une tranquillité inouïe dans la perte des biens 
faux et périssables : qualités, monsieur, qui vous sont 
propres et essentielles, et lesquelles ni le temps, ni la 
fortune ne sauroient séparer de vous. Or, comme ainsi 
soit qu'Euripide, qui étoit, comme vous savez, ou 
comme vous ne savez pas, un des plus graves auteurs 
de la Grèce, écrive en une de ses tragédies « que l'ar- 
gent fut un des maux qui sortit de la boîte de Pan- 
dore, et peut-être le plus pernicieux,» j'admire comme 
une qualité divine en vous l'incompatibilité que vous 
avez avec lui; et il me semble que c'est une excellente 

* Gos messieurs du Marais avoient introduit ce mot : // va de 
son pied (T. ), 



AU DUC d'ENGHIEN (1643). 401 

marque d'une âme grande et extraordinaire, de ne 
pouvoir durer avec le corrupteur de la raison, Tem- 
poisonneur des âmes et Fauteur de tant de désordres, 
d'injustices et de violences. Mais je voudrois, mon- 
sieur, que votre vertu ne fût pas tout à fait à un si 
haut point; que vous vous pussiez accommoder en 
quelque sorte avec cet ennemi du genre humain, et 
que vous fissiez quelque paix avec lui, comme nous en 
faisons avec le grand Turc, pour des considérations 
politiques et pour la raison du commerce. Considé- 
rant donc qu'il est très-difQcile de se passer de lui, et 
m'imaginant que, comme je jouai pour vous à Nar- 
bonne, vous avez peut-être joué pour moi àThionville, 
et que c'est en mon nom que vous avez massé les mu- 
lets, je vous envoie cent pistoles, sur et tant moins ^ 
de la perte que vous pouvez ^voir faite pour moi; et 
afin qu'il n'en arrive pas de celle-ci comme des autres, 
je vous supplie de n'en pas souiller vos mains, et de 
les mettre entre celles dcFrançois', pour la consola- 
tion duquel je les envoie principalement. 

155. — A MONSEIGNEUR LE DUC d'eNGHIEN 

(lorsqu'il fit passer le Rhin aux troupes qui dévoient joindre celles 
de M. le maréchal de Gaébriant'}. 

[Novembre 1643.} 

Eh! bonjour, mon compère le Brochet! bonjour, 
mon compère le Brochet! Je m'étois toujours bien dou- 

' Var. Sur Tétant moins. 
^ Son valet de chambre (T.). 

' Mss. de Conrari, p. 767. — Pour rinlelligence de cette leUre, 
il faut savoir qu'avant que M. le duc partît de Pari?, étant en 

34. 



402 LETTRES DE TOITURE. 

tée que les eaux du Rliin ne vous arrèteroienl pas; et 
connoissant voire force et combien vous aimez à nager 
en grande eau, j'avois bien cru que ceiles-là ne vous 
feroient point de peur, et que vous les passeriez aussi 
glorieusement que vous avez achevé tant d'autres 
aventures. Je me réjouis pourtant de ce que cela s'est 
fait plus heureusement encore que nous ne l'avions 
espéré, et que, sans que vous ni les vôtres y aient perdu 
une seule écaille, le seul bruit de votre nom ait dis^ 
sipé tout ce qui se devoit opposer à vous. Quoique 
vous ayez été excellent jusqu'ici à toutes les sauces où 
Ton vous a mis, il faut avouer que la sauce d*Alle- 
magne vous donne un grand goût et que les lauriers 
qui y entrent vous relèvent merveilleusement. Les gens 
de l'Empereur qui vous pensoieut frire et manger avec 
un grain de sel, en sont venus à bout, comme j'ai le 
dos^ ; et il y a du plaisir de voir que ceux qui se van- 
toient de défendre les bords du Rhin ne sont pas à celte 
heure assurés de ceux du Danube. Tête d'un poisson, 
comme vous y allez! Il n'y a point d'eau si trouble, si 
creuse, ni si rapide où vous ne vous jetiez à corps 
perdu. En vérité, mon compère, vous faites bien men- 
tir le proverbe, qui dit : Jeune chair et vieux poisson : 
car, n'étant qu'un jeune brochet, comme vous êtes, 

compagnie de dames avec lesquelles il vivoit très-familièrement, 
il se mit à jouer avec elles à de petits Jeux , et particulière- 
ment à celui des Poissons, où il étoit le brochet. Ce qui donna lujet 
à l'auteur, qui éioit aussi du jeu sous le nom de la Carpe, de lui 
écrire cette raillerie ingénieuse. (Note de Pinchêne.) 

' C'est-à-dire, n'en sont pas venus à bout. On dit ironiquement 
à un menteur, qui soutient qu'une chose est véritable : Oui, comme 
j'ai le dos {Dictionnaire de Trévoux). 



AU DUC d'ENGHIEN (1643). 403 

VOUS avez une fermeté que les plus vieux esturgeons 
n'ont pas , et vous achevez des choses qu'ils n^oseroient 
avoir commencées. Aussi, vous ne sauriez vous imagi- 
ner jusques où s'étend votre réputation. Il n^y a point 
d'étangs, de fontaines, de ruisseaux, de rivières, ni de 
mers, où vos victoires ne soient célébrées; point d'eau 
dormante où l'on ne songe à vous ; point d'eau bruyante 
où il ne soit bruit de vous. Votre nom pénètre jusques 
au centre des mers et vole sur la surface des eaux, et 
rOcéan qui borne le monde ne borne pas votre gloire. 
L'autre jour, que mon compère le Turbot et mon com- 
père le Grenaut, avec quelques autres poissons d'eau 
douce, soupions ensemble chez mon compère i'Éper- 
lan, on nous présenta au second un vieux Saumon, 
qui avoit fait deux fois le tour du monde, qui venoit 
fraîchement des Indes occidentales, et avoit été pris 
comme espion en France, en suivant un bateau de sel. 
Il nous dit, qu'il n'y avoit point d'abîmes si profonds 
sous les eaux où vous ne fussiez connu et redouté, et 
que les baleines de la mer Atlantique suoient à grosse 
goutte et étoient toutes en eau dès qu'elles vous en- 
tendoient seulement nommer. II nous eût dit davan- 
tage, mais il étoit au court bouillon, et cela étoit 
cause qu'il ne parloit qu'avec beaucoup de difficulté. 
Pareilles choses, à peu près, nous furent dites par une 
troupe de harengs frais qui venoient devers les par- 
lies de Norwége : ceux-là nous assurèrent que la mer 
de ces pays-là s'étoit glacée cette année deux mois 
plus tôt que de coutume, par la peur que Ton y 
avôit eue sur les nouvelles que quelques macreuses y 
avoient apportées, que vous dressiez vos pas vers le 



404 LETTRES DE VOITURE. 

Nord, et nous dirent que les gros poissons, lesquels, 
comme vous savez, mangent les petits, avoient peur 
que vous ne fissiez d'eux, comme ils font des autres; 
que la plupart d'entre eux s'étoient retirés jusque sous 
l'Ourse, jugeant que vous n'iriez pas là; que les forts 
et les foibles' sont en alarmes et en troubles, et par- 
ticulièrement certaines anguilles de mer qui crient 
déjà comme si vous les écorchiez, et font un bruit qui 
fait retentir tout le rivage. A dire le vrai, mon com- 
père, vous êtes un terrible Brochet? et n'en déplaise 
aux hippopotames S aux loups -marins, ni aux dau- 
phins mêmes, les plus grands et les plus considérables 
hôtes de l'Océan ne sont que de pauvres cancres au 
prix de vous; et si vous continuez comme vous avez 
commencé, vous avalerez la mer et les poissons. Ce- 
pendant, votre gloire se trouvant à un point qu'il est 
assuré qu'elle ne peut aller plus loin ni plus haut, il 
est, ce me semble, bien à propos, qu'après tant de fa- 
tigues, vous veniez vous rafraîchir dans l'eau de la 
Seine, et vous récréer joyeusement avec beaucoup de 
jolies Tanches, de belles Perches et d'honnêtes Trui- 
tes, qui vous attendent ici avec impatience. Quelque 
grande pourtant que soit la passion qu'elles ont de 
vous voir, elle n'égale pas la mienne, ni le désir que 
j'ai de pouvoir témoigner combien je suis, votre très- 
humble, et trè&obéissante servante et commère, 

La Carpe. 

' Comme s'il y avoit des hippopotames dans TOséan ( Note de 
Huet), 



AU MARQUIS DE MONTAUSIER (1643). 405 

156. — A MONSIEUR LE MARQUIS DE MONTAUSIER, 
prisonnier en Allemagne' . 

[A Paris, .... décembre 1643.] 

Monsieur, vous ne seriez pas fâché d^être pris, si 
vous saviez combien vous ôtes plaint. Il y a, sans men* 
tir, moins de plaisir d^être à Paris, que d^y être re- 
gretté comme vous êtes, et les plaintes que font pour 
vous tant d'honnêtes gens valent mieux que la plus 
belle liberté du monde. Si vous ne pouvez, à cette 
heure, demeurer d'accord de cela (car, en Tétat où 
vous êtes, vous avez bien la mine de ne pouvoir en- 
tendre raison), je vous le ferai comprendre ici quelque 
jour, et avouer que vous ne devez pas mettre entre 
vos malheurs, un accident qui vous a fait recevoir des 
témoignages de TafTection de tout ce qu'il y a d'aima- 
bles personnes en France. Dans ce sentiment général 
de tout le monde, il n'est pas, ce me semble, à propos, 
monsieur, que je vous dise à cette heure les miens : 
car, quelle apparence y a-t-il que vous me dussiez 
considérer parmi des princesses, des princes, des mi- 
nistres, des dames, et parmi des demoiselles qui va- 
lent mieux que les dames, les ministres, les princes et 
les princesses? Quand vous aurez songé assez long* 
temps à toutes ces personnes-là, je vous supplierai 
très-humblement de croire qu'il n'y a qui que ce soit 
au monde qui prenne plus de part à toutes vos bonnes 

* Mss. de Conrari, p. 665. — Le marquis, depuis duc de Mon- 
tausier. fut fait prisonnier à la journée de Dutlingen, le 21 no- 
vembre 1643. 



406 LETTRES DE VOliURE. 

et mauvaises fortunes, que moi, ni qui soit avec plus 
de passion, votre, etc. 

157. — A MONSEIGNEUR LE COMTE d'aYAUX, 
loriiiltnduit d« Bnasoes, et plénipotentiaire pour la paix ' . 

A Paris, le IS décembre 1643. 

Monseigneur, vous seriez ravi d*ètre parti d*ici, si 
vous saviez combien vous y êtes regretté. 11 y a, sans 
mentir, moins de plaisir d'être à Paris que d'y être 
désiré comme vous êtes, et quand vous l'aimeriez au- 
tant que vous avez fait autrefois, les plaintes que tant 
d'honnêtes gens y font pour vous devroient faire que 
vous fussiez bien aise de n'y être pas. Quand je jette 
les yeux sur votre vie, monseigneur, il me semble que 
cet homme du temps passé, que son bonheur Gt sur- 
nommer Preneur de villes^ ne méritoit pas ce titre 
avec plus de raison que vous le méritez : car, s'il est 
vrai qu'il n'y a pas de meilleur moyen de s'en faire 
maître que de prendre le cœur des citoyens, il n'y eut 
jamais au monde un Poliorcète comme vous, et l'on 
peut mettre Hambourg,Copenhague, Stockholm, Paris, 
Venise et Rome, au nombre de vos conquêtes. Vous ne 
sauriez croire le déplaisir qu'a ici causé votre éloigne- 
ment. Pour moi, monseigneur, je vous jure que j'en 
suis au désespoir et que rien ne m'en peut consoler. 

' Glande de Mesmes, comte d'Avaux, né en 1595, mort à Paris 
en 1650 : « l'homme de la robe qui avoit le plus bel esprit, et 
qui écrivoit le mieux en françois, » dit Tallemant. Voyez plus haut, 
page 332. 11 fut nommé conjointement avec le duc de Longue- 
ville et Servien pour représenter la France aux conférences de 
Munster. Voyei une lettre écrite de Cambrai à Philippe IV, par 
don Diego Saavedra, aux Archives de Simcncas, 



AU COMTE D'AVAUX (1643). 407 

A dire le vrai, en quelle autre personne saurois>je ren- 
contrer tant d'esprit, tant de savoir, et tant de vertu? 
Où pourrois-^je trouver au monde des entretiens si 
doux, des conversations si utiles, et des potages si bien 
eonditionnésT Depuis que vous êtes hors d'ici, je n'ai 
point trouvé de viande qui ne fût trop salée, ni 
d'homme qui ne le fût trop peu : omnia aut tu- 
sulsa, aut salsa nimis. Il n'y a plus rien à mon goût : 
née conviviutn ullutn^ nec conviva ullu8 placée. De ce 
sel d'Atlique, dont j'ai mangé plus d'un minot avec 
vous, et qui, comme dit Quintilien : qnamdam facit 
audiendi sitim, il n'y en a pas un grain dans Paris: 

lion ett in ianto corpore mica talit. 

Sans mentir, monseigneur, ce fut un grand malheur 
pour moi, lorsque je vous rencontrai ici plus habile, 
plus savant, et plus honnête homme que jamais, et en 
puissance et en volonté de me faire du bien et de 
l'honneur. J'achète maintenant bien cher les quatre 
mille livres de rente que vous m'avez données ' ; et si 
vous êtes longtemps dehors, votre absence me fera 
plus de mal que votre présence ne m'a fait de bien : 

Vahy quemquamne hominem in animo imtituere, 
Àui pararcy guod Ht chariut, quam ipie eti tibi? 

Mais j'abuse un peu trop de votre bonté de vous en* 
tretenir si longtemps. H faut pourtant que je vous dise, 
devant que de finir, que la reine reçut admirablement 
bien votre cabinet % et le trouva comme il est, et me 
commanda de vous en remercier de sa part. Les quatre 

* En le faisant son premier commis (T.). 
' Un cabinet d'ébène, garni d'argent (T.]. 



408 LETTRES DE VOITURE. 

OU cinq jours d* après, pas une princesse ni duchesse 
ne fut chez elle, à qui elle ne le fit voir; particulière- 
ment elle le montra à M°><^ la Princesse, à qui elle dit 
mille biens de vous. Il est bien juste, monseigneur, que 
je vous dise à vous, qui avez commencé ma fortune 
et qui m'avez mis en bonheur, qu'il a plu à la Reine 
me donner la pension de mille écus qu'elle m*avoit 
promise, dès que vous étiez ici, et qu'elle l'a fait mettre 
sur l'abbaye de Couches, dont elle a admis la résigna- 
tion que l'abbé en a faite en faveur d'un des enfants de 
M. de Maisons. Je suis, monseigneur, votre, etc. 

158. — AU MÊME. 

A Paris, le 1" avril 1644*. 

Monseigneur, quoique je ne reçoive point de vos 
lettres, c'est assez que je reçoive de vos bienfaits pour 
être obligé à vous écrire; et il me semble que le moins 
que je puisse faire est de vous rendre des paroles pour 
de l'argent. S'il étoit à mon choix, je connois si bien 
le prix des choses, que j'aimerois mieux vous donner 
de l'argent pour avoir de vos paroles ; mais puisque 
vous voulez qu'il soit autrement , je crois qu'il est 
mieux pour vous et pour moi qu'il soit ainsi : 

Permiltoque ipsis expendere Numinièus, quid 
Cûwceniat nobis, rebuique til utile noitrii. 

Quand je vous aurai rendu les très-humbles grâces 
que je vous dois, je crois, monseigneur, qu'il me res- 
tera peu de chose à vous dire : neque enim te credo in 
stomacho rider e posse: et dans les soins et les chagrins 
où vous êtes, je ne crois pas qu'il y ait lieu à cette 

' Les éditions portent à toit 1G45. 



A13 COMTE D'aVACX (1G44). 409 

sorte de lettres que j*avois accoutumé de vous écrire. 
Or, de vous parler de votre division ' , il me semble 
qu'il n'est pas non plus à propos. Quid enim aut me 
ostenteMf qui si vitam pro tua dignitate profundam^ 
nullam partem videar meritorum tuorum assecutus 't 
aut de aliorum injuriis querar, quod sine summo d<h 
lore facere non possum. Quand je saurai que vous 
aurez plus de gaieté, que vous m'aurez mandé que 
l'orage est passé, que le temps est plus serein, et qu'il 
ne pleut, pla, pie, pli, plo, plus, alors je retournerai 
à cette façon d'écrire, que Cicéron appelle genvs Utte- 
rarum jocosum. Cependant, je vous dirai une chose 
qui ne doit pas être de médiocre consolation pour 
vous : c'est que, dans les différends que vous avez eus 
avec M. [Servien], hors quelques personnes qui ont 
un attachement à lui, le reste du monde est de votre 
parti, et que cette étoile de bienveillance qui vous a 
toujours fait aimer partout, vous donne en cette ren- 
contre toute la cour et toute la ville. J'espère que par 
la présence de M. de Longueville ' toutes choses 
changeront en mieux à Munster. Au moins, la scène 
va changer, et il y va monter de nouveaux person- 
nages et assez beaux : 

Aller ab înlegro teclorwn mueilwr orào, 
Jam Xienil et Virgo,,, 

N'étoit que vous m'avez assuré que je n'entends rien 
en astrologie, et que je ne connois point les astres, je 

' Avec Servien : la dispute alla assez loin ; des factums furent 
publiés de pari et d'autres, et l'on fut obligé d'envoyer M. de 
Longueville pour les accommoder. Voyez Hisioriituxt t. VI, p. 104. 

3 M. de Longueville arriva à Munster le 30 juin 1G45. 
I. 35 



410 LETTRES DE VOITURE. 

VOUS ferois des prédictions : car je vois une étoile che- 
velue qui promet beaucoup de choses et qui doit cau- 
ser de grands événements. Au moins» monseigneur, 
vous ne vous plaindrez plus de la Westphalie* comme 
d*un pays barbare, et où les Grâces et les Muses ne peu- 
vent aller. N'est-ce pas à cette heure qu'il faut dire: 

Quoquo tettigià figit, 
Componit ^tim, fubief^ilurf im Yemu ' f 

Que ce furUm est beau, si vous le considérez bien! 
Mais comment vous accommodez-vous du Père de 
Chavaroche? n*est-ce pas un vrai bonhomme et bon 
religieux , de bonnes mœurs , de bon esprit et de bon 
sens? Il écrit ici des merveilles de vous avec des pas- 
sions étranges, et le curé de Saint-Nicolas ne vous 
aime pas plus qu'il fait. Cependant je loue Dieu que 
parmi tant de sujets de déplaisir, votre santé ne vous 
ait pas abandonné, tii même, à ce que j'entends dire, 
tout à fait votre bonne humeur. Je souhaite de tout 
mon cœur, que Tune et l'autre augmente tous les jours, 
et que je puisse vous témoigner combien je suis, mon- 
seigneur, votre, etc. 

159. -> A MADEMOISELLE DE AAMBOUILLET. 

Ce 15 mai 1644. 

Mademoiselle, je ne savois guère ce que je faisois, 
quand après avoir eu laforce de gronder si longtemps 
je m'accommodai avec vous la veille de votre départ, 
et cela me fait bien voir ce que vous m'avez dit beau- 

* Il fait allusion à la prochaine arrivée à Munster de la duchesse 
de LongiievUle, qui devait j rejoindre son mari. Voyez 1. 11, p. 44. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (1644). 411 

coup de fois , que je n*ai guère de jugement. Vous ne 
sauries croire combien cette paix*là me coûte de trouble 
et de désordre, et quel bien ce me seroit que d*ètre 
encore mal avec vous. Jamais absence ne m^a paru si 
longue que celle-ci qui ne fait que commencer. Je 
sens à cette heure toutes les choses que je vous écri- 
vois autrefois, et il me semble que Paris et la France 
et tout le monde sont allés à Rouen avec vous ^ Con- 
sidérez, je vous supplie, mademoiselle, vous qui vous 
êtes moquée de moi toutes les fois que je vous ai dit 
que rien ne m^étoit si contraire que de veiller, com- 
bien d'inquiétudes, de déplaisirs et de peines j'aurois 
évités , si le vendredi , septième d'avril , je me fusse 
couché à minuit, et combien je devrois souhaiter d'a- 
voir été bien endormi les deux dernières heures que 
j*ai passées avec vous. C'est, sans mentir, une bizarre 
destinée que celle qui veut, que ni loin ni près de 
vous, je ne sois jamais en repos : 

Ni Hn tij ni eontiguot 
Puede VfOfr el fnwndo» 

Ayant pourtant essayé beaucoup de fois de l'un et de 
l'autre, je trouve que la douleur de ne vous point voir 
est la plus sensible de toutes, et que vous ne me faites 
jamais tant de mal que lorsque vous n'y êtes pas. 

160. — A LA MÊME •. 

A Paris, le 30 mai 1644. 

Mademoiselle, quand bien ce que vous dites seroit 
vrai, que vous auriez acquis quelque bonté dans ce 
voyage, ce seroit toujours une méchanceté à vous de 

' Pour un procès (T.). 
' Ms8. de Conrart^ p. 597. 



4l2 LETTRES DE VOITURE. 

me le faire savoir, et d'augmenter par là le déplaisir 
que j*at d'être loin de vous. Car si je vous regrette 
méchante, quel ennui aurois-je de ne vous point voir, 
si je vous croyois devenue bonne, puisque c'est la seule 
qualité que j'aie jamais trouvée à désirer en vous? 
Aussi me garderai-je bien de me le laisser persuader, 
et la chose n'est pas si vraisemblable que l'on la doive 
croire d'abord sur votre parole. Le coup de griffe, que 
vous me donnez en passant^ [eomo quien no dize 
nada]f me fait bien voir que vous n'avez pas perdu 
toute votre fierté à Rouen, et qu'il vous reste encore 
quelqu'une de vos humeurs, puisque vous prenez plai- 
sir à me tourmenter. A propos de cela, mademoiselle, 
j'ai bien du regret, sans mentir, que je n'ai été à votre 
entrevue de vous et de la mer, pour voir quelle mine 
vous [vous] fites, ce que vous jugeâtes l'une de l'autre, 
et ce qui arriva le jour que les deux plus fières choses 
du monde se trouvèrent ensemble. Si la conformité 
doit faire naître Taffection, vous devez être en grande 
amitié toutes deux. Car quand je considère ses calmes, 
ses bonaces, ses tempêtes et ses courroux, ses batics, 
ses écueils et ses rochers ; les dommages et les utilités 
qu'elle apporte au monde ; combien elle est admirable 
et incompréhensible; belle à ceux qui la voient et 
terrible à ceux qui se mettent à sa merci; opiniâtre, 
indomptable, amère, flère et dépite ; il me semble que 
vous vous ressemblez comme deux gouttes d'eau, et 
que tout le bien et le mal que l'on peut dire d'elle, on 
le peut aussi dire de vous. Il y a cette différence, ma- 
demoiselle, que toute grande et vaste qu'elle est, elle 

^ Comme sans rien dire. 



A MADEMOISELLE DE RAMBOLILLET (l644). 4l3 

a ses bornes, et vous n*en avez point; et tous ceux qui 
connoissent votre esprit avouent qu'il n'y a en vous 
ni fond ni rive. Et, je vous supplie, de quel abîme avez- 
vous tiré ce déluge de lettres, que vous avez envoyées 
ici, toutes belles, toutes admirables et telles, que cha- 
cuiie d'elles mériteroit, pour la faire, autant de temps 
qu'il y en a que vous êtes absente ? Quel autre esprit 
ne tariroit pas et pourroit suffire à gagner tant de 
gens, à solliciter tant de juges et à écrire à tant de per- 
sonnes? La mer, en vérité, vous a fait un bon tour 
(et c'est une marque de votre bonne intelligence) de 
vous avoir envoyé si à point nommé M™<^ de Guise 
à Rouen ' ; et, pour rendre ce roman plus célèbre, la 
Fortune a bien fait d'y faire intervenir une personne 
aussi considérable que vous. Ne semble-t-il pas que 
toutes les aventures d'un pays attendent à y arriver 
au temps que vous y êtes? 11 y a bien en cela quelque 
chose d'extraordinaire, 

El dia que (u naeiiU 
Grandei senalet aoia '. 

Et je ne doute pas à cette heure, que quand vous 
mourrez, on ne mette votre mort dans la Gazette. 
Pour la Gargouille, mademoiselle, je vous avoue que 
je ne sais ce que c'est. J'ai lu les relations de Fer- 
nand Mendez Pinto, et celles des Espagnols et des 
Portugais, des Indes occidentales et orientales. Mais 
il ne me souvient pas d'y avoir jamais vu ce mot- 

1 M">« la comtesse de Bossu arriva à Rouen en ce temps-là (T. ]. 
— Voyez Hisiorieaes, t. Vil, p. 115. 

' « Le jour où tous èles née a été marqué par do grands signes » : 

paroles d'une romance espagnole que Voiture composa en rhoooear 

de MU« de Rambouillet. Voyei t. Il, aux Poésies. 

35. 



4 14 LETTRES DE VOITURE. 

là. Je VOUS supplie très-humblement de m*en infor- 
mer. C*est dommage, sans mentir, que vous ne cou- 
rez le monde : vous nous instruiriez tout autrement 
que ne le font les autres voyageurs. Je voudrois bien 
avoir à vous mander des choses aussi agréables que 
celles que vous nous écrivez; mais depuis que vous 
êtes hors d*ici, Paris ne fournit plus tant de nou- 
velles que Rouen. Cela fait bien voir que, tant vaut 
rhomme, tant vaut sa terre. Madame votre mère se 
porte bien. M. [Arnaud] fait rage des pieds de derrière, 
à cette heure qu'il a ses coudées franches, avec M™« ***. 
M. de Saint-Mégrin, du jour du départ de M. le duc, 
est devenu si beau, si brillant, que c'est une merveille' . 
Je vis hier monsieur votre frère. M. de Châtenay est 
ici depuis deux jours. Voilà, ce me semble, tout ce 
que j*ai à vous dire. Je vous baise trèç-humblement 
les mains, et suis avec plus de passion que vous ne sau- 
riez croire, mademoiselle, votre, etc. 

i6i. — A MONSIEUR DE CBAVAROCHE*. 

[Iê44?] 

Monsieur, sachant combien vous aimez les procès et 
combien vous m'aimez aussi, je crois que je vous ferai 
une prière qui ne vous sera pas désagréable, en vous 
suppliant de tout mon cœur de vouloir prendre la 
peine de vous instruire de l'affaire de ma sœur, de 
l'aider de votre conseil et de Tassisler de votre crédit. 
Je vous l'adresse comme à un des hommes du monde 

^ Voyez plus haut, p. 373, note 2. 

2 Intendant de la maison de Rambouillet, et aneien gouverneur 
de M. de Pisani. Plus tard Voiture se battit en dnal evec lui dans 
les jardins même de l'hAlei. Voyex HiHorietH-^, t. IV, p. 43. 



AU MARQUIS DE M0NTAU8IER (l644). 4l5 

en qui je me confie le plus et qui la peut le mieux 
conseiller en cette occasion. Je crois que M^^* de Ram- 
bouillet ne vous refusera pas de solliciter pour vous 
et pour elle (car je fais déjà votre affaire de la sienne), 
et si vous le prenez à cœur, comme je l'espère, je ne 
doute pas qu*elle en ait toute l'issue qu'elle peut dési- 
rer. En récompense, je vous promets que de ma vie je 
ne vous appellerai Pourceau^ et que je vous donnerai 
la première chapelle qui sera à ma nomination*. Car 
de vous dire que cette obligation augmentera la pas- 
sion que j'ai de vous servir, ce seroit vous tromper, 
puisquUl est vrai qu'il y a déjà longtemps que je suis 
autant qu'il se peut, monsieur, votre, etc. 

Encore une fois, monsieur, je vous supplie très- 
humblement de faire rage. 

162. — A MONSIEUR LE MARQUIS DE MONTAUSIER*. 

[1644T] 

Monsieur, quoique je sois très-assuré de votre amitié, 
et que la franchise avec laquelle vous avez accoutumé 
de procéder en toutes choses ne laisse pas lieu de dou- 
ter de votre affection à ceux à qui vous l'avez promise, 
je ne laisse pas néanmoins d'avoir une extrême joie 
toutes les fols que vous me dites que vous m'aimez, et 
je ne sâurois recevoir trop d'assurances d'une chose 
qui m'est si avantageuse et si agréable. Le plaisir que 
j'ai eu à lire votre lettre est un des plus grands que 
j'aie reçus depuis que je suis hors de Paris, et hors les 

< Il g'étolt fort tourmenté pour faire avofr l'abbaye d'Yèree à 
Mlle de Rambouillet : ce qui fait qu'il lui promet qu'il sera le pour- 
ceau de Vabbaye (T.). Voyez aussi Historiettes^ t. IV, p, 43* 

^ Mss, de Conrartj p. G67. 



4i6 LETTRES DE VOITURC. 

remerciments que vous m'y faites, je n*y ai rien vu qui 
ne m'ait touché sensiblement le cœur. Sans mentir, 
monsieur, je reçois de jour en jour de nouvelles satis- 
factions de m'être enfin laissé vaincre à vos bienfaits, 
et d'avoir quitté la dureté de cœur qui m'a trop long- 
temps séparé de vous*. Quoique je fasse quelque 
scrupule de tourner ma pensée vers ce temps-là, je 
vous avoue pourtant que je prends quelque plaisir de 
m'en souvenir, pour avoir plus de joie en le comparant 
à celui-ci ; et (si ce n'est pas trop dire) il y a même des 
fois que je ne voudrois pas qu'il fût arrivé autrement: 
car, outre que. l'on jouit avec plus de contentement 
d'un bien que l'on croyoit avoir perdu, etque les ami- 
tiés qui, après avoir été interrompues, viennent à se 
renouer, ont quelque ardeur que les constantes et les 
vieilles amitiés n'ont pas, cette mauvaise intelligence 
m'a donné occasion de recevoir un signalé témoignage 
de votre bonté, en me faisant voir avec quelle douceur 
et quelle affection vous m'avez reçu dès que je me suis 
rapproché de vous. Au moins, monsieur, je sais certai- 
nement que j'en tirerai ce bon effet, qu'ayant vu une fois 
quelle faute j'avois faite de mal ménager l'honneur de 
vos bonnes grâces, et connu par expérience combien 
difficilement je m'en puis passer, je ne serai plus capa- 
ble à l'avenir de faillir de la sorte, et que rien ne me 

* « Montausier n*aToit Jamais eu d'inclination pour lui, parce 
quMl étoit persuadé qu'il lui avoit plutôt nui qu'autrement auprès 
de Mme de Montausier dans sa recherche; et il lui est arrivé plu- 
sieurs fois de dire, quand Voiture faisoit quelque chose pour rire: 
« MaJQ cela est-il plaisant? mais cela est-il divertissant? » (Hûfo- 
rieties, t. IV, p. 44.) 



A LA MARQUISE DE VARDES (1644). 4l7 

sauroit jamais empêcher d'être toujours, monsieur, 
votre, etc. 

163. — A MADAME LA MARQUISE DE YARDES'. 

[1644?] 

Madame, le long temps... 
Madame , si je ne savois jusqu'où s'étend votre 
bonté... 
Madame, si l'extrême respect que... 

Madame, en vérité l'on est bien empêché, comme 
vous pouvez voir ici, et l'on ne sait par où commencer 
à se remettre à son devoir quand on a failli si long- 
temps, et mêmement contre une personne à qui on a 
de si étroites obligations que je vous en ai , et à la- 
quelle on doit tant de respect, de soin et d'aflection. il 
y a beaucoup de mois que je travaille pour trouver 
une excuse à ma faute, et que je tâche à vous faire une 
belle lettre dans laquelle je vous prouve par vingt ou 
trente raisons que je n'ai point failli; mais je vous 
avoue que je n'en ai encore pu trouver pas une. Je 
crois même que toute l'éloquence et tous les esprits de 
notre Académie n'en pourroient venir à bout, et c'est 
tout ce que pourroit faire le vôtre, et celui de M. le 
marquis ensemble. Aussi, madame, c^est à vous deux 
que je m'adresse pour vous supplier de me mander 

' C'est U^ de Moret, que M. de Yurdes épousa, après que 
Henri lY et plusieurs autres y eurent passé, aimant mieux le ma- 
riage que les autres. (T.) Sur la fin de ses jours elle perdit la vue, 
sur quoi Ton fit ce joli distique : 

Cum longat noctet Moreta ab Àmore rogaret 
Pavit Àmor voiit, perpetuasque dédit. 

Voyez le Patiniana, p. 15, et les Historiettes, t. I, p. 167. 



418 LETTRES DE VOITURE. 

rranchement ce que peut dire un homme qui est en 
ma place. Ma foi, je crois que vous y seriez empêchés 
aussi bien que moi; mais si vous n*avez pas assez 
d'invention pour couvrir ma faute, ayez au moins as- 
sez de bonté pour me la pardonner. Vous ne sauriez 
l'un et l'autre mieux vérifier par aucune autre chose 
ce que je dis ici de vous tous les jours, qu'il n'y a point 
sous le ciel deux autres personnes si bonnes, si socia- 
bles, si généreuses. Je vous supplie pourtant de eroire 
qu'il y a fort longtemps que le repentir de mon crime 
me presse, et que je ne cherche que les moyens d'en 
sortir : de sorte qu'à le bien prendre, je ne suis véri- 
tablement coupable que du premier mois, car tout le 
reste du temps c'est la honte qui m'a retenu, et la 
confusion où doit être tout homme d'honneur d'avoir 
si vilainement failli. Que si tout ceci ne vous adoucit 
point, je sais, madame, un autre moyen de vous satis- 
faire, c'est que dans trois jours je m'irai mettre entre 
vos mains pieds et poings liés, afin que vous me le fas- 
siez comparoir aussi chèrement que je l'ai desservi, et 
que vous me donniez en moi un exemple 

Qui fasse à ravenir trembler tous les ingrats. 

Car enfin, madame, je neveux pas vivre plus longtemps 
dans votre mauvaise grâce, et il n'y a pointdepéril, où je 
ne me mette pour vous montrer que je suis votre, etc. 

164. — A MADAME LA MARQUISE DE RAMBOUILLET*. 

[1644.] 

Madame, j'avois raison de m'opiniâtrer à mon che- 
min de Valenton ^ Cet autre si droit, par lequel on 

' M 88, de Conrari, p. 849. 

' Pelil village sur la route d'Yèree. 



A LA MARQUISE DE RAMBOUILLET (1644). 419 

m'assuroit que je ne me pourrois perdre quand je le 
voudrois, je m'y perdis hier trois fois, en ne le voulant 
pas. Gomme je fus aux murailles de Brévane*, au 
lieu de prendre à droite je pris à gauche et je m*en 
allai droit comme un jonc à un village qui étoit à deux 
grandes lieues hors de mon chemin. Je ne vous saurois 
pas dire comme cela se fit, mais j'avois étrangement 
dans l'imagination M"* d'Angennes* et M"® de Saint- 
Mégrin, et je les voyois comme deux ardents ^ qui mar- 
choient toujours devant moi et qui m'éclairoient en 
me perdant. [Cependant, madame, je suis arrivé, 
Dieu merci! aussi sûrement que si j'eusse eu votre 
laquais]. Je n'ai point trouvé de loups par le chemin, 
ni aucun des hasards que vous craigniez pour moi^ et 
je n'ai couru de fortune que par les personnes que 
j'ai laissées auprès de vous. Je vous supplie néanmoins 
très-humblement de ne leur en point faire de répri- 
mandes, car j'aurois peur qu'elles ne me fissent pis 
une autre fois, et mon dessein est de n'avoir rien à 
démêler avec cette sorte de personnes-là, et de souffrir 
toutes choses plutôt que d'être avec elles. Je vous as* 
sure, madame, que ce jour-ci ne se passera pas sanà que 

* Le château de Brévane appartenait au flls aîné de la prési- 
dente Aubry (Voyez Historiettes, t. YllI, p. 21). 

' Aujourd'hui MU« de Rambouillet, qui étoit alors en pension 
À Yères. Voiture, qui n'a jamais pu trouver un chemin, s'égara de 
là à Paris (T.). Elle s'appelait Angélique-Glaire d'Angennes, et 
épousa en 1668 le comte de Grignan. Mi>« de Saint-Mégrin était 
élevée également à Yères. C'est la même qui inspira une vive pas- 
sion au duc d'Orléans. Voyez M. Cousin, M^e de Longueville^ p. 2 10. 
. * Feux follets. Voyez le Dictionnaire de Trétfoux, 



420 LETTRES DE VOITURE. 

je souhaite beaucoup de fois de voir le cheval grifTon * 
et vous, et d'clre de la promenade que vous ferez. Je 
suis, votre, etc. 

i65. — A MADAME DE B., MADEMOISELLE DE B._, 

ET MADEMOISELLE G-*. 

[1644?] 

Madame et mesdemoiselles, sans mentir, vous êtes 
bien cruelles d'être venues troubler mon repos si à 
contre-temps, et il faut que vous soyez bien destinées 
à me tourmenter, puisque les grâces mêmes que vous 
me voulez faire me nuisent, et qu'il ne me vient jamais 
de bien de vous, qu'alin que j'en aie après plus de 
mal. 11 n'y a pas fort longtemps que j'eusse donné 
toutes choses pour recevoir une lettre comme celle 
que Ion me vient d'apporter, et elle est venue en une 
saison qu'il n'y a rien que je ne donnasse pour ne 
l'avoir point reçue. J'ai regret, madame, d'être con« 
trainl de répondre ainsi à l'honneur qu'il vous a plu 
de me faire. Mais les demoiselles qui sont avec vous 
sont si présomptueuses, que je sais que si je mets ici 
des douceurs, elles les prendront toutes pour elles, et 
la compagnie à laquelle vous vous êtes jointe m'oblige 
à vous parler plus rudement que je ne voudrois. Trou- 
vez donc bon, s'il vous plaît, et elles aussi, que je vous 
dise que les mccontenloments que vous me laissâtes 
en partant avoient fait un si bon effet dans mon esprit, 
que, sans mentir, vous n'y étiez plus : au moins vous 

' II y a une certaine roche couvcrle d'urbres ù Rambouillet, 
qu'on appelle le Cheval yriffoit (T.). 

■'' Mss. dcConrarif p. 511). — Je n'ai pu découvrir à qui rtaicut 
udre:F£écs ces deux Iclli c?. 



A MADAME DE B., ETC. (1644). 421 

n'y faisiez plus les désordres que vous aviez accoutumé 
d'y faire. Je souffrois votre éloignement avec beau- 
coup de patience, et j'attendois votre retour dans une 
parfaite tranquillité. Je commençoîs à croire qu'il y 
avoit dans le monde quelques autres choses que vous, 
qui fussent aimables. Il me sembloit que quand vous 
seriez revenues, je serois bien trois ou quatre mois sans 
vous voir, et sans en mourir : et pour vous dire le vrai, 
je vous haîssois un peu plus que je ne vous aimois. 
Comme je me réjonissois d'un si grand amendement, 
votre lettre est venue renverser en un moment tout 
ce que la raison avait fait en beaucoup de temps et avec 
beaucoup de peine. Vous avez, comme par un effet de 
magie, change mon esprit avec un certain nombre de 
paroles, et le caractère tout seul des choses que vous 
avez écrites m'a rendu tout autre que je n'étois. Je 
m'étonnerois davantage de cette merveille, si je ne 
savois que des personnes, où il y en a tant, en peu- 
vent bien faire quelques-unes, et si je n'avois connu 
par d'autres expériences, que dans tout ce qui vient 
de votre part il y a certains poisons, et je ne sais quels 
enchantements secrets, dont on ne peut se garder. 
Cependant il est vrai qu'il ne me pouvoit arriver rien 
de plus dangereux que cette demi-faveur que vous 
m'avez faite, qui a assez de force pour m'ôter de co- 
lère, et qui n'en a pas assez pour me rendre content. 
De sorte qu'en l'état où je suis, je ne vois pas quel parti 
je dois prendre, et ne puis avoir ni la satisfaction de 
vous haïr, comme je devrois, ni le plaisir de vous 
aim:r, comme je voudrois. Dans cet embarras où sj 
Iroiuv mon esprit, je ne vour. puis pas bien démêler ses. 
I. 3C 



422 LETTRES DE VOITURE. 

sentimenls, ni juger de quel côté il se tournera. Ce que 
je vous puis dire, c'est qu'il me semble que j'ai assez 
d'envie de vous revoir, et que je crains que je ne sois 
assez foible pour retomber entre vos mains. Si cela ar- 
rive, traitez -moi mieux que vous n'avez fait : car enfin, 
tant de dépits font mauvais effet à la longue ; et, sans 
mentir, ce seroit dommage que je ne fusse pas avec 
la même passion, et le même respect que par le passé, 
madame et mesdemoiselles, votre, etc. 

166. *-*- BUiLBT A MADEMOISELLE DE MAROLLES*. 

i644T 

La fée qui nous brouilla hier au soir est une des 
plus malicieuses qui fut jamais, et les malédictions de 
toutes les autres ne m'auroient pu causer tant de mal, 
qu'elle m'en a fait. Je ne m'offensai point de ce que 
vous me reprochâtes que je ne suis point d'humeur 
accommodante : car c'est une qualité dont on vous 
accuse plus que moi, et qui ne peut être un défaut, 
puisqu'elle se trouve en une personne toute parfaite. 
Maie je vous trouvai trop cruelle, quand vous vous 
empêchâtes de tourner les yeux sur moi, et que du plus 
beau visage du monde vous en fîtes un mauvais. Il 
me semble alors que tout le ciel me regardoit de mau- 
vais aspect, et qu'il se faisoit deux éclipses de soleil 
tout à la fois. Cela me couvrit le cœur de ténèbres et de 

1 W^e de Marolles ( Madeleine de Lenoncourt] étoit fille d'hon- 
neur de la Reine-mère ; elle épousa en 1640 M. de Brancas, de- 
puis de Yillars. Voyez HiaiorietteSy t. Vlll, p. 223. Voyea aux 
Poésies, des stances que Voiture lui adressa, ou du moins qu'il 
composa à son occasion. 

PhiliSy je suis dessous vos lois, etc. 



A l'aBBESSE d'yÈRES (1644). 423 

frayeurs, qui ne m'ont point laissé reposer, et quelque 
orageuse qu'ait été la nuit passée, elle n'a point égalé 
celle que vous m'avez jetée dans l'esprit. Elle dure 
encore, je vous assure, et quoiqu'il fasse jour pour les 
autres, il n'y en aura point pour moi, que vous ne me 
l'ayez donné. De Thumilité avec laquelle je vous parle 
vous devez juger que je ne suis pas si glorieux que 
vous dites, et que si je ne suis point accommodant, 
je suis au moins raccommodable. Si vous Têtes autant 
que moi, vous recevrez mes satisfactions et mes pré- 
sents. J'avois toujours gardé ce ruban gris-de-lin • 
pour me sauver dans une nécessité comme celle où 
je me trouve : souffrez qu'il fasse l'effet que j'en ai 
espéré, et qu'il me tire du labyrinthe où je suis. Je ne 
saurois nier que je n'aie fait une faute, puisque je vous 
ai fâchée. Mais au moins, j'ai su trouver quelque cou- 
leur pour la couvrir, et vous ne sauriez dire qu'elle ne 
soit pas belle, puisque c'est celle que vous aimez. Vous 
en verrez tantôt une autre sur mon visage, qui vous 
devra encore plus toucher et qui vous dira le reste de 
ce que je n'ose vous écrire ici. 

167. — A MADAME l'ABBESSE [d'TÈRES] 
(pour la remercier d'on chat qu'elle lui avoit eoToyé'). 

[1644.] 

Madame, j'étois si fort à vous que je pensois que 
vous deviez croire qu'il n'étoit pas besoin que vous 

' Le ruban que portaient les chevaliers de l'ordre des Ëgyp • 
tiens. Voyez plus haut, p. 259. 

^ Msa. de Conrart^ p. 669. — Glaire-Diane d'Angennede Ram- 
bouillet, abbesse d'Yères, morte le 16 mars 1669. 



424 LETTRES DE VOITURE. 

me gagnassiez par des présents, ni que vous fissiez 
dessein de me prendre comme un rat, avec un chat. 
Néanmoins j'avoue que votre libéralité n^a pas laissé 
de produire en moi quelque nouvelle afiection , et s'il 
y avoit encore quelque chose dans mon esprit qui ne 
fût pas à vous, le chat que vous m'avez envoyé a 
achevé de le prendre et vous l'a gagné entièrement. 
C'est, sans mentir, le plus beau et le plus agréable qui 
fût jamais. Les plus beaux chats d'Espagne ne sont 
que des chats brûlés auprès de lui , et Rominagrobis 
même (vous savez bien, madame, que Rominagrobis 
est prince des chats) ne sauroit avoir meilleure mine, 
et ne sentiroit pas mieux son bien. J'y trouve seule- 
ment à dire qu'il est de très-difficile garde , et que 
pour un chat nourri en religion , il est fort mal dis- 
posé à garder la clôture. Il ne voit point de fenêtre 
ouverte qu'il ne s'y veuille jeter; il auroit déjà sauté 
vingt fois les murailles si on l'avoit laissé faire, 
et il n'y a point de chat séculier qui soit plus libertin 
ni plus volontaire que lui. J'espère pourtant que je 
l'arrêterai par le bon traitement que je lui fais : je ne 
le nourris que de fromages et de biscuits. Peut-être, 
madame, qu'il n'étoit pas si bien traité chez vous : car 
je pense que les dames [d'Yères] ne laissent pas aller 
les chats aux fromages, et que l'austérité du couvent 
ne permet pas que Ton leur fasse si bonne chère. 11 
commence déjà à s'apprivoiser : il me pensa hier em- 
porter une main en se jouant. C'est , sans mentir, la 
plus jolie bête du monde : il n'y a personne en mon 
logis qui ne porte de ses marques. Mais quelque ai- 
mable qu'il soit de sa personne, ce sera toujours en 



A MONSIEUR DE MAUVOY (l644). 425 

votre considération que j'en ferai cas, et je Taimerai 
tant, pour l'amour de vous, que j'espère que je ferai 
changer le proverbe, et que l'on dira dorénavant, qui 
m'aime, aime mon chat. Si, après ce présent, vous me 
donnez encore ce corbeau que vous m'avez promis , 
et si vous voulez m'envoyer un de ces jours Poncetlc * 
dans un panier, vous vous pourrez vanter de m'a voir 
donné toutes les bêtes que j'aime, et de m' avoir obligé 
de tout point, d'être toute ma vie, votre, etc. 

168. — A MONSIEUR DE MAUVOY * 
(pour le remercier de la terre sigillée qa'il lui avoit envoyée). 

[1644.] 

Monsieur, voici le premier hommage que je vous 
rends de la terre que je tiens de vous, et je voudrois 
bien, en vous le rendant, vous pouvoir témoigner 
combien je me sens redevable aux soins et à l'affection 

' La fille du portier de l'hôtel de Ramboaillet. Gomme c'éloit 
une enragée, on la donna à M°ie d'Yères, pour voir si elle en 
vieudroit à bout. Aujourd'hui qu'elle peut avoir dix-neuf ans, 
on Ta trouvée feuillelanl Voiture, pour voir comme il parloit 
d'elle, et ayant trouvé cet endroit: « N'y a-t-il que cela? dit-elle. 
Vraiment, voilà bien de quoi 1 » (T.). 

^ Mss. de Conrart, p. 680. — Mauvoy ou Mauroy ? Il y eut un 
Mauroy qui succéda au secrétaire d'État de Noyers dans la charge 
d'intendant et contrôleur général des finances (janvier lG4l). Il 
est question de lui dans les Lettres de Balzac — On appelait terre 
sigillée, une terre argileuse tirée anciennement de l'île de Lemnos, 
formée en peUts pains orbiculaires, gros comme le bout du pouce, 
arrondis d'un côté et aplatis de l'autre, marqués de quelques armes 
ou de certaines figures. Celte terre passait pour avoir de grandes 
vertus médicinales. Voyez le Dictionnaire de Trévoux. 

36. 



426 LETTRES DE VOITURE. 

avec laquelle il vous a plu de m'obliger. Sans mentir, 
vous vérifiez bien ce que Ton a accoutumé de dire , 
que tant vaut l'homme, tant vaut sa terre. Vous avez 
si bien fait valoir celle que vous m'avez donnée, et 
vous me l'avez envoyée avec tant de fleurs, et des pa- 
roles si obligeantes, que vous l'avez rendue précieuse, 
et que vous avez trouvé moyen de me faire un grand 
présent en me donnant peu de chose. Cependant, 
monsieur, moi qui n'avois pu de ma vie avoir un 
pouce de terre , je ne vous suis pas peu obligé de ce 
que, par votFC moyen, j'ai commencé à en avoir quel- 
qu'une, et que vous avez rompu le premier le mauvais 
destin qui sembloit vouloir que je n'en eusse jamais. 
Ce que je puis vous dire, c'est que celle que vous avez 
mise entre m^s mains ne sera pas ingrate. Elle a déjà 
produit en moi toute la reconnoissance qui est due à 
une civilité si accomplie que la vôtre, et cette obliga- 
tion a ajouté quelque chose à la passion avec laquelle 
j'étois déjà, votre, etc. 

169. — A MADAMB LA MARQUISE DE RAMBOUILLET. 

[1644.] 

Madame , c'est une chose merveilleuse , qu*ayani 
tant de qualités qui vous devroient faire mépriser tout 
le monde , vous soyez la plus civile personne qui y 
soit , et que vous ayez autant de bonté pour moi, que 
si vous voyiez dans mon cœur toutes les pensées que 
j'ai de vous honorer et de vous servir. Je vous assure, 
madame, que votre nom y est écrit d'une sorte qu'il 
no s'y effacera jamais; et quelque éloignée que vous 
soyez du monde, rien n'est à présent en ma mémoire 



A LA MARQUISE DE RAMBOUILLET (16..). 427 

que VOUS. Je serois au désespoir, madame, de ne vous 
|K)uvoir représenter avec quelle joie et quel respect 
j*ai reçu l'honneur qu41 vous a plu me faire, si je ne 
croyois qu'un esprit aussi extraordinaire que le vôtre 
peut deviner ce que je pense. Figurez-vous donc, 
s'il vous plait, madame, tout le ressentiment que 
peut avoir le plus reconnoissant homme du monde, 
et qui a le plus d'inclination à vous honorer. Ce sera 
à peu près ce que je sens, et une partie de la passion 
avec laquelle je suis, votre, etc. 

170. — A LA MÊME. 

(iDédiU >). 

16.. 

Vous m'avez appris en trois lignes tout ce que je 
désirois savoir, et si vous ne m'avez écrit une grande 
lettre, au moins vous m'avez mandé de grandes nou- 
velles. Selon la brièveté du style et l'importance des 
matières, il me sembla d'abord que c'étoit une Lacé- 
démonienne qui m'écrivoit, et la mère de Bra§idas 
auroit sans doute écrit de la sorte, si elle avoit eu à 
parler de maître Martin ', ou à dire quelque chose 
des religieuses d'Yères. Sans mentir, il faut avouer 
que vous êtes merveilleuse en tout ce que vous faites! 
Vous ne vous contentez pas de posséder les vertus so- 
lides de ces dames romaines, qui étoient Thonneur de 
leur république; vous y voulez encore ajouter les 
grâces de tous les autres pays. Et quoique vous ne 
bougiez quasi jamais de votre cabinet , il semble que 
vous voyagiez tous les jours par tout le monde, pour y 

* M^s. de Conrartt t. X, p. 539. 
' Martin de Pinchène. 



428 LElTttES DE VOITURE. 

apprendre ce qui s'y pratique de plus louable ci de 
digne d'être imité. J'eusse seulement désiré, madame, 
que vous m'eussiez dit quelque chose des potages, et 
si ces plats de l'entremets que nous ouïmes un soir 
prononcer si barbarement, ont été mieux exécutés 
qu'ils ne furent lus par M. de Chaveroche *. Une 
chose d'une si grande instruction méritoit bien, pos- 
sible, d'être traitée plus amplement, et il seroit à dési- 
rer, pour la satisfaction des honnêtes gens, que M'*® Pau- 
let, qui n'écrit pas tant à la laconique que vous , eût 
entrepris la description de toute cette affaire. Cepen- 
dant je me réjouis de ce que maître Martin a dégagé si 
glorieusement sa parole et la mienne. Je vous supplie 
très-humblement de le reconnoître, autant que son 
affection et sa capacité le méritent, et de lui donner 
dans votre esprit une place tout auprès d'Alexandre ^ 
Je ne sais, madame, si je puis prétendre d'être mis 
avec ces deux grands hommes; mais si vous me faites 
cet honneur, ce sera une grâce que je tiendrai pure- 
ment de votre bonté, et qui m'obligera sur toutes 
choses, à être toute ma vie, madame, votre, etc. 

Post'Scriptum. — Madame, si vous n'aimez monsieur 
votre mari beaucoup moins que de coutume, vous ne 
serez pas fâchée que je l'assure ici que je suis son très- 
humble et très-obéissant serviteur. Je ne me saurois 
pas empêcher aussi de dire à M. de Chaudebonne que 
personne ne l'honore et ne le respecte plus (|ue moi ; 
et, sans mentir, il y a quelques heures au jour, où je 

' Voyez plus haut, p. 414. 
^ Voyez plus haut, p. 170. 



AU COMTE d'aLAIS (l044). 429 

doute si je vous aime plus que lui. Je me réjouis ex- 
trêmement de l'avis que Ton a donné à M. de Vauge- 
las. Il est bien raisonnable qu'ayant jusqu'ici con- 
verti en air toutes les choses qu'il a commencées, 
il convertisse à cette heure l'air en quelque chose. 
Hé! madame, au pauvre pourceau \ dites-lui, s'il 
vous plaît, un compliment pour moi., etc. 

171. — A MONSEIGNEUR LE COMTE d'aLAIS *. 

[1644.] 

Monseigneur, si votre affliction est une affliction pu- 
blique, et si elle touche généralement tout ce qu'il y a 
d'honnêtes gens en France, je pense que vous ne doutez 
pas que je ne la ressente extrêmement, moi que vos 
bontés ont obligé plus que personne à prendre part à 
tout ce qui vous regarde. Je sais, monseigneur, combien 
constamment vous la souffrirez. Mais cela ne diminue 
en rien mon déplaisir, et ce qui m'en devroit conso- 
ler m'afflige davantage. Plus je considère avec quelle 
force, quelle constance et quelle grandeur d'âme vous 
porterez ce coup de la fortune, plus j'ai de regret que 
nous ayons perdu un prince en qui vraisemblablement 
toutes ces qualités-là dévoient revivre, et en la per- 
sonne duquel j'espérois que nous reverrions un jour 
les vertus que je crains que nous ne retrouverons plus 
désormais qu'en vous. Je souhaite, monseigneur, que 
nous les y puissions voir longtemps; que la fortune, qui 

' Gha?aroche. Voyez plas haut, p. 415. 
^ Mss, de Conrart, p. 795. Sur ie comte d'Alais, voyez plus haut, 
p. 372. 



430 LETTIIES DE VOITURE. 

a si cruellement coupé cette branche, épargne au 
moins le tronc, et qu'elle respecte une tête aussi chère 
et aussi précieuse que la vôtre. C'est, je vous assure, 
autant pour la France que je fais ce souhait-là, que 
pour moi, qui suis, avec toute sorte de respect et de 
passion, monseigneur, votre, etc. 



FIN DU PREMIER VOLUME. 



TABLE DES MATIÈRES. 



Notice sur la vie et les ouvrages de Voiture. i 

Éloge de Voiture par son neveu Pinchéne. 1 

LETTRES. 

A M">« de Saintot. — 17, 270, 281, 282, 283, 284. 

A M. de Balzac. — 20. 

AMK' le cardinal de la Valette. — 25, 44, 52, 53, 54, 75, 

206, 252, 254, 256, 260, 264, 287, 308, 322. 
A M. le marquis de Rambouillet. — 26. 
A MB*' le duc de Bellegarde. — 31 , 244. 
A M'"^ la marquise de Rambouillet. — 33, 35, 170, 286, 316, 

418, 426, 427. 
A M"« de Rambouillet (M""® de Montausier). — 37, 59, 73, 83, 

146, 193, 198, 214, 217, 219, 221, 227, 230, 232, 237, 

240, 241, 250, 293, 297, 300, 301, 311, 313, 316, 325, 

33G, 343, 361, 363, 364, 366, 370, 392, 410, 411. 
A M"« de Bourbon (M"»» de Longueville). — 40. 
A M"« Paulet. — 55, 76, 79, 81, 85, 87, 98, 107, 114, 120, 

130, 137,455, 161, 167, 171. 
A M«»«de Vigean. — 57. 
A M»n« la marquise de Sablé.— -60, 64, 68, 71, 72, 303, 329, 

331. 
AM. Goulas. — 89. 
A M. de Cbaudebonne. — 84, 90, 118, 122, 150, l57, 184, 

197. 
A M. deFargis. — 92, 127. 
A M. de Puylaurens. — 94, 97, 125. 
AM. ♦**.— 117. 
A M. •**.— 153. 

A une dame {lettre espagnole). — 164. 
A Ms"* le comte d'Olivarès. — 169. 
A M. ''**. — 180.' 
A M. de***.— 183. 
A M. le marquis de Montausier. — 1 88. 
A M. le marquis de Pisani. — 191, 292, 339, 348, 399, 



432 TABLE DES MATIÈRES. • 

A. M. GourdoD, àXondres. — 195. 
A M. Godeau. — 209. 
A M. *\^2n. 

A M. le marquis de Sourdeac. — 235. 
A M°»« de Combalet (duchesse d'Aiguillon). — 24G, 249. 
A M. "• (sur la prise de Corbie).-— 267. 
A une maîtresse inconnue. — 281 . 
A M. Arnaud. — 285, 324. 
. A M. le marquis de Jonquières. — 299. 
A M. Cotlar. — 318. 
A M. révêque de Lisieux. — 319. 
A M. de Lionne. — 321. 
A madame la Princesse. — 327. 
A M. Chapelain. — 328, 342, 383. 
A M""' de R. 335. 

A M. le marquis (depuis duc) de Montausier. — 340, 405, 415. 
A M^r le cardinal de Richelieu. — 341. 
A M. le comte de Guiche (duc de Gramont), — 346, 357, 359. 
A M™» la duchesse de Savoie. — 349. 
A M"« Servant. — 351. 
A M. de Cerisantes. — 352. 
A M. de Maison-Blanche. — 354. 
A M. de Chavigny. — 356, 393. 
A M. le président de Maisons. — 375, 378, 388, 395. 
A M. le marquis de Roquelaure. — 381. 
A M. le marquis de Saint-Mégrin. — 382. 
A M. Esprit. — 386. 

A M&r le duc d'Enghien (M. le Prince). — 396, 401 . 
A M. le comte d'Avaux. — 406, 408. 
A M. de ChafUroche. — 414. 
A M'"« la marquise de Vardes. — 417. 
A M"'« de B. ***, M»« de B. *** et .M"'^ de G. **•. — 420. 
A M"« de Marolles. — 422. 
A M'"c i'abbesse d'Yères. — 423. 
A M. de Mauroy. — 425. 
A M. le comte d*Aiais. — 429. 



Viy DE f.A TABLE DU rftR»irlt VOI.CMK, 



lans. — Imprimerie de Gustave GIUTJOT, 30, rue Mazariiic.